Lettre 1638 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

[Rotterdam,] Ce 11 e de septembre 1704

J’espere M[onsieur] M[on] T[rès] C[her] C[ousin] que vous avez recu la reponse que je vous fis par la voie de Mr de Jaussaud tout aussi tôt que j’eus reçu la dernière lettre que vous m’avez fait la faveur de m’écrire, et qu’il me fit tenir de Genève [1]. Depuis ce tem[p]s là le commerce des lettres a été permis en ce païs ci avec la France [2], et • j’ai cru que vous le sauriez bien tot, et que vous auriez la bonté de me donner de vos nouvelles. M’en voiant privé je pren[d]s la plume aujourd’hui pour vous en demander instamment, et pour vous renouveler les assurances de mon amitié intime pour vous.

J’ai interrompu pendant près d’un an le travail du Sup[p]lement de mon Diction[n]aire afin de composer une apologie des Pensées diverses sur les comètes. On vient d’achever de l’imprimer en 2. petits tomes in 12 [3]. Il sera plus facile de vous en envoier un exemplaire, que du Dictionnaire, car un petit paquet se cache mieux que 3 volumes in fol[io]. Je vous avois prié de m’ap[p]rendre ce que vous sauriez touchant le livre que vous me disiez que Mr l’evêque de Mirepoix devoit publier contre Mr Basnage [4] ; je vous renouvel[l]e cette prière. Mr Basnage est aujourd’hui l’ecrivain le plus fameux de notre parti. Il fait / imprimer une Histoire des juifs à commencer où finit Josephe, ou plutôt à la naissance du christianisme, et il la continuë jusqu’au tem[p]s présent [5]. Cet ouvrage sera curieux et bien rempli : il contiendra 3 tomes in 12. Il a un cousin germain qui s’ap[p]elle Mr de Flottemanville dont on imprime • des Annales ecclesiastiques en latin [6]. Ce sera un ouvrage qui paroîtra l’année prochaine en 2 vol[umes] in fol[io] et qui comprendra les six premiers siècles. L’auteur avoit déjà publié en la même langue un volume in 4 qui contient une critique des Annales du cardinal Baronius [7] ; il commencoit où Casaubon avoit fini • une pareille critique de ce cardinal. Il etoit ministre à Bayeux en Normandie, mais depuis l’exil, il est ministre à Deventer, dans l’Over-Issel l’une des 7 Provinces-Unies. Vous avez su sans doute la mort de Mr Saurin ministre d’Utrecht [8], l’un des plus gran[d]s et des plus forts antagonistes de Mr Jurieu. Il travailloit à un ouvrage sur l’amour • du prochain que la mort l’a empêché de finir. On a publié ce qu’il en avoit pu faire, et on y a joint une preface qui contient ses dernières heures et un abregé de sa vie [9]. /

Il y a tres long tem[p]s que je n’ai aucunes nouvelles de Montauban, quoi que j’aie ecrit à ma belle-sœur au mois de fevrier dernier [10]. J’espère qu’une seconde lettre que je lui ai ecrite depuis 15 jours m’en procurera [11]. Je vous ecris sous le couvert de notre ami de l’ile de Ré [12]. Voici la 3 e fois que je lui ecris depuis le retablissement du commerce des lettres [13]. On m’ap[p]orta tout à la fois il y a 2 ou 3 mois deux lettres qu’il m’avoit écrites, l’année passée [14], il ne savoit pas l’interdiction du commerce, ces lettres-là furent gardées au bureau de la poste de Paris, et lors que long tem[p]s après il y a eu permission d’expedier des cour[r]iers en ce païs ci, on les a envoiées quelque vieilles qu’elles fussent.

Les relations que nous avons eues de la bataille d’Hocstet [15] où la perte des Francois en morts, blessez et prisonniers a eté fort grande[,] mettoi[en]t Mr le marquis d’Usson [16] au nombre des prisonniers, mais cela est faux ; il n’étoit point en Allemagne, mais à Paris quand la bataille s’est donnée. J’ai été bien aise qu’il ne s’y soit pas trouvé, je vous prie d’asseurer de mes tres-humbles respects Madame la marquise de Bonac [17]. J’embrasse tendrement ma chère cousine votre épouse et toute votre famille, et me recommande à toute la parenté. Je suis tout à vous, et du plus tendre du cœur M[onsieur] M[on] T[rès] C[her] C[ousin]

Du 11 e de septembre 1704 (de Ré)

 

A Monsieur / Monsieur le Maître de la poste / de Toulouse /

Pour faire tenir à Monsieur de / Naudis au Carla •

Notes :

[1] La lettre de Naudis et la réponse de Bayle sont perdues. La dernière lettre connue de Bayle à Naudis date du 3 février 1700 (Lettre 1466). Mr de Jaussaud était certainement un parent – sans doute un neveu – d’ Esther de Jaussaud, veuve de Salomon d’Usson (1638–1698), marquis de Bonnac, père du diplomate Jean-Louis d’Usson, qui servit aux Provinces-Unies auprès de son oncle Bonrepaux.

[2] Le courrier avait été interrompu entre les Provinces-Unies et la France après la déclaration de la guerre de Succession d’Espagne, mais, malgré l’hostilité de l’Angleterre à cette tiédeur, les Hollandais firent tout leur possible pour maintenir les relations profitables avec la France. C’est même avec de l’argent provenant des Provinces-Unies – douze millions de florins déposés à la banque Saint-Georges à Gênes – que Louis XIV a pu assurer le paiement de l’armée française. Dès 1704, les relations commerciales furent rétablies – ainsi que les relations postales, comme l’indique la présente lettre. Voir G. van den Haute, Les Relations anglo-hollandaises au début du XVIII e siècle, d’après la correspondance d’Alexandre Stanhope 1700-1706 (Louvain 1932) et le compte rendu par P. Harsin dans la Revue belge de philologie et d’histoire, 13 (1934), p.324-328 ; J.I. Israel, Dutch primacy in world trade, 1585-1740 (Oxford 1989), p.363-364.

[3] La CPD sortit des presses de Reinier Leers mi-août 1704. L’« Avertissement au lecteur » date du 12 août et l’ouvrage fut mis en vente la semaine suivante.

[4] Pierre de La Broue (1644-1720) était évêque de Mirepoix depuis 1679. Son projet de réfutation de Jacques Basnage ne semble pas avoir abouti, à moins qu’il ne s’agisse ici tout simplement de sa Troisieme lettre pastorale de monseigneur de l’evêque de Mirepoix. Aux nouveaux réünis de son diocése (Toulouse 1704, 4°). L’évêque s’engagea par la suite dans l’opposition à la bulle Unigenitus en alliance avec Jean Soanen, évêque de Senez, Charles-Joachim Colbert de Croissy, évêque de Montpellier, et Pierre de Langle, évêque de Boulogne. Voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. d’A. McKenna), et C. Maire, De la cause de Dieu à la cause de la nation. Le jansénisme au XVIII e siècle (Paris, 1998), s.v.

[5] Sur la composition de cet ouvrage, voir Lettre 1631, n.19.

[6] Samuel Basnage de Flottemanville (1638-1721), Annales politico-ecclesiastici annorum DCXLV. à Cæsare Augusto ad Phocam usque (Roterodami, Reinier Leers 1706, folio, 3 vol.).

[7] Samuel Basnage de Flottemanville, De rebus sacris et ecclesiasticis exercitationes historico-criticæ : in quibus cardinalis Baronii Annales, ab anno Christi XXXV, in quo Casaubonus desiit, expenduntur : tum et multa adversus Bellarminum, Lightfootum, Pagium [...] et emendantur (Ultrajecti 1692, 4°).

[8] Elie Saurin (1639-1703), ancien pasteur à Venterol de 1661 à 1662 et à Embrun en 1664 ; il fut condamné à la prison et au bannissement pour ne pas s’être découvert devant le Saint Sacrement et s’enfuit aux Pays-Bas en 1664. Il desservit d’abord, comme second pasteur, l’Eglise de Delft à partir du mois d’octobre 1665 et fut appelé à l’Eglise wallonne d’Utrecht en avril 1671, puis à celle d’Amsterdam. Sur sa furieuse querelle avec Jurieu, voir Lettres 1103, n.8, et 1168, n.13. Il avait fait l’objet d’une attaque violente dans deux ouvrages de ce dernier, et s’était défendu par sa Justification de la doctrine du sieur Elie Saurin pasteur de l’Eglise wallonne d’Utrecht : contre deux libelles de Mr Jurieu, l’un intitulé : « Idée des sentimens de Mr Saurin sur les mystères de la Trinité et de l’Incarnation », et l’autre : « La Religion du latitudinaire » (Utrecht 1697, 8°). A la même date, il avait publié deux autres ouvrages hostiles à Jurieu : Défense de la véritable doctrine de l’Eglise réformée sur le principe de la foy, contre le livre de M. Jurieu intitulé « Défense de la doctrine universelle de l’Eglise » (Utrecht 1697, 8°), et Réflexions sur les droits de la conscience (Utrecht 1697, 8°). Voir Lettres 1103, n.8, et 1168, n.13. Il ne s’était accordé avec Jurieu que dans son refus des principes du Commentaire philosophique de Bayle, qu’il regardait comme les principes de « l’indifférence religieuse » : voir G. Mori, Bayle philosophe, p.288-289. Voir aussi Haag, s.v., et H. Bots, « Les pasteurs français au refuge des Provinces-Unies : un groupe socio-professionnel tout particulier, 1680-1710 », in J. Häseler et A. McKenna (dir.), La Vie intellectuelle aux Refuges protestants (Paris 1999), p.9-68, n° 366.

[9] Elie Saurin, Traité de l’amour du prochain [...] ouvrage posthume. Recit de la vie et de la mort de Mr Elie Saurin (Amsterdam 1704, 8°).

[10] Cette lettre de Bayle à Marie Brassard, la veuve de Jacob Bayle, est perdue.

[11] Cette seconde lettre à Marie Brassard est également perdue.

[12] Gaston de Bruguière, frère de Naudis et cousin de Bayle.

[13] Ces trois lettres de Bayle à Gaston de Bruguière sont perdues.

[14] Aucune lettre de Gaston de Bruguière à Bayle ne nous est connue depuis celle du 4 décembre 1698 (Lettre 1395).

[15] Sur la bataille de Höchstädt (ou de Blenheim) en août 1704, qui marqua une grande victoire des troupes alliées sous le commandement du duc de Marlborough, du prince Eugène et du margrave Louis-Guillaume de Bade-Bade (dit « Türkenlouis ») contre les troupes françaises commandées par Tallard, Villeroy et Marsin, et contre les troupes bavaroises de l’électeur, voir la Gazette, n° 33, 34, 35, 37, 39 et 40, nouvelles de Strasbourg du 6, du 13, et du 20 août et du 4, du 17 et du 24 septembre 1704, et n° 38, nouvelles du camp devant Ivrée du 3 septembre 1704, et le Mercure historique et politique, août 1704, « Nouvelles de Turquie, d’Allemagne et de Suisse », p.134-178, ainsi que les nombreux articles dans les périodiques néerlandais : Amsterdamse courant du 21 août 1704, la Gazette de Rotterdam, 21 août 1704, les Nouvelles extraordinaires de divers endroits des 19 et 21 août 1704, et L’Esprit des cours de l’Europe, août 1704, p.223-240, et septembre 1704, p.294-303, 320-329. On remarque en particulier dans ce dernier article la formule : « Il est donc très-probable que Sa Majesté aura receu la disgrace de Hochstet en Philosophe Chrêtien » (p.323-324) ; voir aussi dans le même périodique, octobre 1704, p.417-492, les « réflexions » du mois de janvier 1705, p.1-53, et le monument gravé reproduit en février 1705, p.233. Voir aussi R. Clare, The English Hero : or, the duke of Marlborough. A Poem, upon the late glorious victory over the French and Bavarians, at Hochstetten. Dedicated to Her Grace the dutchess of Marlborough (London 1704, folio, 4 pages).

[16] Il s’agit de François d’Usson de Bonrepaux, revenu à Paris de son ambassade à La Haye depuis le 9 décembre 1699 : voir Lettres 1461, n.9, et 1492, n.8.

[17] Ce n’est qu’en 1715 que Jean-Louis d’Usson, marquis de Bonnac, épousa Madeleine Françoise de Gontaut-Biron (1692-1739). Il s’agit donc ici de sa mère, Esther de Jaussaud, veuve de Salomon d’Usson, marquis de Bonnac (mort en 1698). Voir aussi ci-dessus, n.1.

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