Lettre 1646 : Pierre Bayle à Adrien Maurice, duc de Noailles

• [Rotterdam, le 27 octobre 1704] Monseigneur Depuis la derniere lettre que j’ai eu l’honneur de vous ecrire [1], j’ai leu dans le Mercure galant que Madame la duchesse est heureusement ac[c]ouchée d’une fille [2]. C’est ce qui m’engage Monseigneur, avec la plus grande joie du monde[,] à vous rendre aujourd’hui les hommages de ma felicitation, et de mes vœux pour que l’année qui vient[,] comme on le souhaite aussi dans le Mercure galant, la nouvelle née ait un frere. / Je ne cherche point sur cela des expressions etudiées, je m’en tiens dans la plus simple naïveté, m’imaginant qu’elle vous paroitra preferable à l’affectation de chercher des tours d’esprit.

Nos nouveautez lit[t]eraires sont assez steriles, car je ne compte point pour un nouveau livre l’ Histoire des Yncas par Garcilasso de la Vega que l’on vient de reimprimer à Amsterdam selon la version francoise de Baudoin [3] qu’il a fal[l]u retoucher et meme refondre afin de lui oter l’air de vieux gaulois qu’elle avoit deja contracté. Cet auteur[,] l’un des membres de l’Academie francoise [4][,] ne croioit pas qu’en si peu de tem[p]s on trouveroit que son langage seroit devenu barbare. Le meme destin attend ceux qui ecrivent aujourd’hui le plus poliment en notre langue.

Je ne sai si Mr Basnage vous a parlé d’une apologie de Lucain qui a eté imprimée depuis peu en ce païs. C’est une piece tres docte composée en latin l’an 1629 par Mr de Grentemesnil [5]. Il y fait voir que Scaliger a censuré mal / à propos le poete Lucain d’avoir ignoré la sphere [6]. On a joint à cet ouvrage la version latine de deux ecrits qui paroissoient depuis long tem[p]s en francois, l’un la Comparaison d’Homere et Virgile par le P[ère] Rapin [7], l’autre la Comparaison de Pindare et d’Horace par Blondel [8]. On y a joint aussi quelques manuscrits trouvez parmi les papiers de Tollius[,] assez savant humaniste qui mourut à Utrecht il y a 4 ou 5 ans [9]. Ce sont des comparaisons entre Pindare et Horace, Apollonius et Ovide, Petrone et Virgile[,] Seneque et Sophocle. J’ai fait mettre dans le bal[l]ot des livres que Mr Basnage doit vous envoier Monseigneur, un exemplaire de la Continuation de mes Pensées diverses [10]. Je renvoie à une autre lettre à vous parler d’une nouvelle relation de la côte de Guinée traduite de flamand en francois [11]. C’est l’ouvrage d’ un homme qui a eté sur les lieux, et qui s’est bien informé de toutes choses à ce qu’il dit. /

Agréez, Monseigneur, que j’aie encore l’honneur de vous remercier très humblement de la bonté que vous avez euë de recommander à Mr Julien le sieur de Burguiere mon proche parent capitaine d’infanterie dans le regiment d’Henaut [12]. J’ai reçu une lettre de lui datée de Nimes le 10 e de ce mois [13] où il est tout penetré de reconnoissance de cette bonté de Votre Grandeur. Il m’ap[p]rend qu’il a fait cette campagne dans l’armée meme de Mr le mar[échal] de Villars [14], et non pas dans le Vivarets, où Mr Julien [15] a commandé. Il me prie de vous sup[p]lier tres-humblement de vouloir bien lui permettre de se donner l’honneur de vous ecrire lors qu’il se presentera quelque occasion où ses interets auront besoin de vos bons offices et de votre protection. Je pren[d]s la liberté de vous demander tres humblement cette grace, et j’ose esperer de l’obtenir.

Je suis avec toute sorte de respect et de devouement, Monseigneur, votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

A Rotterdam le 27 e d’octobre 1704.

Notes :

[1] Lettre 1642 du 9 octobre 1704.

[2] Mercure galant, septembre 1704, p.231-233 : annonce de l’« Accouchement de M me la duchesse de Noailles », célébré dans des vers de Mallemant de Messange intitulés « Genethliaque de M lle de Noailles ». L’enfant, Françoise-Adélaïde, naquit le 1 er septembre 1704. Fille d’ Adrien-Maurice, duc de Noailles, et de Françoise d’Aubigné, elle devait épouser en 1717 Charles de Lorraine, comte d’Armagnac.

[3] Garcilaso de la Vega (1539-1616), Histoire des Yncas, rois du Perou, traduit de l’espagnol par Jean Baudoin (1590 ?-1650) (Amsterdam 1704, 12°, 2 vol.).

[4] Jean Baudoin fut un des premiers membres de l’Académie française, élu en 1634. Il traduisit un très grand nombre d’ouvrages, du latin, de l’espagnol, de l’italien, de l’anglais : en particulier, Tacite, Salluste, Suétone, Sénèque, Lucien de Samosate, Francis Godwin (1562-1633), L’Homme dans la lune ou le Voyage chimérique fait au monde de la lune nouvellement découvert par Dominique Gonzales, advanturier espagnol (Paris 1648, 8°) ; Jérusalem deslivrée, poème héroïque de Torquato Tasso (Paris 1648, 8°) ; Francis Bacon, Les Aphorismes du droit (Paris 1646, 8°), Histoire de la vie et de la mort (Paris 1647, 8°) et Les Œuvres morales et politiques (Paris 1626, 8°) ; Philip Sidney (1554-1586), L’Arcadie de la comtesse de Pembrok (Paris 1624-1625, 8°, 3 vol.) ; et beaucoup d’autres titres.

[5] Jacques Le Paulmier de Grentemesnil (1587-1670), Dissertationes selectæ criticæ de poëtis græcis et latinis, nempe Jac. Palmerii ΚΡΙΤΙΚΟΝ ΕΠΙΧΕΙΡΗΜΑ, sive pro Lucano apologia, è scriniis J. Berkelli edita, A. F. Ren. Rapini Comparatio Homeri et Virgilii [...] D. Blondelli Comparatio Pindari et Horatii. Jac. Tollii Poetarum latinorum cum græcis comparationes, nempe Pindari et Horatii, Theocriti et Virgilii, Apollonii et Ovidii, Petronii et Virgilii, Senecæ et Sophoclis. Omnes simul recensuit et edidit Janus Berkelius, Ab. Fil. (Lugduni Batavorum 1704, 8°) ; une nouvelle édition devait paraître sous un titre légèrement modifié quelques années plus tard (Lugduni Batavorum 1707, 8°).

[6] Voir P. Botley et D. van Miert (éd.), The Correspondence of Joseph Justus Scaliger (Genève 2012, 8 vol.), i.319-335 : Scaliger à Mamert Patisson, le 12 avril 1582. Scaliger s’était attaqué à l’incompétence astronomique de Lucain dans son édition de Manilius, M. Manilii Astronomicon libri quinque. Josephus Scaliger [...] recensuit, ac pristino ordini suo restituit. Ejusdem Jos. Scaligeri commentarius in eosdem libros, et castigationum explicationes (Lutetiæ, apud M. Patissonium, in off. R. Stephani 1579, 12°), ce qui provoqua la réaction de François de L’Isle (Franciscus Insulanus) dans son essai en vers, Mathematica pro Lucano apologia adversus Josephum Scaligerum [...]. Ad Renatum Biragum cardinalem illustrissimum Galliarum cancellarium (Parisiis 1582, 4°) ; Scaliger répliqua dans sa lettre publique du 12 avril 1582 à Patisson, et la duplique de François de L’Isle parut l’année suivante : Francisci Insulani ad Josephi Scaligeri Epistolam Responsio. Atque interea de exacta anni emendatione. Ad Illustrissimum virum Philippum Huraltium Chevernium Franciæ Procancellarium (Parisiis 1583, 4°), adressée à Philippe Hurault de Cheverny quoique l’auteur s’adresse directement à Scaliger dans le corps du texte. Voir A.T. Grafton, Joseph Scaliger. A study in the history of classical scholarship (Oxford 1983-1994, 2 vol.), i.212-214.

[7] René Rapin (1621-1687), Discours académique sur la comparaison entre Virgile et Homère, récité le 19 août 1667 (Paris 1668, 4°).

[8] Nicolas-François de Blondel (1618-1686), Comparaison de Pindare et d’Horace (Paris 1673, 12°).

[9] Ces textes sont annoncés dans le titre, ci-dessus, n.5. Sur Jacob Tollius, l’ancien maître d’ Almeloveen, voir Lettre 1231, n.1.

[10] Sur la publication de la CPD, voir Lettre 1638, n.3.

[11] Bayle ne devait plus évoquer cet ouvrage dans ses lettres adressées au duc de Noailles, mais il précise le titre dans sa lettre à Dubos du 15 décembre 1704 : voir Lettre 1650, n.17. Il s’agit de Willem Bosman (1672- ?), Voyage de Guinée, contenant une description nouvelle et très-exacte de cette côte où l’on trouve et où l’on trafique l’or, les dents d’elephant, et les esclaves [...]. Enrichie d’un grand nombre de figures. Description de la côte de Guinée (Utrecht, Antoine Schouten 1705, 12°).

[12] Dans sa lettre du 9 octobre (Lettre 1642, n.11), Bayle avait déjà remercié le duc de Noailles de son intervention : il s’agit de Gaston de Bruguière, le cousin de Bayle. A plusieurs reprises, Bayle avait demandé l’intervention de ses correspondants prestigieux afin de permettre à son cousin de rester en garnison à l’île de Ré : voir Lettres 913, n.3, 920, n.3. Sur l’identité de « M. Julien », voir Lettre 803, n.11, et ci-dessous, n.15.

[13] Cette lettre de Gaston de Bruguière est perdue.

[14] Sur la carrière de Claude-Louis-Hector, maréchal-duc de Villars, et sur son action contre les camisards en 1704, voir Lettre 289, n.13, Pinard, Chronologie historique militaire (Paris 1761-1778, 8 vol.)., ii.54 sqq., F. El Hage, Le Maréchal de Villars : l’infatigable bonheur (Paris 2012), et S. Surreaux, Les Maréchaux de France des Lumières. Histoire et dictionnaire d’une élite militaire dans la société d’Ancien Régime (Paris 2013), s.v., p.1036-1040, qui comporte une abondante bibliographie.

[15] Il s’agit sans doute de Jacques Julien, lieutenant-général en 1704 : voir Pinard, Chronologie historique militaire (Paris 1761-1778, 8 vol.), iv.603.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 193640

Institut Cl. Logeon