Lettre 362 : Pierre Meherenc, sieur de La Conseillère à Pierre Bayle

A Hambourg le 21 nov[embre] / 1 dec[embre 1684] •

Ce que vous m’avéz envoyé touchant Sleidan [1], Monsieur, me fait beaucoup de plaisir et je vous en rends tres humbles graces, mais ce que vous me dites en même temps de Mr. Obrecht et des memoires de Strasbourg qu’il avoit promis [2] me chagrine et me desole, et puisque vous me faites perdre par là l’esperance que j’avois de dire quelque chose au monde qui eust au moins la grace de la nouveauté peu s’en faut que je ne m’arreste au commencement de la course, tantum non deficit animus [i], et si en m’excitant au travail vous ne me donnéz du secours je pourrois bien tout abandonner[.] J’avois aussy esperé qu’avec le Florimon[d] de Raymond, je recevrois de Paris les M[e]moires de Mr. Du Puy servans à l’histoire du concile de Trente [3], mais on s’est trompé et on m’a apporté de tout autres memoires ; si vous les pouviéz decouvrir vous m’obligeriéz sensiblem[en]t de me les procurer de quelque maniere que ce sois [ sic] et j’ay chargé le s[ieu]r Des Bordes d’en faire perquisition à Amsterdam ; j’avois écris et fait écrire à Heidelberg, à Wittenberg, à Leipsic, à Francfort sur l’Oder, à Coppenhague mais de tout cela ne vù ne scù quidem [4][.] [S]i je veux même jouïr icy de la plus part des livres dont j’ay besoin il faut que je me ruïne presque pour les acheter et comme par malheur pour moy les libraires n’ont point icy des livres reliés je ne scaurois les tromper en fueilletant dans leurs boutiques ceux qui me seroient utiles et en derobant par ce • moyen sans poché* / ce qui me seroit necessaire ; je n’ay pû encores escrire ny à Mr. Jurieu ny à Mr. Femming [5] pour leur demander du secours. Je vous assûre, Monsieur, qu’il s’en faut bien que je n’aye autant de temps que j’en souhaiterois et je dis bien souvent en me plaignant, ars longa vita brevis [6].

Nous avons icy un ministre du Dauphiné qui m’a apporté vos dernieres Nouvelles dont Mad lle de La Goupilliere me fait present, mais il ne me les a point encores delivrées [7]. Il tâche de s’établir à Lunebourg dont les princes de cette Maison ont donné le gouvernement à Mr Wallers [8] qui promet d’y attirer des familles angloises et francoises et par consequent d’y attirer des pasteurs aux quels même les princes promettent des gages ; mais admiréz un peu, Monsieur, ou pour mieux dire deploréz la facheuse conjoncture des affaires de la Religion pour les reformés ; l’envoyé d’Angleterre qui reside en cette ville a déja fait deux voyages aux Cours de Lunebourg pour empescher cet établissem[en]t* qui seroit préjudiciable à la compagnie angloise de cette ville et comme on a deja fait partir de Brême ce Mr. Wallers on prétend aussy le chasser des Estats de Lunebourg ; le roy d’Angleterre a écrit pour ce sujet de sa propre main et l’envoyé m’a dit nouvellem[en]t que cela n’ayant pas produit tout l’effet qu’on en attendoit on en viendra à une declaration de guerre plutost que de souffrir cela. • tantaene animis coelestibus irae [9][.] Adieu, mon cher Monsieur, je suis tout à vous

 
La Conseillere

A Monsieur/ Monsieur Bayle professeur/ en philosophie/ A Rotterdam

Notes :

[1Sur Sleidan et son continuateur, voir Lettre 340, n.20.

[2Bayle donne la réponse à une question de La Conseillère qui court de longue date : voir Lettres 331, n.8, et 350, n.2. Frédéric Ulrich Obrecht (1646-1701), juriste et philologue strasbourgeois, fut auteur d’une vingtaine d’ouvrages portant sur l’histoire de l’Antiquité, les auteurs classiques, l’histoire de Strasbourg et de sa région. Il est fait mention ici de l’ouvrage, Alsaticarum rerum prodromus (Argentorati 1681, 4°), dont l’index placé en tête de l’ouvrage donne le contenu des trois volumes à suivre et dont aucun n’a paru. En 1684, selon l’information donnée par Bayle à La Conseillère, la parution de ces volumes semble déjà compromise.

[itantum non deficit animus : « le courage manque presque ». Il ne s’agit peut-être pas d’une citation ; on peut cependant comparer Horace, Epîtres, I.11,29-30 « Quod petis hic est […] animus si te non deficit æquus ».

[3La Conseillère éclaire ici une demande qu’il avait formulée dans sa Lettre 331 (voir n.14).

[4« Je n’ai rien vu ni connu de tel » : en somme, la recherche a été vaine.

[5Sur Robert Fleming, voir Lettre 331, n.17.

[6« L’art est long, la vie est courte ».

[7Catherine Charlotte de La Goupillière est, avec Mlles de Venours, Boudon et Barier, l’une des pensionnaires la Maison des dames françaises, un asile destiné aux demoiselles nobles créé à Harlem en 1683 par Charles de Gourjault, marquis de Venours. La direction de cet asile est assurée, à certaines périodes, par Marie Du Moulin. Voir D. Allégret, « La Société des dames françaises de Harlem », BSHPF, 27 (1878), p.320, 518, 562 ; N. Weiss, « Sauvées ! Lettres inédites de deux Montalbanaises et de leur oncle d’Aliès de la Tour (1672-1689) », BSHPF, 41 (1892), p.29, 277 ; E. Labrousse, « Marie Du Moulin éducatrice », BSHPF, 139 (1993), p.261.

[8Il s’agit de Sir William Waller (c.1639-1699), fils de Sir William Waller (1598 ?-1668). Waller fils fit ses études à l’Université de Leyde et voyagea avec un tuteur en France, où il acquit une réputation de débauché violent. Nommé juge de paix en Angleterre, il se montra ennemi acharné des catholiques. Plus tard, ses activités ne se trouvant plus à la mode, il se réfugia à Brême, où il fut nommé colonel de la milice de la ville. En 1685, on le fit gouverneur de Lunebourg, où il établit une fabrique anglaise. Il retourna en Angleterre après la Révolution de 1688, mais ne réussit pas à garder la faveur du roi et mourut dans la pauvreté. Voir DNB, lvi.991-92.

[9Virgile, Enéide, i.11 : « se peut-il qu’il y ait tant de colère dans les âmes célestes ? »

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