Lettre 1605 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 28 juillet 1703]

Bienheurer, mon cher Monsieur ? Qu’à mon amitié ne tienne, que vous ne soyez le plus fortuné des hommes. Je vous ay toujours si distingué ; j’ay toujours eû pour vous une si grande estime ; et la place que je vous garde dans mon cœur, est si pure et si nette d’interest, est si ardente et si passionnée, que si c’est un plaisir d’estre aymé de cette sorte, vous debvez en avoir un fort particulier et bien sensible, lequel peut de fois à autres, vous faire naistre en • l’ame la douce complaisance de vous voir au dessus des Orestes et des Pylades [1]. En effet, mon cher Monsieur, je vous suis entiérement acquis et dévoué Lege Sacrata. Et bien que vous l’ayez pu remarquer en toutes mes lettres, et particulierement dans une de l’hyver dernier, où il falloit parler enigmatiquement, et où il faut encore demeurrer sur le mesme style, j’ay à vous dire, sans faire le fanfaron en amitié et sans prétendre au catalogue de Toxaris [2], que j’ay esté sur le poinct d’estre vostre martyr. A table et contre un homme qui commendoit à tout ce qu’il y a icy, je soustins vostre party / et playday pour vos advantures. Ce ne fust pas une grand’prouesse, puis que je n’avois que la verité à défendre et que Jupiter Philius m’inspiroit [3] : mais le silence de la compagnie me surprit en suite, et je ne m’apperceus de m’estre hazardé qu’aprés n’avoir plus rien à dire. Ce qui me chagrine quelques fois en pareilles rencontres, c’est que d’ordinaire cela ne m’arrive qu’à l’improviste : et comme je ne suis point le trompet[t]e de mes actions, mes amis ne sçauront jamais ce qui se passe. Ils me croiront toujours du nombre des autres hommes, et ne s’imagin[er]ont jamais, que je fais bien plus d’estat de l’amitié que de toute autre chose du monde, sans exception. Je suis de l’humeur de ces bonnes gens de l’Antiquité, ἐί ἔλαττον τις [4] etc. Si je ne prenois plus de part à autruy qu’à moy mesme je croirois estre le moins partagé en amour, et estre diminué de cœur. Soyez donc en repos de ce costé là, mon cher Monsieur ; et s’il ne faut que cela pour vous bienheurer [5], il vous est arrivé ce qui n’est encore arrivé à personne, ante obitum felix es [6]. Je ne scay si c’est vous ou quelqu’un de vostre connoissance / qui a rescussité [ sic] le mot de bienheurer ; mais je l’ay toujours assez aymé, depuis que Marot s’en est servi [7], aussi bien que le mot de tendreur de Beze et de Montaigne [8], et le mot de blondeur du poete Bertaut [9] : mais comme je ne suis tout au plus que primipile [10] dans la Rep[ublique] des Lettres, je ne m’en suis servi qu’en particulier.

M le Bauda veufve d’un chirurgien [11], que vous ne connoissez peut estre point, revient de Hollande, et en passant a veû Orkius [12], qu’elle trouve encore plus delabré que M le Perignon [13] ne me l’a dépeint. J’ay leû à cette demoiselle ce qui estoit pour elle dans vostre lettre [14]. Elle vous en remercie très humblem[en]t aussi bien que ma petite femme [15] de l’honneur de vostre souvenir.

Je suis toujours, mon cher Monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur Du Rondel

ce 28 juillet 1703.

Je ne m’estonne point de l’entestement d’ Orkius. Οὐχ o= γ’ἄνευθε θεοῦ τάδε μαίνεται [16].Voila ce que l’on gagne à envisager les dieux de trop prés. On s’esjouit d’abort à leur lumiere, et en suite on en est aveuglé.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle Professeur / en Philosophie et en Histoire / A Rot[t]erdam •

Notes :

[1] Du Rondel déclare aimer Bayle d’un « pur amour » supérieur à l’amitié proverbiale d’ Oreste et de Pylade.

[2] Allusion au dialogue de Lucien de Samosate sur l’amitié, que Du Rondel a pu lire dans l’une des éditions suivantes : Lucien de Samosate, Le Toxaris de Lucian : dialogue non moins elegant que recreatif, pour les belles hystoires de parfaicte amytié qui y sont contenues : nouvellement traduit de grec en francoys, par Jehan Millet de Sainct Amour (Paris, Nicolas Chrestien 1553, 8°), ou Luciani Opuscula Erasmo Roterodamo interprete. Toxaris, sive de amicitia. Alexander, qui et pseudomantis. Gallus, sive somnium. Timon, seu misanthropus. Tyrannicida seu, pro tyrannicida. Declamatio Erasmi contra tyrannicidam ; De iis qui mercede conductidegunt ; et quædam eisdem alia. Eiusdem Luciani Thoma Moro interprete, Cynicus. Menippus, seu necromantia. Philopseudes, seu incredulus Tyrannicida ; Declaratio Mori de eodem ; Eiusdem Thomæ Mori de optimo reip. statu deque noua insula Utopia libellus vere aureus (s.l. [Italie] 1519, 8°).

[3] Du grec Ζεύς φίλιος : le dieu qui préside à l’amitié.

[4] « au-dessous de », « par défaut » : Du Rondel déclare ainsi qu’il se tient en retrait.

[5] Néologisme : « rendre bienheureux », comme Du Rondel l’explique par la suite.

[6] « Avant votre mort, vous pouvez vous dire heureux. » Allusion à une sentence d’Ovide, d’inspiration stoïcienne, Métamorphoses, III, 136-137 : « Dicique beatus / ante obitum nemo supremaque funera debet » : « aucun homme, avant sa mort ne peut se dire heureux ». Voir aussi Montaigne, Essais, I, 18 : « Qu’il ne faut juger de notre heur qu’après la mort ».

[7] Clément Marot : « O gent bienheurée, / Qui, toute asseurée, / Pour son Dieu le tient : / Heureux le lignage, / Que Dieu en partage / Choysit, et retient. » (Psaume XXXIII), in Marot, Cinquante pseaumes de David : mis en françoys selon la vérité hébraïque (Genève, Jean Gérard 1543, 8° ; éd. G. Defaux, Paris 1995). Voir aussi, Marot, Epistre en prose à la dite dame, touchant l’armée du Roy en Haynault : « Ainsi, bien heurée princesse, esperons nous la non assez soubdaine venue de Paix : qui toutesfoys peult finablement revenir en despit de guerre cruelle », in Œuvres poétiques, éd. G. Defaux (Paris 1990-1993, 2 vol.), Epistres, n° IV, i.83, et Œuvres complètes, éd. F. Rigolot (Paris 2007-2009, 2 vol.), i.95-96. Mathurin Régnier aussi s’était servi de ce terme : « N’avoir crainte de rien, et ne rien esperer, / Amy, c’est ce qui peut les hommes bienheurer » : Satyres et autres œuvres [Leiden, Jean et Daniel Elsevier 1652, 12°], éd. J. Plattard (Paris 1965), p.208 ; éd. G. Raibaud [Paris 1958], p.263.

[8] Le mot « tendreur » figure, en effet, dans le Psaume 144 de l’édition de Marot- Bèze, comme le signale Huguet dans le Dictionnaire de la langue française du XVI e siècle, s.v., qui donne une longue liste d’occurrences de ce terme chez Brantôme, Montaigne, Charron et d’autres. Le mot figure également dans le Dictionnaire universel de Furetière (La Haye 1690, folio, 3 vol.) et dans les Nouvelles remarques de M. Vaugelas sur la langue (Paris 1690, 12°), p.471 ; François de La Mothe Le Vayer, Dialogues faits à l’imitation des anciens, « De la philosophie sceptique », éd. B. Roche (Paris 2015), « De la philosophie sceptique », p. 90 et « Lettre de l’auteur », p. 259.

[9] François Bertaut (1621-1701), lecteur du roi, conseiller du parlement de Bretagne, auteur d’un Ballet du déreiglement des passions de l’amour et de la gloire (s.l. 1648, 4°), de poèmes de circonstance intitulés Les Advantages de la paix et de l’union de la ville de Paris (Paris 1649, 4°) et Les Délices de la paix représentez par les estats et les villes de ce royaume (Paris 1649, 4°) et Les Sentiments du vrai citoyen sur la paix et union de la ville (Paris 1649, 4°), ainsi que de La Ville de Paris en vers burlesques (Paris 1652, 4°).

[10] Le centurion de la première centurie, qui était le premier après les tribuns, s’appelait le centurion primipile.

[11] Nous n’avons su identifier plus précisément M me Bauda, veuve d’un chirurgien à Maastricht.

[12] Pierre Jurieu. Du Rondel se réjouissait chaque fois qu’il avait l’occasion de constater que la santé de Jurieu était de moins en moins solide : voir Lettre 1554, n.13.

[13] Nous n’avons su identifier M lle Pérignon, sans doute une huguenote réfugiée, résidant à Maastricht ou à Rotterdam.

[14] Cette lettre de Bayle à Du Rondel doit être perdue, car nous n’avons pas rencontré de mention de M lle Perignon dans leur correspondance antérieure.

[15] Madeleine Hamal, épouse de Jacques Du Rondel : voir Lettre 236, n.4.

[16] Homère, Iliade, V, 185 : « Ce n’est pas sans l’aide d’un dieu qu’il montre ici une telle fureur ».

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 196482

Institut Cl. Logeon