Lettre 1617 : Pierre Bayle à Pierre Des Maizeaux

A Rotterdam le 8 e de fevrier 1704

Je recus dimanche dernier votre lettre du 18 e du mois passé [1], Monsieur, et j’aurois eu l’honneur de vous repondre par l’ordinaire du mardi suivant si Mr Leers eut eté en ville, mais il ne revint de La Haïe qu’hier au soir. Je lui ai montré aujourd’hui l’endroit de votre lettre qui concerne l’ap[p]renti que vous lui proposez [2]. Il m’a repondu qu’encore qu’il ait pris un de ses neveux en cette qualité depuis quelques mois, il accepteroit l’of[f]re si les tem[p]s etoient autres qu’ils ne sont, c’est à dire tres prejudiciables aux libraires qui comme lui faisoient entrer beaucoup de livres en France [3]. Il vous of[f]re ses services en cas qu’ils pussent contribuer à faire placer le jeune homme chez quelque autre libraire.

J’eus l’honneur de voir Mylord Shatsburi [4] le jour meme que je recus votre lettre et lui fis vos complimen[t]s, il m’a chargé de vous faire bien des assurances de son amitié. Il etoit chez Mr Furli [5] que je saluai aussi de votre part, et qui me chargea de vous rendre la pareille. C’est aussi ce que je dois vous dire par rap[p]ort à Mr Basnage.

Vous etes trop obligeant Monsieur, de vouloir me tenir compte de ce que je vous ai proposé dans le billet que Mr Tomson vous a fait tenir [6]. C’est la moindre chose que je voulusse faire pour votre service. Il y a parmi les corrections que je lui ai envoiées un endroit à l’article « Abdias » où la citation marginale doit etre Jo. Valent. Fabric. et non pas Jo. Ludov Fabric [7].

Je ne vous repete point ce que je pense vous avoir temoigné assez clairement que j’abandonne tous les interets de la Reponse aux questions d’un Provincial [8]. Il est pourtant vrai que je sai que le libraire ne se propose point d’en donner d’autres parties, je veux dire qu’il n’y a sur ce sujet ni plan ni dessein arreté, et il n’i a rien sous la presse d’ap[p]rochant.

On ne peut nier que ceux qui disent que l’ouvrage n’interesse pas assez le public n’aient raison, mais ils doivent considerer • qu’un auteur ne peut guere interesser le public à moins qu’il ne discute des questions qui concernent l’honneur et la gloire de tout un peuple, ou de tout un corps de religion, ou à moins qu’il ne traite de quelque dogme important dans la morale, ou dans la politique. Tout le reste des sujets dont les gens de lettres remplissent leurs livres sont inutiles au public, et il ne les faut considerer que comme des viandes creuses en elles memes, mais qui contentent neanmoins la curiosité de plusieurs lecteurs selon la diversité des gouts. Qu’y a-t’il par exemple de moins interessant pour le public que la Bibliotheque choisie du sieur Colomies, ouvrage qui a eté neanmoins regardé comme tres bon en son espece, et duquel les curieux de particularitez lit[t]eraires sont presque enchantez [9]. Je vous pourrois nommer plusieurs autres livres qui se font lire sans contenir rien qui interesse le public.

Comme les fautes de quelque livre que ce soit entrent dans le plan de mon Diction[n]aire afin d’etre remarquées, je vous serai bi[en o]bligé si vous voulez bien me marquer celles de la Reponse aux questions au ch[apitre des] anonymes [10]. /

Je n’ai point recu le paquet que vous m’avez fait la faveur de m’envoier [11] ; dès que je l’aurai recu j’en disposerai ponctuellement selon vos ordres, je vous en fais par avance mes tres-humbles remercimen[t]s. On m’ap[p]orta hier de La Haie un paquet que je croiois etre celui là, mais l’ayant ouvert je vis que c’etoit un exemplaire de la Reponse aux remarques de Mr Scalberge par P.R.M.[ ;] la lettre qui l’accompagnoit etoit de Mr le marquis de Bougi qui avoit eté prié par Mr de La Bastide de me l’envoier de sa part [12]. J’ap[p]ris en meme tem[p]s que les dernieres lettres de Londres avoient ap[p]orté la nouvelle que Mr de La Bastide agonisoit [13]. Je souhaite que la nouvelle soit fausse, et que vous puissiez (comme je vous en sup[p]lie tres humblement s’il y a lieu) le remercier pour moi de ce present : je l’ai lu avec une extreme satisfaction.

On se fait une grande idée et avec beaucoup de raison, de l’edition des œuvres de Mr de Saint Evremond à laquelle vous travaillez [14]. Je vous suis tres obligé de l’article du Docteur Conor [15] qui est un morceau tres curieux. Je vous prie de faire bien des complimen[t]s de ma part Mr de La Roche [16], et d’etre bien persuadé que je suis avec toute sorte de passion et d’estime, Monsieur, votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

Je n’ai point d’autres nouveautez lit[t]eraires que celles que vous avez pu voir dejà dans le mois de février de Mr Bernard [17].

 

A Monsieur / Monsieur Des-Maizeaux / chez le docteur Barwic / à Kensington proche de / Londres

Notes :

[1] Toutes les lettres de cette époque de Des Maizeaux à Bayle sont perdues.

[2] Nous ne saurions identifier cet apprenti recommandé à Leers par Des Maizeaux.

[3] Les contraintes de la guerre de Succession d’Espagne – déclarée officiellement le 3 juillet 1702 – rendaient difficile l’envoi de livres en France, ce qui devait gêner le commerce de Leers : voir Lettres 1597, n.2, et 1638, n.2.

[4] Sur le séjour de Shaftesbury à Rotterdam entre le mois d’août 1703 et le mois d’août 1704, voir Lettres 1595, n.2, et 1611, n.12.

[5] C’est la première mention explicite par Bayle du fait qu’il fréquentait la maison de Benjamin Furly : celui-ci possédait une bibliothèque très riche qu’il mettait à la disposition de ses amis : voir Lettre 617, n.4.

[6] La lettre de Bayle à Jacob Tonson est perdue, mais la lettre de Bayle à Des Maizeaux est sans doute celle du 9 novembre 1703, où il reconnaissait l’apport que Des Maizeaux lui proposait pour la correction du DHC par le recours aux Athenæ Oxonienses d’ Anthony à Wood : voir Lettre 1611, n.8. Il s’agissait donc de tenir compte de ces corrections dans la traduction anglaise du DHC ; elles ont été apportées également dans l’édition française de 1720.

[7] Voir le DHC, art. « Abdias », in corp., note d, dans l’éd. 1740 : on ne trouve cette référence ni dans les deux premières éditions françaises (1697, 1702) ni dans la première édition anglaise (1710). Bayle avait donc dû envoyer à Jacob Tonson son nouvel article « Abdias » avec la nouvelle référence, qui apparaît dans l’édition française établie par Prosper Marchand (1720) sous la forme : « Jo. Alb. Fabricius, in Codice apocrypho Novi Testam. pag. 401 » : cette référence est maintenue dans les éditions françaises ultérieures. La même référence apparaît dans la deuxième édition du Dictionary historical and critical of Mr Peter Bayle (1734) et dans la première édition du General dictionary, historical and critical (1734). Sur les traductions anglaises du DHC, voir Lettre 1760, n.1.

[8] La lettre où Bayle aurait abordé ce sujet avec Des Maizeaux ne nous est pas parvenue. Bayle semble constater l’échec de son dernier ouvrage, la RQP, et déclare abandonner ses droits d’auteur. A cette date, seul le premier tome avait paru, en octobre 1703 sous la date de 1704. Cependant, la suite des publications devait démentir le pessimisme de Bayle et de son imprimeur, Reinier Leers : les tomes II et III devaient paraître en décembre 1705, le tome IV en 1706 et le tome V en 1707. Voir la réaction très mitigée d’ Anthony Collins dans sa correspondance avec Locke : éd. E.S. de Beer, n° 3385, 3387, 3391 ; éd. J. Dybikowski, n° 15, 16 et 18. Un compte rendu avait paru dans les NRL, novembre 1703, art. IV, p.553-588, et dans la History of the works of the learned, décembre 1703, p.707-721. Voir le commentaire très modeste de Bayle lui-même dans sa lettre à Des Maizeaux du 9 novembre 1703 (Lettre 1611).

[9] Bayle ne cite pas cet exemple au hasard : sur l’ambition de Des Maizeaux de publier une édition cet ouvrage de Paul Colomiès, voir Lettre 1555, n.8. Une version des Colomesiana devait paraître dans l’édition des Œuvres meslées de Saint-Evremond, éd. Pierre Silvestre et Pierre Des Maizeaux (Londres 1711, 12°, 7 vol.), vi.184-280, mais il est de nouveau question de ce projet bien des années plus tard : dans sa lettre du 17 février 1733, Charles de La Motte annonce : « J’ai enfin parlé avec Mrs [Jean] Covens et [ Corneille] Mortier touchant Colomiez[ ;] ils consentent à l’imprimer comme vous le souhaitez complet et y inserer les Colomesiana et toutes vos remarques. Je tâcherai de les accommoder avec [ Etienne] Ledet et J[acques II] Desbordes, touchant leurs pretentions sur cet ouvrage. » (BL ; Add. mss 4287, p.111-112). Ce dernier projet ne devait cependant pas aboutir.

[10] Le dernier chapitre de la première partie de la RQP, ch. LXVII, concerne « La découverte de quelques auteurs anonymes ou pseudonymes » et porte sur douze titres. Bayle avait déjà publié une lettre substantielle sur ce sujet dans l’édition par Almeloveen de l’ouvrage de Johannes Deckherr, De scriptis adespotis, pseudoepigraphis, et supposititiis conjecturæ cum additionibus variorum (3 e éd., Amsterdam 1686, 12°). Voir notre édition du texte complet de cette lettre en annexe du tome XIV.

[11] Bayle devait faire allusion à ce paquet dans sa lettre du 17 juin 1704 (Lettre 1631) : il contenait des souscriptions auprès de Jacques Bernard – pour l’édition par Des Maizeaux et Silvestre des Œuvres meslées de M. de Saint-Evremond qui devait paraître l’année suivante (Londres 1705, 4°, 2 vol.) – et, en « présent » pour Bayle, les œuvres de Jean Hénault (1611 ?-1682), sans doute ses Œuvres diverses (Paris, Claude Barbin 1670, 12°). Sur ce dernier auteur, voir Lettre 1105, n.22.

[12] Réponse aux remarques de Mr Scalberge sur les nouveaux pseaumes, par P[ierre] R[ival] M[inistre] (Londres, Robert Roger 1703, 4°) : voir Lettres 1613, n.2, et 1616, n.3.

[13] La Bastide devait mourir le 4 mars 1704 : voir Lettre 1616, n.3.

[14] Les Œuvres meslées de M. de Saint-Evremond éditées par Des Maizeaux et Pierre Silvestre, qui devaient paraître l’année suivante (Londres 1705, 4°, 2 vol.).

[15] Les formules de Bayle pourraient laisser croire qu’il s’agit d’un article sur « Conor » dans un périodique de Michel de La Roche, mais cela n’est pas possible car l’activité journalistique de La Roche ne commença que le 13 mars 1710. Le « Conor » en question est certainement le médecin Bernard Connor (vers 1666-1698), médecin et historien de la Pologne. Né en Irlande (O’Connor), d’une famille catholique, il ne pouvait fréquenter ni l’école ni l’université ; il semble avoir fait ses études de médecine à l’université de Reims et y obtint son diplôme de médecin en 1693. Nommé précepteur des enfants de Jan Wielopolski, chancelier de Pologne mort en 1688, il se rendit avec eux en Italie. A son retour à Varsovie, il fut nommé médecin personnel du roi Jean III Sobieski. En janvier 1695, il accompagna la fille du roi, Teresa Kunegunda, à Bruxelles et de là se rendit à Londres, où il s’établit en février de la même année. Il adopta le nom de Connor, devint membre de l’Eglise anglicane et fréquenta les cercles de la Royal Society autour de Hans Sloane ; il fut élu fellow de la Royal Society le 27 novembre 1695 et, quelques mois plus tard, membre du Royal College of Physicians. Il composa une histoire de la Pologne : The History of Poland : in several letters to persons of quality. Giving an account of the antient and present state of that kingdom, historical, geographical, physical, political, and ecclesiastical (London 1698-1699, 8°, 2 vol.), le deuxième volume avec la collaboration de John Savage. Son ouvrage le plus intéressant du point de vue médical et philosophique est son Evangelium Medici, seu Medici mystica de suspensis naturæ legibus, sive de miraculis ; reliquisque memoratis, quæ Medicæ indagini subjici possunt (Londini 1697, 12° ; Amstelodami 1699, 12°), qui vise à donner une explication médicale (corporelle) des miracles. L’« article » envoyé par Des Maizeaux à Bayle est peut-être un passage de cet ouvrage portant sur un enfant trouvé par des chasseurs dans une forêt entre la Lituanie et la Livonie, élevé par des ours, dépourvu de parole, comparable à un animal même dans sa façon d’avancer à quatre pattes. Une gravure de l’ours qui allaite le jeune homme figure également dans le second volume de l’ History of Poland. Or, ce passage a certainement attiré l’attention des philosophes qui s’intéressaient au rapports entre l’homme et l’animal, car le cas de ce jeune homme est évoqué par Dirk Santvoort dans ses Recherches curieuses de philosophie (publiées en latin en 1713 et traduites en 1714), où il conclut que « la nature de l’homme n’a rien de plus excellent que celle des bêtes » et même que l’animal dévoile la véritable nature de l’homme. Voir Dirk Santvoort, Recherches curieuses de philosophie (1714), éd. E. Sergio (Paris 2009), §§DCIV-DCV, p.341-344 ; F. Bonicalzi, « Connaissance et mémoire dans les Recherches curieuses de philosophie  », La Lettre clandestine, 14 (2005-2006), p.39-53 ; R.H. Darlitz et G. Stone, Doctor Bernard Connor : physician to King III Sobieski and author of « The History of Poland » (1698) (Oxford 1981) ; M.C. Carhart, The Science of culture in Enlightenment Germany (Harvard 2007), s.v.

[16] Michel de La Roche (vers 1680-1742) était connu de Bayle. Il peut sans doute être identifié avec celui qui fut naturalisé Anglais en juin 1701, qui était né à Chatellerault et qui s’était exilé après la Révocation. A cette occasion, passant par les Provinces-Unies, il aurait fait la connaissance de Bayle à Rotterdam – au moment où celui-ci rédigeait le DHC (sans doute vers 1696, s’il s’agit bien de la première édition). Il était entré dans l’Eglise anglicane le 25 mai 1701 et, après s’être fait naturaliser, fit un grand tour de l’Europe. De nouveau – à l’aller ou au retour – il aurait rendu visite à Bayle quelque trois ou quatre ans avant la mort de ce dernier : voir Mémoirs of literature, tome IV, p.100. « La mémoire de [Bayle] me sera [...] toujours chère parce qu’il eut beaucoup d’amitié pour moi pendant les dernières années de sa vie », affirme-t-il (Bibliothèque angloise, iii.189), mais il prenait ses distances par rapport à ce qu’il désignait comme les « erreurs » de Bayle et déclarait que, si celui-ci avait étudié la Bible plus exactement, ces erreurs auraient sans doute été moins nombreuses (Mémoires littéraires de la Grande Bretagne, vii.261-262). A Londres, il connaissait Des Maizeaux et entra dans l’équipe qui traduisait le DHC – groupe qui ne comprenait sans doute pas Bernard Mandeville, comme il a parfois été affirmé. Il était lié aussi avec Samuel Clarke, avec le socinien André Lortie et avec Jacques Cappel. A partir du 13 mars 1710 et jusqu’à au 6 septembre 1714, La Roche devait rédiger les Memoirs of literature containing a weekly account of the state of learning, both at home and abroad (Londres 1710-1714, 4° ; Londres 1722, 8°, 8 vol.). Par la suite, La Roche lança plusieurs périodiques, parmi lesquels la Bibliothèque angloise, ou histoire littéraire de la Grande Bretagne (1717-1719), les Mémoires littéraires de la Grande Bretagne (1720-1724) et A Literary Journal, or a continuation of the memoirs of literature (1730-1731). En 1717, il publia A Collection of papers which passed between the learned Mr Leibniz and Dr Clarke in the years 1715 and 1716 relating to the principles of natural philosophy and religion, with an appendix by Samuel Clarke, D.D., rector of St. James’s Westminster (London 1717, 8°), recueil publié de nouveau par Des Maizeaux sous le titre Recueil de diverses pièces sur la philosophie [...] par Mr Leibniz, Clarke, Newton et autres auteurs célèbres (Amsterdam 1720, 12°, 2 vol.). Voir J. Sgard, Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de M.D. Thomas) ; ODNB, s.v. (art. de R.J. Roberts) ; E. Muceni, « Did Mandeville translate Bayle’s Dictionnaire  ? A hypothesis under scrutiny », Libertinage et philosophie, 14 (2016).

[17] Dans les NRL, février 1704, Jacques Bernard proposait huit articles : 1. Suite de l’extrait des Eléments d’astronomie de Mr. Gregory ; 2. [ Köpke, Balthasar], Vita Beati Joannis Episcopi quondam Constantinopolitani, dicti Chrysostomi, inter Patres Orientalis Ecclesiæ Celeberrimi, cum Specimine Doctrinæ ejus, ex Palladio, Historia Tripartita et aliis dignis Autoribus collecta (Hall 1702, 8°) ; 3. « Lettre écrite à l’auteur de ces Nouvelles, sur la maniére de concilier Moyse avec lui-même et avec S. Etienne, au sujet du nombre des personnes de la famille de Jacob, qui vinrent en Egypte. » 4. [ Forbes, John], Opera omnia, [...], Amsterdam 1704, folio, 2 vol.) ; 5. [ Buddeus, Johann Franz], Elementa Philosophiæ Theoricæ seu Institutionum Philosophiæ Eclecticæ, tomus secundus (Hal en Saxe 1703, 8°) ; 6. [ Cellarius, Christoph], Orthographia Latina ex Vetustis Monumentis, hoc est, Nummis, Marmoribus, Tabulis, Membranis Veterumque Grammaticorum Placitis, nec non recentium ingeniorum curis excerpta (Hall de Magdebourg, 1704, 8°) ; 7. [ Furetière, Antoine], Le Roman bourgeois. Ouvrage comique (Amsterdam 1704, 12°) ; 8. Extraits de diverses lettres.

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