Tome III : Lettres 147-241

Les années couvertes par ce volume, 1678-1683, sont des années de crise pour la communauté huguenote et donc aussi pour Pierre Bayle. Nous le retrouvons d’abord à l’académie de Sedan, où il élabore son cours de philosophie, témoignage intéressant sur les progrès de la « nouvelle philosophie ». Il est toujours le protégé de Pierre Jurieu, comme en témoignent ses jugements sévères sur Claude Pajon et sur les diciples de celui-ci, Paul Lenfant et Charles Le Cène. Mais Bayle a su gagner la confiance de ses collègues, qui lui confient une mission vitale auprès des autorités parisiennes. En effet, c’est le temps des contraintes et des mesures vexatoires contre les institutions huguenotes. Bayle est délégué par ses collègues pour défendre l’académie de Sedan, mais en vain : celle-ci est détruite par arrêt du Conseil du 9 juillet 1681. Les professeurs doivent s’exiler.

Depuis quelque temps déjà, Bayle a vu venir ce mauvais moment et a exploré les possibilités de séjour en Angleterre et aux Pays-Bas. Un de ses élèves, Johan van Zoelen, fils du bourguemestre de Rotterdam et neveu de l’échevin rotterdamois Adriaan Paets, fournit la solution : à l’initiative de Paets, une Ecole Illustre est créée à Rotterdam ; Bayle y est nommé professeur d’histoire et de philosophie, Jurieu y sera professeur de théologie et ministre ordinaire. Un nouveau monde s’ouvre aux exilés et ils vont jouer tous deux un rôle crucial dans la vie intellectuelle du Refuge. Jurieu prend part, aux côtés de Jean Claude, à la controverse avec les théologiens de Port-Royal, Antoine Arnauld et Pierre Nicole : Bayle suit ce débat de près, annonçant la parution des grands ouvrages polémiques de Jurieu, le succès de La Politique du clergé de France, le scandale de L’Esprit de M. Arnaud. De son côté, il lance ses premières compositions : déjà au mois d’août 1680, à Sedan, il a fait soutenir des thèses cartésiennes sur la transsubstantiation contre les objections du jésuite Louis Le Valois et ces thèses seront reprises dans son Recueil de 1684. En même temps, ce qui marque bien l’ambivalence de sa position, il rédige ses Objections contre la philosophie chrétienne, cartésienne, de Pierre Poiret. D’autre part, il envoie à Vincent Minutoli une première version de sa Harangue de M. de Luxembourg à ses juges ; sa Lettre à M.L.A.D.C., Docteur de Sorbonne, où il est prouvé que les comètes ne sont point le présage d’aucun malheur paraît, anonyme, en 1682 et connaît un énorme succès ; une deuxième édition, intitulée Pensées diverses, paraît dès l’année suivante. Enfin, Bayle suit aussi de près les publications du Père Maimbourg et lance sa Critique générale : nouveau succès, dont témoigne l’acharnement des autorités françaises, qui condamnent l’ouvrage et le font brûler par la main du bourreau. De professeur pauvre et anonyme, Bayle est devenu d’un coup auteur à succès, ce qui entraînera de terribles conséquences pour sa famille. En effet, nous assistons à la découverte, par César Caze d’Harmonville avec l’aide d’Isaac Claude, de l’identité de l’auteur de la Critique générale et, six mois plus tard, Bayle constate que « Mr Jurieu en con[n]oit l’auteur depuis que la 2e édition paroit et je ne sais par quelle fatalité cela est devenu public » (Lettre 224). Jacob Bayle en mourra au château Trompette de Bordeaux le 12 novembre 1685.

Grâce aux périodiques, au Journal des savants, au Mercure galant, à la Gazette, Bayle suit au jour le jour les nouvelles politiques et culturelles en France. Sur ses lectures pendant cette période – Malebranche, Spinoza, Guillaume Lamy, Richard Simon et tant d’autres –, la correspondance fournit des indications précieuses, comme aussi sur son évolution intellectuelle. On connaît sa prise de position désinvolte sur la philosophie dans une lettre du mois de mai 1681 adressée à son frère Jacob :

« Le cartésianisme ne faira pas une affaire, je le regarde simplement comme une hypothese ingenieuse qui peut servir à expliquer certains effets naturels, mais au reste j’en suis si peu enteté, que je ne risquerai pas la moindre chose pour soutenir que la nature se reigle et se gouverne selon ces principes là. Plus j’étudie la philosophie, plus j’y trouve d’incertitude : la différence entre les sectes ne va qu’à quelque probabilité de plus ou de moins : il n’y en a point qui ait frappé au but et jamais on n’y frappera apparemment, tant sont grandes les profondeurs de Dieu dans les œuvres de la nature, aussi bien que dans celles de la grace. Ainsi, vous pouvez dire à Mr Gaillard que je suis un philosophe sans entetement et qui regarde Aristote, Epicure, Des-Cartes, comme des inventeurs de conjectures que l’on suit ou que l’on quitte selon que l’on veut chercher plutot un tel qu’un tel amusement à l’esprit. » (Lettre 190)

Encore ne faudrait-il pas tirer des conclusions trop rigoureusement sceptiques de ces formules destinées à rassurer son frère et Jacques Gaillard, l’ami susceptible de lui trouver un poste de professeur aux Pays-Bas... Bayle a le sens des systèmes philosophiques et il explore inexorablement le système cartésien ; il s’arme provisoirement des définitions cartésiennes contre les objections scolastiques de Louis Le Valois : dès lors, l’aristotélisme est une impasse. Ensuite, il désigne à Pierre Poiret les apories de la « nouvelle philosophie chrétienne » : c’est dire que, dès cette date, à la lecture de Malebranche, il cherche les limites du rationalisme chrétien.

Mais la correspondance constitue également un témoignage précieux sur les souffrances de la communauté huguenote, car le réseau de Bayle est essentiellement, à cette date, un réseau huguenot : le protestantisme est son passeport dans le nouveau monde qui s’ouvre à lui. C’est l’époque des destructions : Sedan, Montauban, Montpellier, Castres..., le temps des dragonnades et le temps des abjurations, très nombreuses ; celles de David-Augustin Brueys et de Joseph d’Arbussy prennent une certaine importance dans la correspondance. C’est aussi le temps des controverses, auxquelles Bayle et ses amis – Jacques Basnage, Jacques Lenfant, Daniel de Larroque, Daniel Fétizon – prendront une part active.

Bayle suit aussi de très près les événements qui affectent sa famille : après la mort de sa mère en 1675, il appréhende la solitude et la maladie de son père ; il commente la mort de Laurent Rivals en « patois de Canaan » ; il fête le mariage de son frère aîné avec Marie Brassard et conçoit de grandes espérances pour sa carrière sur le « grand théâtre » de Montauban, sans perdre de vue la « petite scène » du Carla, où il a gardé tant d’amis. Il prodigue ses conseils à son frère cadet, qui fait ses études à Puylaurens. Joseph est un esprit léger, qui semble se complaire dans des succès mondains éphémères. Pierre tente de le rappeler à l’ordre et au sens des contraintes matérielles, mais le jeune étourdi renonce à un poste prometteur à Rouen, que lui trouve Jacques Basnage, accepte le poste de précepteur chez Vincent Minutoli, mais quitte peu après cette maison et accumule les dettes à Genève. Heureusement, Pierre peut couvrir les dépenses de Joseph grâce à ses droits d’auteur...

Enfin, la correspondance de cette période apporte des témoignages touchants sur le tempérament de Bayle lui-même : sa passion pour l’étude, son admiration pour la famille Du Moulin et pour Suzanne Du Moulin et Hélène Jurieu en particulier..., sa réticence devant le projet de mariage très profitable que trame pour lui Suzanne Du Moulin ; il redoute le froid du Nord, il subit des migraines terribles, aggravées par la bière et par la fumée de tabac...

Nous assistons ainsi à la découverte du monde du Refuge par un intellectuel qui a trouvé son chemin.

Antony McKenna

Documents joints

27 septembre 2012
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