Lettre 1342 : Pierre Jurieu à Public

[Rotterdam, décembre 1697]

Lettre sur les « Réflexions » publiées contre le « Jugement du public sur le “Dictionnaire” du sieur Bayle »

Je ne puis m’empêcher, Monsieur, de vous faire part de mon chagrin. Je viens de lire les Réflexions sur le Jugement du public : mais je les ay lûës comme tous les honnêtes gens ; c’est à dire, avec des sentimen[t]s d’indignation. Peut-on porter les choses jusqu’à l’excés où on les voit dans cet avorton d’ouvrage ? Est-il possible qu’on parle avec aussi peu de ménagement que l’auteur de cet écrit l’a fait ? Je ne say plus comment le cœur humain est bâti ; cet homme semble n’avoir ni conscience, ni pudeur.

Il ne faut que voir la maniere violente avec laquelle il traite M. Jurieu. Car chacun sent bien que c’est à luy qu’il en veut principalement. Il devoit se contenter de ce qu’il en a dit par le passé avec tant d’injustice, sans venir encore l’échaffauder de la maniere du monde la plus outrageante dans son Dictionnaire. Et il a poussé les choses à cet égard jusqu’à fatiguer ses lecteurs. Car M. J[urieu] vient sur les rangs presque à / chaque feüillet : tout cela à tor[t]s et à travers, en tirant souvent les choses par les cheveux.

Le voicy qui vient combler la mesure, et qui acheve de décharger toute sa colere sur luy. A l’oüir dire, ce M. J[urieu] est un calomniateur averé, un imposteur, un homme perdu de reputation ; qui n’a aucun sentiment d’honnêteté, ni de vertu ; qui n’est capable que d’emportement et de fureur. Ce sont là à peu prés les belles couleurs dont il le dépeint.

Un homme qui viendroit de l’autre monde, et qui ne connoîtroit ce M. J[urieu] que sur les idées que cet homme en donne, le prendroit sans doute pour quelque monstre affreux. Il ne croiroit jamais que c’est un homme distingué par son savoir, et par sa vertu ; que toute la terre l’admire, et que ses écrits ont fait beaucoup d’honneur à nôtre Religion, et beaucoup de fruit parmi les reformez. Par malheur pour ce faiseur de Réflexions, M. J[urieu] est connu. On sait quelles sont les lumieres de son esprit, la beauté de son genie, la delicatesse et la solidité de ses excellen[t]s ouvrages. On rend justice à ce grand homme de toutes parts. Il a l’estime et l’approbation de tous les honnêtes gens : amis et ennemis, reformez et catholiques romains, tout le monde en parle avec des marques d’honneur et de veneration.

Vous me demanderez, peut-être, Monsieur, d’où vient donc que l’auteur des Réflexions nous le represente sous une idée si desavantageuse, et si capable de luy attirer la haine et le mépris de tout le monde ? Je vous répondrai en un mot qu’il a eu la hardiesse d’ac- / cuser l’auteur du Dictionnaire critique, d’avoir, composé l’ Avis aux refugiez, satyre sanglante contre les reformez en general, et contre les pauvres refugiez en particulier. Par dessus tout cela M. J[urieu] a été si mal avisé que d’en convaincre le public par des preuves incontestables.

Cet Avis aux refugiez est un libelle diffamatoire, qui déchire impitoyablement ces pauvres gens. On y dépeint leur religion comme l’ennemie jurée de toutes les monarchies ; on les rend odieux par là à toutes les puissances seculieres ; on n’épargne rien pour les exposer à la haine du genre humain. En un mot ce livre de l’ Avis aux refugiez fait rage contr’eux ; on ne peut rien voir de plus malin que cette sanglante invective, soit par rapport à son auteur qui fait profession de la religion reformée, soit par rapport à la matiere qui y est traitée, soit par rapport à la maniere odieuse dont elle est écrite.

Cet homme sait en sa conscience qu’il est l’auteur de ce malheureux libelle ; il a lû les pieces qui ont eté produites pour convaincre le monde qu’il l’a composé ; c’est à dire qu’il juge mieux que personne qu’on accuse juste, et que les preuves qu’on a fournies au public sont concluantes. C’est aussi ce qui a mis cet auteur en mouvement, pour tacher de se mettre à couvert et de l’accusation, et de la force des preuves ; il a senti que cela le perdroit de reputation dans le monde.

Jusques-là patience, tout vilain cas est niable ; on ne s’étonne pas qu’un criminel fasse tout ce qu’il peut / pour éviter la peine qu’il merite. Cet homme a donc publié pour sa défense La Cabale chimerique, et La Chimere de la cabale : petits ouvrages dans lesquels il fait tout ce qu’il peut pour se justifier.

Mais de quelle maniere s’y prend-il ? On a lû ces petits livrets, le monde en a été fatigué ; ainsi on en peut parler à coup sûr. On y a trouvé mille ridicules détours pour éluder les preuves qu’on avoit produites contre luy, pour le convaincre qu’il avoit composé cette maligne* piece. Il a mis en œuvre les subtilitez les plus rafinées des plus grands sophistes. Cela pourtant ne luy a point réüssi ; le public est demeuré persuadé qu’on avoit accusé juste, et que les preuves dont on soûtenoit l’accusation étoient démonstratives.

Cet homme l’a bien senti, et c’est pour cela qu’il ne s’est pas contenté de ce vain amas d’illusions et de sophismes : qu’à-t’il donc fait ? Il a crié de toute sa force à la calomnie et à l’imposture. Il a repeté mille fois les mêmes criailleries ; tous ses ouvrages en sont pleins depuis ce temps-là. Ainsi contre le sentiment de sa conscience, et contre sa propre conviction, il a traité M. J[urieu] d’imposteur, de calomniateur. Il a continué sur le même ton dans son Dictionnaire critique, et on luy voit repeter les mêmes termes outragean[t]s et injurieux, dans son petit ramas de Réflexions. On ne sait comment regarder tout cela, ni quel nom luy donner. Il faut avoüer qu’on ne peut pas pousser la temerité plus loin, et que c’est être sans pudeur que de parler d’imposture et de calomnie dans une affaire / où le public voit clair, et où cet homme sait qu’on dit vray. On ne sait s’il croit qu’il y a un Dieu vangeur des outrages, puisqu’il est capable d’un emportement aussi prodigieux. Qu’il apprenne à se taire une bonne fois sur ce sujet ; le monde est las de ses fausses et importunes criailleries ; à la fin on ne le regardera plus que comme un vray philosophe cynique. Je ne say si le titre luy en plaira.

En verité, Monsieur, on ne connoît plus le cœur humain. Il faut qu’il n’y ait plus ni honte, ni vertu au monde. Cet auteur a malheureusement calomnié les reformez en general ; il a déchiré le pauvres refugiez de la maniere du monde la plus cruelle ; il s’est donné le droit de les satyriser publiquement, de sonner le tocsin contr’eux, et de les exposer à la haine des puissances seculieres : et il ne sera pas permis de l’en accuser, de l’en convaincre, et de luy en faire des reproches ? Il criera à la calomnie et à l’imposture quand on l’accusera aussi juridiquement qu’on a fait, et qu’on prouvera demonstrativement qu’il est l’auteur de cette infame satyre, et cela contre ses propres lumieres, et contre sa propre conviction ? Je ne say comment appeller tout cela.

On auroit trop à faire si on vouloit éplucher toutes les réflections qu’on trouve dans ce petit écrit. Je ne veux pas l’entreprendre, le public leur fera toute la justice qu’elles meritent ; je me contenterai donc d’ajoûter encore quelques remarques à ce que je viens de vous dire sur cet ouvrage. /

N’avez-vous pas eu envie de rire, Monsieur, en lisant tout au commencement des Réflexions, que cet homme regarde comme des zeros, les auteurs des lettres dont on publie les extraits sans les nommer ? Il compte pour rien tous ces inconnus.

On luy declare que ce sont d’honnêtes gens, bien connus, et qui font figure dans le monde ; dont le jugement a du poids, et doit être écouté : mais on n’a pas crû qu’on dût les sacrifier à l’injuste ressentiment de cet homme, qui ne garde aucunes mesures quand il est en colere. On sait l’amour aveugle qu’il a pour ses ouvrages favoris.

De bonne foy la maniere insultante, dont il traite les auteurs de ces lettres, le justifie-t’elle contre ce qu’ils disent de son Dictionnaire ? Il ne s’agit pas de savoir d’où viennent ces lettres : cela même n’est d’aucune importance au fonds. Ces gens-là parlent du Dictionnaire comme d’un ouvrage qui leur est connu. Ils le representent comme la production d’un libertin, qui l’a rempli de saletez horribles, d’impietez, et de mille outrages contre des morts, et des vivan[t]s dont le nom est celebre dans le monde.

Il n’y a qu’à comparer l’idée qu’ils donnent de ce livre, avec le livre même. S’ils accusent juste, leur témoignage est recevable, on ne doit pas les compter pour des zeros ; leur nom ne sert de rien en cette occasion. Ce qu’ils disent à cet égard, a son poids ; toute sa force consiste dans sa conformité avec l’ouvrage même. Il faut donc les comparer ensemble, / et si on trouve qu’ils rapportent bien, l’auteur des Réflexions a beau dire, on les écoutera malgre luy, et l’on comptera toutes ses froides railleries pour rien.

Je laisse à M. l’abbé Renaudot à répondre à la critique que cet homme fait de son Jugement. Il aura soin, sans doute, de se défendre d’une maniere digne de son savoir et de sa capacité.

L’auteur des Réflexions se repentira, peut-être, d’avoir maltraité une personne du merite de cet abbé. Mais il faut avoüer que ce critique est ridicule sur le prodigieux nombre de saletez dont son livre est rempli. Il pretend qu’un historien c[o]mmentateur, doit rapporter fidellement tout ce qu’il trouve sur la matiere dont il luy plait de traiter. Cela veut dire, qu’ayant entrepris de ramasser tout ce qu’il y a d’impur et de malhonnête dans tous les livres qu’il a lûs, le voila érigé en historien commentateur d’impuretez. Voila le bel emploi qu’il s’attribuë ! Personne pourtant ne luy a donné la commission d’entasser autant d’infâmies qu’on en trouve dans son Dictionnaire, le public n’attendoit rien moins que cela de sa sagesse philosophique.

Cet homme fait un bien mauvais usage de son loisir, de l’employer à compiler toutes les impuretez dont il regale le public dans cet ouvrage. Je ne les invente pas, dit-il, je les laisse sur le compte de ceux qui les ont dites, ou écrites. Mais qui luy a commandé de ramasser tant de choses infâmes et scandaleuses ? Ne suffisoit-il pas qu’elles eussent été dites ou écrites une / fois ? Fal[l]oit-il en faire un recueil pour en rafraichir les idées, et pour les mettre en état de corrompre plus facilement l’esprit et le cœur ?

Il faut avoüer que cet homme aime bien les saletez : on en trouve de lambeaux dans tous ses ouvrages, mais le Dictionnaire est tout plein. On ne peut donc le regarder que comme un esprit libertin, qui se repaît des impuretez les plus énormes, et qui veut que le public s’en nourrisse comme luy. Combien de gens les avoient oubliées, ou méme n’en avoient jamais ouï parler ? Cet auteur en vient regaler le public tout de nouveau : où est la pudeur et l’honnêteté ? Les philosophes de l’humeur du nôtre, les veulent bannir du monde, et mettre en leur place les infamies et les impuretez les plus débordées. Cela s’appelle chez cet auteur, égayer les matieres, et divertir les lecteurs.

Un honnête homme qui en qualité d’historien commentateur, seroit obligé de rapporter ces sortes de choses, le feroit avec quelque retenuë : il en supprimeroit plus qu’il n’en diroit ; il se serviroit toujours de quelque adoucissement, et feroit excuse de tout cela à son lecteur. Mais cet homme se croit au dessus de toutes les regles de la bien-seance et de l’honnêteté. Il ne ménage rien. Il parle cruëment, et dit sans détour et sans envelop[p]e tout ce qu’il trouve de plus lascif et de plus impur. Le public qui n’a pas les mêmes idées que luy, ne peut pas s’empêcher de dire, que chez cet auteur, de l’abondance du cœur la bouche parle ; et qu’ainsi il doit être le plus perdu de tous / les hommes, puisqu’il a pû lire et copier un aussi grand nombre d’impuretez.

Il sent bien que tout ce qu’il a dit pour sa défense à cet égard, ne vaut rien du tout, et qu’il faut quelque autre chose pour le disculper envers le public. Il tâche donc de s’excuser par l’exemple de Montagne, et par ceux d’Ambroise Paré, de Tagereau, et de Menjot. Mais ces auteurs ne peuvent point garantir ce faiseur de réflexions de la juste indignation qu’il merite, et qu’il s’est attirée par sa maniere d’écrire.

Les endroits de Montagne dont il veut parler, ont toujours été condamnez par les honnêtes gens ; on luy a fait justice là-dessus ; personne ne l’a épargné. Cela devoit donc obliger cet homme a être plus moderé. Il n’ignore pas que le public ne prend point de plaisir aux saletez ; qu’il n’y a que des hommes débauchez et perdus qui s’en divertissent ; et que ce qu’on appelle des gens sages et vertueux, ont toujours crié contre Montagne.

Mais, Monsieur, ne faut-il pas avoüer que nôtre auteur raisonne pitoyablement pour un philosophe ? On a pardonné toutes ces impuretez à Montagne : on doit donc aussi les luy pardonner. Cela n’est point vray ; on ne les a point pardonnées à Montagne. Aussi le public fait justice à cet homme sur cette matiere, on le regarde comme un homme qui a moins de pudeur que les creatures les plus abandonnées : elles auroient honte sans doute de toutes ces saletez.

Supposons pourtant qu’on ait pardonné ces vilains / endroits à Montagne. On ne l’a fait que parce qu’on a regardé ce Montagne comme un libertin, qui n’a rien menagé dans ses écrits, ni religion, ni pudeur, ni honnêteté. Si cet homme veut qu’on luy pardonne comme à Montagne ; qu’il souffre qu’on le regarde tout de même, comme un libertin qui écrit tout ce qui tombe sous sa plume, sans retenuë, et sans aucun égard à l’honnêteté civile et morale ; qui d’ailleurs est vindicatif, emporté, capable des plus grandes saletez, et qui n’épargne ni religion, ni pudeur. C’est là assez en effet le caractere de nôtre auteur.

Pour ce qui est d’Ambroise Paré, de Tagereau, et de Menjot, il faut avoir perdu le sens pour se servir de leur exemple. Ces gens n’ont pas écrit pour tout le monde, mais uniquement pour ceux de leur profession. Ils ont donc dû parler comme ils ont fait, parce que la matiere les y portoit, ce n’a point été dans le dessein de debiter des infâmies et des saletez. Si cet homme veut se servir dc l’exemple de ces auteurs, il faudrat qu’il avouë qu’il est de sa profession de debiter des impuretez, et tout ce qu’on peut s’imaginer de plus scandaleux. Il se fait là un bel honneur.

Ces gens dont il parle, ont été obligez d’écrire comme ils ont fait, par leur caratere d’avocat, de medecin, et de chirurgien anatomiste : quel droit cela donne-t’il à l’auteur du Dictionnaire, de ramasser de sang froid et de répandre dans le monde tout ce qu’il trouve çà et là sur ce vilain chapitre ? Il faut avoir le cœur bien tourné du côté de l’impureté, pour / avoir été capable d’une compilation de cette nature, et pour y avoir travaillé de gayeté de cœur et de dessein premedité.

Ce qu’il y a de plus surprenant dans la conduite de cet homme, c’est qu’aprés s’étre justifié comme il a pû, sur ce ramas d’impuretez, il offre sur la fin de son écrit, de rayer dans une seconde edition, tout ce qu’on luy marquera d’impur et de scandaleux dans son ouvrage. Voila ce qu’il devoit dire d’abord pour luy servir d’excuse, et non pas s’étendre en vains sophismes pour soûtenir, ou pour excuser ce qu’il a fait : cela luy eût fait quelque honneur dans le monde ; on eût crû charitablement que ces vilains endroits, luy avoient échap[p]é, et qu’il n’y avoit point entendu finesse.

Mais il n’en vient à cette déclaration qu’aprés avoir écrit tout ce qu’il a pû pour sa defense. C’est à dire qu’il vient faire amende honorable au public de l’outrage qu’il luy a fait. On luy en tiendra compte dans la suite s’il tient sa parole. Il corrigera donc son Dictionnaire, qui n’en sera que plus chaste, et moi[n]s scandaleux : mais sur ce pied là il sera bien diminué. Cependant les lecteurs le liront avec plus de satisfaction ; il sera court, et déchargé de mille endroits choquan[t]s, qui ne servent qu’à scandaliser le public, et qu’à gâter l’esprit des jeunes gens, lesquels n’ont que trop de pente à lire ces sortes d’ouvrages.

On n’auroit fait de long-tem[p]s si on vouloit s’étendre sur tous les sujets que cet auteur fournit à la critique de ceux qui voudroient le reprendre, et le cen- / surer ; le public luy fera justice là-dessus. Je me contenterai donc d’ajoûter quelques remarques à ce que je viens de dire, aprés quoy je finirai ma lettre. C’est une chose étonnante, de voir la maniere avec laquelle il flétrit la memoire d’un des plus grands hommes de ce siecle ; qui a passé, et qui passe encore constamment pour tel dans l’esprit de tout le monde ; c’est l’illustre Daillé. Nôtre auteur pretend se tirer d’affaire à son égard, en citant Maresrus [ sic] pour garand de tout ce qu’il a dit contre ce celebre personnage. Cependant il est certain que ç’a été un homme d’un savoir consommé, d’une probité exemplaire, d’une vie sans reproche ; qui a été tendrement aimé de son troupeau, qui a mérité l’estime et la consideration des plus illustres personnes de France et d’ailleurs, et dont la memoire est en veneration à tous ceux qui l’ont connu.

En verité, Monsieur, on ne peut pardonner à cet auteur la malignité avec laquelle il parle de cet excellent homme. Il trouble hardiment ses cendres, parce qu’il n’a laissé personne aprés luy qui puisse venger sa memoire outragée. Il cite Maresrus, parce qu’il a un fils vivant, qui a du credit, et qu’il veut flat[t]er. Voila un procedé làche au dernier point. Cela fait connoître le mauvais tour d’esprit de ce faiseur de Dictionnaire et de Reflexions.

Je ne croy pas qu’il soit necessaire de faire icy l’apologie de Daillé, on sait assez que Maresrus n’a écrit tout ce que cet auteur rapporte, que dans la chaleur / de la dispute. D’ailleurs la reputation de ce grand homme est si bien établie dans l’esprit de tous ceux qui ont quelque connoissance de l’histoire de ce siecle, que ce seroit abuser du temps et de la patience du lecteur que de l’entreprendre. On voit tenir à nôtre auteur une conduite bien differente à l’égard du celebre Moyse Amiraut. Cet habile professeur a fait beaucoup de bruit en son temps ; sa reputation a été éclatante, et ses excellen[t]s ouvrages vivent encore, et vivront sans doute dans le monde. Ils sont écrits avec beaucoup de force, et d’agrement ; ce grand homme a sçû manier les matieres de theologie avec beaucoup de delicatesse et les a expliquées avec une force et une solidité extraordinaire. On sait pourtant qu’il a été en butte à bien des gens, qui ont écrit contre luy avec beaucoup de chaleur ; on connoït les auteurs, et les ouvrages qui ne l’ont pas épargné. Cependant nôtre compilateur critique n’en rapporte rien ; vous diriez qu’on n’a jamais rien écrit contre ce Moyse Amyraut.

Si vous voulez savoir le fin de tout cela, Monsieur, je vous le dirai. C’est que ce grand homme a laissé un fils qui fait figure dans le monde ; on a eu peur de l’offenser et de se l’attirer sur les bras : il n’eût pas manqué de justifier la memoire de son illustre père, si on l’eût injustement attaqué. On sait que son nom a été celebre, et qu’on en parle encore aujourd’huy avec beaucoup de marques de veneration. C’a été un grand homme en toutes manieres, aussi homme de bien, qu’il a été habile et savant. Cependant il eût subi le sort de / plusieurs autres, que l’auteur du Dictionnaire n’a pas épargnez : mais il n’a osé rapporter ce qui a été publié autrefois contre luy, de peur d’avoir quelque chose à démêler avec son fils qui est vivant.

Pour le pauvre Daillé il a le malheur d’être mort, et de n’avoir laissé personne qui puisse entreprendre sa défense. Ainsi ce faiseur de Dictionnaire peut dire impunement tout ce qu’il voudra, et faire sa cour à des personnes vivantes, dont il veut, peut-être, se ménager la faveur, ou dont il craint le ressentiment. Tout cela fait connoître son cœur bas et rampant.

C’est quelque chose d’assez réjouissant que de voir comment il se démene sur le sujet de l’excommunication, dont il est parlé dans le dernier extrait de lettre. Cet homme fait le dénombrement des cas pour lesquels on a accoûtumé d’excommunier, et il prétend qu’il n’est dans aucun de ces cas. Mais il en fait le dénombrement à sa mode, il n’a garde de s’y trouver.

On sent bien par tout ce qu’il dit sur ce sujet, que cette lettre le met à la gehenne, et qu’il craint l’excommunication. C’est-là sans doute ce qui paroît étonnant. On sait qu’il a l’esprit libertin, et qu’il s’a[c]quit[t]e fort legerement des actes de la religion ; d’ailleurs il est ce qu’on appelle philosophe ; sur ce pied-là il ne devroit pas se soucier beaucoup de l’excommunication. Cependant on voit bien de la maniere dont il s’agite, que cette excommunication luy fait de la peine.

Je ne suis point dans tous ces cas, dit-il. Mais qui / luy a dit que son dénombrement est exact ? On luy apprend, s’il ne le sait pas, qu’un homme médisant de profession, sale et impur dans ses écrits, deïste, libertin et profane, merite non seulement l’indignation de tout le monde, mais encore d’être jetté hors de toutes les societez, et à plus forte raison de l’Eglise. C’est l’ordre que s[aint] Paul donne, I. Cor. 5. 13.

Cet homme a publié un nombre surprenant de mauvais livres : Les Nouvelles Lettres sur la « Critique generale » de Maimbourg, les Pensées diverses sur les cometes, le Commentaire philosophique sur ces paroles, « Contrain[s]-les d’entrer » ; l’ Avis aux refugiez, la Cabale chimerique, la Chimere de la cabale, ce grand ouvrage du Dictionnaire critique, qui doit être composé de quatre grands volumes in folio. Dans tous ces livres on voit le venin du deïsme, du libertinisme, et de l’impureté répandu à pleines mains.

Par dessus tout cela on trouve par tout une humeur noire, et qui déchire tout le monde, et sur tout ses ennemis ; qui les accable d’injures, quoy qu’il sache en sa conscience qu’ils ne les meritent pas. Au contraire il est convaincu que ce sont gens d’honneur et de probité, et qui n’ont d’autre crime à son égard que de l’avoir accusé publiquement d’avoir composé un livre, dont il est effectivement l’auteur.

Aprés tout cela, cet homme pretendra qu’on doit luy pardonner tous ces prodigieux excés, et qu’on auroit grand tort de l’excommunier. Pour moy, Monsieur, je suis persuadé que l’auteur de cette der- / niere lettre a raison, et qu’on devroit chasser ignominieusement de l’Eglise, un homme qui ne fait que la scandaliser en toutes manieres ; qui met l’impureté sur le trône ; qui corrompt l’esprit et le cœur par une infinité des mauvais ouvrages, et qui compose de malignes satyres contre d’honnêtes gens, on seroit quite une bonne fois de ce mauvais philosophe, et le monde ne seroit plus en danger d’être corrompu par les livres dangereux, parce qu’il seroit marqué, et que ses productions seroient regardées comme des marchandises de contrebande.

Ne croyez pas, Monsieur, que j’en parle ainsi par aucun sentiment de passion : je n’ay rien à démêler avec cet auteur ; je ne preten[d]s pas entrer en lice avec luy. J’ay ménagé les choses, et n’ay rien dit d’outré. Il s’en faut même beaucoup que j’aye parlé aussi fortement que le sujet le meritoit. Je souhaite qu’il profite de ce que j’ay representé dans cette Lettre.

Je suis M[onsieur] V[otre] T[rèshumble] et O[béissant] S[erviteur]

L. M. D. C.

AVERTISSEMENT.

On auroit pû relever plusieurs autres endroits des Réflexions sur le « Jugement du public ». L’auteur en fournit assez de sujets. On s’est arrêté à ceux qui sont touchez dans cette Lettre, parce qu’ils sautent aux yeux, et que l’auteur de ces Réflexions n’y a rien ménagé. Il meriteroit donc qu’on l’en reprît publiquement afin qu’il songe mieux une autrefois à ce qu’il écrit. On auroit pû, par exemple, luy reprocher ce qu’il dit de ses études dans le temps qu’il composoit la Republique des Lettres ; et d’autres choses de pareille nature : mais le ridicule en est si visible, qu’il n’est pas necessaire de le marquer. On a donc crû qu’il suffisoit de s’arrêter aux faits qu’on a touchez ; parce qu’ils sont considerables, et que le public a interêt qu’on luy fasse connoître une bonne fois ce mauvais philosophe. Au reste on a ménagé les termes et les expressions, parce que cela est de l’honnete homme, et qu’on ne veut imiter en rien cet auteur emporté.

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