Lettre 393 : Pierre Cureau de La Chambre à Pierre Bayle

• A Paris ce 13 e mars [1685] [1]

Je ne scay pas Monsieur comment je pourrai reconnoistre toutes vos honnestetez et tout le bien que vous avés dit de moy [2][.] Il n’y a rien de mieux tourné que ce qui me concerne[,] il n’y a pas jusqu’à ma preface que vous avez sceu mettre en œuvre de la maniere du monde la plus avantageuse[.] Je vous avoüe que cela m’a touché le coëur par l’endroit le plus sensible. • Me voila attaché à vous pour jamais, prest à tout faire pour vous temoigner ma parfaite reconnoissance. Si je vous ay voulu du bien avant que vous m’en eussiez fait et dans le temps mesme que je pouvois vous soupçonner de quelque aversion pour moy[,] / jugez de ce que je doibs faire apres tous les temoignages de bonté que vous m’avés rendus. J’ose vous dire que j’ay desja travaillé à m’en rendre digne estant le premier qui ait fait imprimer vostre nom qui estoit dans la bouche de tout le monde et qui ne paroissois null[e] part[,] pas mesme à la teste de vos excellens ouvrages. Mons r l ’abbé de La Roque m’ayant envoié la preface imprimée du p[remi]er journal de cette annee [3] où il parloit comme il devoit de l’autheur des Nouvelles de la republique des lettres je lui representai que puisque vous l’aviez nommé [4] c’estoit bien le moins qu’il pourroit faire que de vous rendre la pareille en damant ainsi le pion / à l’ autheur du Mercure qui vous connoissant par nom et par surnom vous traitoit neantmoins d’anonyme hollandois [5]. Il entra dans ma pensée et changea la feüille qui n’estoit pas encore tirée : peut estre qu’en pensant bien faire je vous aurai depleu mais quand vostre modestie en devroit soufrir je vous declare que je ne me repens point de ma faute et que je m’applaudis en secret d’avoir esté le premier à nommer une personne qui a tant de nom et de merite. Il n’est pas necessaire que je vous prie Monsieur de me garder le secret là dessus[.] Si vous vouliez escrire à vostre correspondant de Paris qui va de vostre part chez Mons r l’abbé de La Roque de passer quelque fois chez moy qui suis dans son voisinage je pourrois bien de temps en temps lui donner de bons avis pour vous ou de bons memoires. Vous avez Mons r Fremont d’Ablancourt [6] qui vous serois [ sic] encore d’un grand secours car vous ne devez rien negliger pour perfectionner vostre ouvrage[.] Je suis Monsieur avec toute l’estime possible vostre tres humble et tres obeissant serviteur.

 
La Chambre

Notes :

[1On pourrait peut-être lire la date « 13 may » ; mais la lecture que nous proposons paraît préférable, car elle est appuyée par le fait que Cureau de La Chambre remercie Bayle de ses « honnestetez », c’est-à-dire, de l’art. I des NRL de janvier 1685, consacré à un discours prononcé par lui ; écrits en mai, les remerciements auraient été singulièrement tardifs.

[2Dans les NRL, janvier 1685, art. I, Bayle rapporte le discours de Pierre Cureau de La Chambre à l’occasion de la réception de Jean de La Fontaine à l’Académie française le 2 mai 1684 ; c’est un compte rendu très flatteur, où le discours de réception est présenté comme « un beau modèle d’éloge ».

[3Dans la préface du JS, janvier 1685, l’abbé de La Roque citait, en effet, nommément, le journaliste de Hollande, mais on peut lire dans ce passage une ironie qui vise à imprimer dans l’esprit de ses lecteurs deux accusations pérennes, le plagiat et le préjugé huguenot : « C’est ce que nous allons tascher de faire mieux que jamais dans nos journaux [satisfaire pleinement les curieux et les gens de lettres]. On jugera aisément de ce qu’ils pourront estre à l’avenir par le grand nombre des belles choses, et la varieté surprenante des matieres que ce meslange nous fournira. Nous ne les traiterons pas à la vérité dans toute l’estendüe où elles se trouveront à leur source ; mais les extraits que nous en donnerons ne leur feront rien perdre de leur beauté. Nous serons sur tout soigneux de la conserver toute entière aux Nouvelles de la répub[lique] des lettres que M. Bayle a commencé cette année de nous donner en Hollande. Quand les articles qui y sont contenus se trouveront courts et curieux, nous les donnerons tout entiers pour répondre à l’honneur qu’il nous fait d’inserer dans ses journaux, ce qu’il trouve de plus à son goust dans les nostres : mais quand ils seront un peu trop longs, nous en ferons un précis où l’on n’oubliera rien de tout ce qui sera capable de divertir ou d’instruire. L’auteur de ces Nouvelles ne trouvera pas mauvais que nous soyons un peu plus severes pour tout ce qui regardera la religion. Il croit faire son devoir en parlant, comme il fait, sur ces matieres, et nous manquerions au nostre si nous les laissions passer de la sorte… » Voir cependant, sur l’interprétation de ce passage, H. Bost, Pierre Bayle (Paris 2006), p.242-243, 594-595.

[4Dès la préface du premier numéro des NRL, en mars 1684, Bayle avait cité élogieusement l’éditeur parisien du JS : « Quand je songe aux diverses matieres qu’il doit embrasser, à la beauté des journaux que Monsieur l’abbé de La Roque fait à Paris, et que d’autres personnes très-habiles font à Leipsic, en Angleterre, et ailleurs, peu s’en faut que je n’abandonne cette entreprise, comme trop au-dessus de mes forces. »

[5Dans la préface du Mercure galant en novembre 1684, Donneau de Visé avait fortement critiqué la manière de Bayle dans les NRL, en le traitant, en effet, d’« anonyme hollandais » ; Bayle lui avait vigoureusement répondu dans la préface des NRL de janvier 1685, défendant sa liberté de jugement sur les ouvrages, mais il avait conclu sur un ton modéré, loin d’ailleurs d’exprimer son véritable avis sur le journal parisien qu’avait tant apprécié son frère Joseph : « Je le dis et je le repete, je n’ai aucun chagrin de la complaisance que l’auteur du Mercure galant veut avoir, pour les écrivains mécontens des Nouvelles de la république des lettres ; et je n’en rechercherai pas avec moins de soin et de plaisir, les moyens de voir tous les mois son livre. Je n’en ai jamais discontinué la lecture, que lorsque les occasions de l’avoir m’ont absolument manqué, et j’avoue que j’y ai appris mille choses curieuses et agréables. »

[6Le correspondant régulier de Bayle, qui lui rapportait les nouvelles parisiennes récoltées dans l’entourage de l’ abbé de La Roque, était François Janiçon, mais le conseil de Cureau de La Chambre était bon, car Jean-Jacobé Frémont d’Ablancourt pouvait aussi jouer un rôle utile auprès du journaliste hollandais : sur ce dernier, voir Lettres 81, n.8, et 160, n.127.

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