Lettre 1369 : Pierre Bayle à Pierre Silvestre

• A Rotterd[am], le 7 e de juillet, 1698

J’appren[d]s Monsieur, par votre derniere lettre, qu’il a couru divers bruits fort opposez les uns aux autres, touchant ce qui s’est passé au consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam ; lors que l’affaire, que j’y avois, au sujet du Diction[n]aire historique et critique, y a été terminée. Vous ne pouvez recueillir de tant de discours si différen[t]s, sinon que j’ai promis de réformer cet ouvrage dans une seconde édition ; mais, cela ne vous contentant point, vous me demandez une instruction un peu plus précise là-dessus. Je m’en vais vous satisfaire.

Vous saurez donc, Monsieur, que le consistoire aiant jugé, qu’il devoit prendre connoissance de mon livre, vu les plaintes que plusieurs particuliers répandoient de toutes parts, nomma des commissaires pour l’examiner. Ces commissaires lurent l’ouvrage, firent des extraits et des remarques : et leur rapport aiant été communiqué à la Compagnie, et tous les autres préliminaires réglez ; desorte qu’il ne restoit plus rien que de m’entendre, afin de procéder au jugement : je fus averti de me trouver au consistoire, et j’y comparus au jour marqué.

L’état de la question m’aiant été proposé en général, et le prémier chef des extraits et des remarques en particulier, on me demanda ce que j’avois à répondre. Je répondis, que n’aiant point su par où l’affaire seroit entamée, je n’avois preparé qu’un discours fort général. Il se reduisoit à ces deux points : l’un, que j’avois une infinité de choses à dire, pour ma justification, sur chaque sujet de plainte ; l’autre, que pour épargner à la Compagnie une longue suite de discussions fatigantes, et pour contribuer efficacement à la paix et à l’édification, j’aimais mieux changer dans une seconde edition les choses qui donnoient lieu aux murmures, que d’insister sur le moiens, et montrer qu’on crioit à tort ; que j’avais déjà fait savoir au public les dispositions avec lesquelles je travaillais à corriger mon ouvrage, selon les avis que l’on voudroit bien me communiquer ; qu’en particulier, je déclarois à la Compagnie, que je profiterois avec toute sorte de docilité et de respect des lumieres dont elle voudrait me faire part ; en un mot, que si j’avais avancé des opinions hérétiques, ou erronées, ce que je ne croiois pas, je les desavouois et les retractois, comme je l’avois déjà déclaré dans un écrit imprimé depuis trois ou quatre mois.

Cette réponse aiant été trouvée trop générale, il fut dit qu’on me communiqueroit les remarques, que la Compagnie avoit faites sur mon Diction[n]aire. Elles me furent communiquées quelques jours après, par les commissaires qu’elle nomma : elles se réduisoient entr’autres à ces cinq chefs. I. Les citations, expressions, réflexions, répanduës dans l’ouvrage, capables de blesser les oreilles chastes. II. L’article de David. III. L’article des manichéens. IV. Celui des pyrrhoniens. V. Les louanges données à des gens qui ont nié ou l’existence, ou la providence de Dieu.

Je répondis deux choses, comme la prémiere fois : l’une, que je croiois avoir beaucoup de raisons à alléguer, pour ma justification, sur tous ces chefs ; l’autre, que nonobstant cela, j’étois prêt à ôter du livre les pierres d’achop[p]ement, que l’on y trouvoit.

J’ajoutai, que connoissant à cette heure, par les remarques de la Compagnie, où étoient les griefs, je voyais plus clairement les manieres de rectifier les choses ; et qu’il me paroissoit très-facile de remédier à tout, soit par des retranchemen[t]s, ou des changemen[t]s d’expressions, soit par des additions, et des eclaircissemen[t]s. Qu’en particulier, je voulois refondre de telle sorte l’article de « David », qu’il n’y resterait plus rien qui put offenser les âmes pieuses. Qu’à l’égard du dogme affreux des deux principes, c’est-à-dire, du manichéïsme, j’avois suffisamment déclaré, combien il me paraissait absurde, monstrueux, contraire non seulement à la religion et à la pieté, mais aussi, aux idées les plus distinctes de la raison et de la bonne philosophie ; que je m’étendrois davantage sur cela dans la seconde édition ; et que si, en qualité d’historien, j’avois cru être obligé de rapporter exactement toute la force des objections des manichéens, j’avois cru d’autre côté que cela étoit sans conséquence, ou qu’il me sembloit que je ne faisois qu’étendre ce que nos théologiens les plus orthodoxes disent tous les jours en peu de mots : c’est que l’accord de la sainteté et de la bonté de Dieu, avec le péché et la misere de l’homme, est un mystere incompréhensible, que nous devons adorer humblement ; persuadez, que puis qu’il est révélé, il existe ; et obligés d’imposer silence aux difficultez de notre foible raison. Que j’avois assez déclaré sur d’autres matieres, et nommemant quant à l’existence de l’étenduë et du mouvement, que ne pouvoir pas répondre à des objections, n’est point pour moi une raison de rejetter une doctrine ; que je méditerois de nouveau sur celle des manichéens ; et que si je trouvois des réponses, ou [si] Messieurs les ministres du consistoire m’en vouloient fournir, je leur donnerois la meilleure forme, qu’il me serait possible. Je répondis la même chose quant à l’article de « Pyrrhon ». Et pour ce qui est des loüanges données aux bonnes mœurs de quelques athées, je promis un éclaircissement, qui fera voir comment ces faits-là, que j’ai trouvez dans les livres, et que les loix de l’histoire m’ont engagé de rapporter, ne doivent point scandaliser, et ne font en effet aucun tort à la vraie religion.

Les commissaires aiant rendu compte de cette conférence à la Compagnie, il fut question d’avoir par écrit ce que j’avais déclaré de vive voix. Je presentai donc un mémoire, où aiant touché d’abord les deux points généraux de mes réponses verbales, je protestai, que je n’avois jamais eu l’intention d’avancer, comme mon sentiment, aucune proposition, qui fut contraire à la confession de foi de l’Eglise réformée, où Dieu m’avoit fait la grace de naitre, et dont je faisois profession ; que s’il se trouvoit de semblables propositions dans mon ouvrage, ce que je ne croiois pas, il falloit qu’elles s’y fussent glissées à mon insçu, et que je les desavouois et les retractois ; que si j’avois pris à certains égards des libertez de philosopher, qui ne sont pas ordinaires, c’étoit parce que j’avois cru qu’on les excuseroit aisément par la considération de la nature de l’ouvrage, où je soutenois tout à la fois la personne d’historien, et celle de commentateur, sans faire le dogmatique ; que le soin, que j’avais pris, de faire servir des réflexions philosophiques à la confirmation d’un dogme, qui est capital dans notre Eglise, et que nous opposons perpétuellement aux sociniens : savoir, qu’il faut captiver son entendement à l’autorité de Dieu, et croire ce que Dieu nous revele dans sa Parole, quoique les lumieres de la philosophie n’y soient pas toujours conformes : que ce soin, dis-je, m’avoit fait espèrer que tous mes lecteurs protestan[t]s seraient plutôt édifiez, qu’offensez, de mes commentaires ; que j’étois bien fâché* que l’événement n’eût pas répondu à mon espérance, et que si j’avois prévu l’effet de la liberté que je prenois, je m’en serais abstenu soigneusement ; que pour remédier au passé, je rectifierois ces endroits dans une seconde édition, et que j’aurois de grands égards pour les remarques que la Compagnie m’avoit fait communiquer.

J’ajoutai à cela les déclarations particulieres, que j’avois faites verbalement à Messieurs les commissaires, touchant l’article de « David », celui des « Manichéens », etc.

Sur ce mémoire, la Compagnie dressa un acte, avec les réfléxions et les modifications qu’elle jugea à propos ; et ce fut là, Monsieur, la conclusion pacifique de cette affaire. Elle témoigna souhaiter, que sans attendre la seconde édition, qui pourroit trainer en longueur, je fisse imprimer quelque chose, qui fit savoir au public les sentimen[t]s que j’avais exposez dans mon mémoire. J’y acquiesçai sans répugnance, et je m’a[c]quit[t]e aujourd’hui de cette promesse. Il n’a pas tenu à moi que je ne m’en sois plutot a[c]quitté.

Je suis, Monsieur, votre etc.

Le 6 e de juillet, 1698.

Puisqu’il me reste de la place, je vous éclaircirai une chose qui vous a fait quelque peine, et qui a donné lieu à une contestation dont vous m’avez écrit amplement les circonstances. Vous m’avez fait savoir, Monsieur, qu’un gentilhomme fort prevenu en ma faveur, se trouva bien interdit lorsqu’on lui montra en bonne compagnie ce qu’il soutenoit ne pouvoir être dans mon Diction[n]aire. Quelcun avoit dit en sa presence, qu’il ne comprenoit pas bien pourquoi j’avançois comme une chose certaine, qu’ Adam mourut au lieu où Jerusalem fut bâtie depuis, et qu’on l’enterra sur une montagne voisine qui a été ap[p]ellée Golgotha. Il fit plusieurs reflexions sur ce passage, et il conclut que rien n’est plus difficile aux auteurs que d’être uniformes : ceux, disoit-il, qui se mettent le plus en possession de n’affirmer rien qu’ils ne puissent prouver demonstrativement, s’oublient quelquefois, et assurent d’un ton decisif les choses les plus douteuses. Le gentilhomme prit feu, et s’of[f]rit de parier tout ce qu’on voudroit, qu’il ne m’étoit pas échap[p]é une telle faute. La dispute s’echauf[f]ant, on fit ap[p]orter mon Diction[n]aire et l’on montra à toute la compagnie la page 96 du 1 er volume col[onne] 2 e vers la fin. On le fit temoin oculaire de ce qu’il nioit ; et il fut extremement surpris, et soutint néanmoins qu’il se souvenoit de n’avoir pas vû cela dans l’exemplaire dont il s’étoit servi. On se moqua de cette exception, on le somma de faire venir cet exemplaire, et la chose ne lui étant point possible, il se vit ranger au nombre des parieurs at[t]rap[p]ez.

Vous voulez, Monsieur, que je vous rende raison de cette affaire. Un auteur plus sensible que moi, vous appliqueroit d’abord l’ infandum Regina renovare dolerem ; mais j’irai tout droit au fait. Vous saurez donc qu’il y a un certain nombre d’exemplaires du premier volume, et d’une partie du second, qui ont été rimprimez sans que j’aie vu les épreuves. Il fallut faire cette seconde impression afin d’égaler les exemplaires ; car on en avoit fait tirer un plus grand nombre depuis la lettre P jusques à la fin que l’on n’avoit fait auparavant. La reimpression se fit avec une prom[p]titude incroiable ; je ne pûs y avoir l’œil et les correcteurs n’eurent pas le tem[p]s de bien faire leur devoir. De là est venu que plusieurs oublis des imprimeurs n’ont pas été reparez. Le passage cité ci-dessus en est un exemple ; car voici ce que j’avois dit, et ce qui se trouve dans la plupart des exemplaires, qu’il nous suf[f]ise de savoir que les Peres ont cru fort communément, que le premier homme mourut au lieu où Jerusalem etc. Vous voiez donc que le gentilhomme n’a pas eu tort, et que les reflexions de l’autre sont très-mal fondées.

Il y a de semblables fautes des imprimeurs, qui ont introduit des obscuritez, et de faux raisonnemen[t]s dans mon ouvrage, que l’on croira pouvoir m’imputer avec raison, et dont je suis neanmoins très-innocent. En voici un exemple. Dans les exemplaires dont j’ai revû les épreuves, il y a (à la page 335 du premier volume, colonne 2, ligne 9), le regne de Tullus Hostilius est enfermé entre la premiere année de la 27 e olympiade, et la premiere année de la 35 e . Mais dans les autres exemplaires on ne trouve que ceci, le regne de Tullus Hostilius est enfermé entre la premiere année de la 35 e . Monstrueux discours ! Je ne dis rien des chiffres, et des noms propres que ces gens-là, le fleau né des auteurs, ont brouillez et defigurez. Je me pourvois ici contre eux, et contre l’avantage que mes critiques en voudroient tirer.

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