Lettre 345 : Jacques Abbadie à Pierre Bayle

[Berlin, le 11 octobre 1684]

• Quel homme fût jamais plus coupable que je le suis, Monsieur mon trés cher ami ; et que dirés vous de moy de vous écrire et de vous remercier si tart de toutes vos bontés. Vous me faites la grace de m’escrire le plus obligeamment du monde ; vous faites par bonté un panegyrique de mon Panegyrique [1], commetta[nt] en quelque sorte la gloire de vostre discernement toute bien établie qu’elle est pour faire ce que l’amitié vous conseille et qu’une preocupation d’affection vous inspire ; vous me sollicités pour me faire recevoir de nouvelles graces ; vous estés un ami illustre et considerable de toutes les manieres et dans le poste que vous occupés avec tant d’honneur dans l’empire des Lettres, dictateur de cet estat de lumiere et de connoissance, et maitre en quelque sorte par la foy qu’on a en vous, de la destinée des auteurs, vous voulés penser que je sois au monde pour y faire penser les autres, • parce que vous m’aymés et qu’apparemment vous vous faites un point d’honneur de n’avoir que des amis qui vous ressemblent ; et avec tout cela une lettre que j’escris pour vous remercier demeure des trois semaines dans mon cabinet ; elle se perd dans mes papiers ; et je ne vous écris que lorsque je ne peux plus m’en defendre. / Si ce n’est pas là estre ingrat je ne sa[is ce] que l’on peut appeller ingratitude.

M[ais] aussi, mon cher Monsieur, si vous n’estes pas genereux, je ne say où l’on trouvera de la generosité. C’est ce qui me console. Je conte tellement sur vostre bonté que cela me rend un peu trop hardi à manquer à mon devoir à vostre égard. J’ay leu vostre journal et sans compliment il m’a extremem[ent] pleu. Il y a par tout de la politesse, du tour, de l’esprit, de l’erudition, du raisonnement et un certain discernement de philosophe, une severité de raison qu[e] tous les grans hommes n’ont pas et qui font qu’on vous reconnoitra dans les moindres choses que vous ferés. Je ne say si je dois vous satisfaire sur la demande que vous me faites de vous envoyer le plan de mon ouvrage [2]. J’y trouve que j’y trouve peu mon conte. Cela vous surprend. C’est mon cher Monsieur, que je pers vos belles parolles et que • j’espererois que vous donneriés plus de jour et de force à mes principes, si vous vouliés vous donner la peine de leur prester quelque chose de ce qui vous est propre et qui ne se trouve pas dans les livres.

Je vous remercie mille fois des soins que vous prennés des exemplaires de l’orais[on] funeb[re] de la p[ersonne] el[ectorale] [3]. Vous aurés peu[t] estre eu la curiosité de savoir pourquoy un si grand nombre d’exemplaires ; c’est qu’on ne voulut point l’imprimer à moins. Cela est bizarre : mais telle est la methode de nos imprimeurs. Aussi serviteur aux imprimeurs de Berlin. Je vous demande la continuation de vos bontés en cela et en toute autre chose. Monsieur d’ Artis [4] fait venir pour moy vostre journal. Je me donneray l’honneur de vous écrire au premier jour. Je suis avec toute la reconnoissance et l’estime possible tout à vous mon cher Monsieur[.]

 
Abbadie

de Berlin ce 1/11 octob[re] 1684

• A Monsieur/ Monsieur Bayle docteur et/ professeur en philosophie/ A Roterdam

Notes :

[1Jacques Abbadie, Panegyrique de Monseigneur l’Electeur de Brandebourg (Rotterdam 1684, 4°), qui comporte l’éloge du Grand Electeur Frédéric Guillaume. Dans la notice qu’il a consacrée à cet ouvrage ( NRL, avril 1684, cat. xvi), Bayle rappelle les difficultés que rencontre tout panégyriste et ajoute : « Il est très-rare de trouver des panégyristes qui ayent les talens de celui qui nous donne sujet de parler. Il y a de la grandeur dans ses pensées et dans son stile ; il donne un tour noble à ce qu’il dit, et l’on remarque aisément que l’éloquence naturelle et l’acquise concourent avec la beauté de l’esprit à former le caractere de cet ouvrage. »

[2La lettre de Bayle à Abbadie ne nous est pas parvenue : il lui demandait le plan de son Traité de la vérité de la religion chrétienne, annoncé dans les NRL, octobre 1684, cat. iii ; un compte rendu suivit en novembre 1684, art. IX : voir aussi Lettre 238, n.16, et 310, n.8.

[3Abbadie désigne son Panégyrique de Mgr de Brandebourg : voir ci-dessus n.1.

[4Il s’agit de Gabriel d’Artis, à cette époque pasteur à Berlin : voir Lettre 244, n.54.

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