Lettre 1373 : Pierre Bayle à Jacob Le Duchat

A Rotterdam le 1 er d’aout 1698

Monsieur,

J’ai recu le paquet de vos nouvelles remarques sur la C[onfession] de S[ancy] depuis 2 ou 3 jours, et je les envoie dez aujourd’hui au sieur D[es] B[ordes]. Je l’exhorte à se hater de les publier, je l’y exhorte, dis-je, d’autant plus ardemment que je puis trouver dans ces remarques mille choses qui me serviront pour l’ouvrage auquel je travaille. Au reste Mr J[aloy] avoit oublié votre paquet à Utrecht quand il me fit l’honneur de me venir voir, ainsi je n’ai pu con[n]oitre que depuis son depart ce que vous m’avez fait l’honneur de m’ecrire par son moien, Monsieur. Il est vrai qu’il m’a donné une adresse pour vous faire tenir par son moien ce que j’aurais à vous envoier.

Je fais chercher par tout le R[abelais] anglois, et si je le trouve, je l’enverrai à l’adresse qu’il m’a marquée, mais je desespere de le rencontrer ici ; il faudra le faire venir de Londres, et je presse extremement le sieur D[es] B[ordes] à prendre ce soin incessamment il pourra etre servi beaucoup plus promptement que moi dans cette af[f]aire par ses correspondan[t]s.

Je vous dis, Monsieur avec la derniere sincerité que votre manuscrit me charme ; j’y admire le bonheur que vous avez d’avoir tant de livres rares, et encore plus, l’adresse avec laquelle vous vous en servez pour eclaircir tant d’enigmes, et tant de faits incon[n]us. Vous me faites plus d’honneur que je ne merite, et avec une modestie que vos lumieres devroient rendre beaucoup plus petite, quand vous me donnez tant d’autorité sur votre manuscrit. Quand j’aurais été dans mon cabinet en le lisant, je n’aurais pas eté capable d’y rien redresser. Mais il faut que je vous dise que depuis une quinzaine de jours je m’en suis separé, tant à cause que ma santé demandoit un peu de relache qu’à cause que j’avois besoin d’une chambre qui ne fut pas exposée au bruit, etant un peu travaillé d’insomnie. Outre que j’ai eprouvé que pour hater la revision de ma 1 ere edition, il fal[l]oit que je fusse presque sans livres, car je me detourne trop de moment en moment lors que je suis à portée de courrir de livre en livre. J’ai donc quitté ma chambre ordinaire pour quelque tem[p]s, et c’est dans ce changement là que votre paquet m’a trouvé.

J’ai besoin de toute votre bonté, Monsieur puisque je n’ai pas repondu encore à la lettre que vous me fites l’honneur de m’ecrire / par M. de Champé. J’esperois de le voir quand il s’en retourneroit à Mets et je m’en faisois par avance [une fête] car je m’estimai tres heureux de l’avantage que vous m’avez procuré de con[n]oitre un si honnete homme, si poli, si [...], si spirituel. Il me parut encore plus digne d’estime par la consideration qu’il me temoigna pour votre merite. Je lui suis [le] plus obligé du monde du soin qu’il a eu de vous marquer combien je vous honnore, et à quel prix je mets le bonheur de votre amitié dont je tacherai de me conserver la possession par mes plus profon[d]s respects. Je laisse là Monsieur les eloges dont vous me regalez, je ne les merite nullement non plus que le bien que l’obligeant M. de Champé a eu la bonté de dire de moi.

Je vous ren[d]s mille et mille actions de graces de vos nouveaux eclaircissemen[t]s ; et plut à Dieu que je pusse vous consulter commodement sur une infinité de choses que vous connoissez à fond.

J’ai ap[p]ris de M. de Ch[ampé] l’avantage qu’a votre ville d’avoir un intendant si illustre, si eclairé, et si grand [ami et] des lettres et des savan[t]s que l’est Mr T[urgot], dont la reputation etoit deja parvenuë jusqu’à nous.

Rien ne peut être plus agreable à un auteur que d’ap[p]rendre ce que vous me marquez au sujet de mon article de « Pierre Aretin », et c’est ici qu’il faudroit dire principibus placuisse viris, mais vous voulez bien Monsieur me permettre de me defier de • moi nonobstant votre temoignage. Votre honneteté et votre amitié vous font juger qu’il est bon et avantageux qu’un auteur soit encouragé dans ses fatigues par le plaisir de se figurer per fas et nefas qu’un intendant d’un gout fin et délicat se divertit à le lire.

N’aiant pas eu sous ma main mes livres, je n’ai pu verifier si l’orthographe d’ Atri ne doit pas etre d’ Atrie. Mais je crois que selon l’analogie moderne des Italiens il vaut mieux lire d’ Atri que d’ Atrie.

J’ai vu avec beaucoup de plaisir dans cet endroit de vos remarques un Ghiacetto, ou Daiacetto. Cela me servira beaucoup dans l’article que j’ai dressé d’un savant de cette famille, professeur à Florence, qui fut puni du dernier sup[p]lice pour une conspiration, la meme pour laquelle Louis Alamanni eut eté pendu s’il ne se fut sauvé en France.

Je suis

B.

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