Lettre 1667 : Pierre Bayle à Pierre Coste

[Rotterdam, le 30 avril 1705]

Monsieur

Le voiage que le fils de Mr Furli [1] va faire à Londres me fournit une tres bonne occasion de me donner l’honneur de repondre à votre obligeante lettre du 23 e de janvier dernier [2]. J’y ai veu avec beaucoup de plaisir les nouvelles qui concernent les ecrits posthumes de Mr Locke [3]. Mr Bernard a deja parlé de sa Paraphrase sur l’Epitre aux Galates [4] , ce qu’il a publié sur le merite de cet illustre defunt, et ce que Mr Le Clerc vient d’en dire encore plus amplement sont des morceaux tres curieux. [5] C’etoit effectivement un homme rare, un grand homme qui faisoit honneur à son siecle. Il a fait un disciple en la personne de Mylord comte de Schastburi qui ne sauroit etre assez admiré. La joie que j’ai eüe en ap[p]renant de Mr Furli que sa santé se retablit n’est pas exprimable [6].

J’ai vu dans le 6 e tome de la Bibliotheque choisie de Mr Le Clerc que Madame Masham fille de l’illustre Mr Cudworth a ecrit une lettre où elle se plaint que j’aie dit que M[onsieu]r son pere a etabli des principes qui favorisent l’atheisme [7]. Je ne serois pas / surpris qu’elle eut eté choquée de cette proposition, si elle n’en avoit scu que cela, c’est à dire si elle ne l’avoit envisagée que sous cette veuë generale, et je suis persuadé qu’elle a ecrit sa lettre dans un tem[p]s où ma reponse sur ce sujet inserée dans le journal de Mr Basnage [8] n’avoit point paru.

Je vous sup[p]lie, Monsieur, de m’aider à eclaircir à cette dame que j’honore parfaitement, et qui merite les respects de tout le monde par ses excellentes qualitez, le vrai point de la question. Pour cet effet vous n’avez qu’à la prier de se faire expliquer (si elle n’entend point le francois) la reponse que j’ai faite. Elle y verra que Mr Cudworth n’est pas plus of[f]ensé par l’objection que j’ai faite contre son princicipe que tous les Peres de l’Eglise, tous les scholastiques, tous les docteurs du l’Eglise anglicane, reformez, lutheriens, etc. que toute la terre enfin hormis le petit troupeau des cartésiens, qui nie l’activité des causes secondes [9]. J’ai pretendu seulement que les prinicipes de Mr Cudworth etoient exposez au meme inconvenient que les principes ordinaires du peripatetisme ou de tous les philosophes non cartesiens, savoir que dès qu’on sup[p]ose que la cause physique efficiente immediatement du corps de l’homme par / exemple ne sait ce qu’elle fait en produisant un ouvrage où il y a tant de regularité, on ne peut plus objecter aux athées la dif[f]iculté particuliere qui resulte de ce qu’ils admettent des causes d’un ouvrage regulier qui ne savent ce qu’elles font [10]. Si j’ai tort en cela[,] Mr Cudworth s’il etoit en vie n’aurait pas plus de sujet de s’en plaindre que tous les docteurs en theologie qui croient qu’il y a de veritables causes secondes.

Personne n’ignore que dans les disputes on objecte à ses adversaires autant de facheuses suittes qu’on peut de leurs principes, soit en pretendant qu’ils recon[n]oissoient ces suites (et quelquefois on est injuste en cela) soit en faisant abstraction s’ils les recon[n]oissent ou non, soit en declarant qu’ils ne les recon[n]oissent pas, c’est ainsi que j’en ai usé, car j’ai dit que M rs Cudworth et Grew s’exposoient, sans y penser, à la retorsion d’une des preuves que l’on op[p]ose à l’atheisme [11].

Je suis si persuadé de la justesse et de la penetration d’esprit de Madame Masham, que je ne doute point que dès qu’elle aura con[n]u l’eclaircissement que je viens de donner, et que je vous sup[p]lie de lui vouloir communiquer en l’assurant de mes tres humbles respects, elle ne goute mes raisons, et ne me tienne pour justifié [12].

J’assure de mes tres humbles services Mr Des-Maizeaux. Je ne laisserai point sans replique celle de Mr Le Clerc [13]. Je suis avec toute sorte d’attachement, Monsieur, votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

A Rotterdam le 30 e d’avril 1705

 

A Monsieur / Monsieur Coste / A Londres

Notes :

[1] Arent Furly, fils de Benjamin, partait pour Londres, où il allait devenir secrétaire de Charles Mordaunt (1658 ?–1735), 3 e earl de Peterborough et 1 er earl de Monmouth : voir Lettre 1625, n.2.

[2] Lettre 1653.

[3] Sur la publication des œuvres posthumes de Locke, voir Lettre 1653, n.3 et 4.

[4] Jacques Bernard, NRL, avril 1705, art. VII.

[5] Jacques Bernard, NRL, février 1705, art. II : lettre de Pierre Coste sur John Locke ; Jean Le Clerc, Bibliothèque choisie, tome VI, art. V, « Eloge de feu Mr Locke » (p.342-411). Voir la lettre de Jean Le Clerc à Shaftesbury du 9 janvier 1705, les réponses de Shaftesbury du 13/24 janvier et du 8/19 février, et la réponse de Lady Masham du 12 janvier 1705 à une lettre semblable de Le Clerc, qui toutes préparaient la composition de son « Eloge de feu Mr Locke » (éd. Sina, n° 379, 380, 381 et 382).

[6] Bayle compte apparemment que Coste relayera cette remarque à Shaftesbury lui-même. Sur la santé de Shaftesbury, voir Lettres 1611, n.7, 1643, n.2, et 1659, n.2.

[7] L’article de Le Clerc est une tentative de règlement de comptes avec Bayle sur l’objection quod nescit : voir Bibliotheque choisie, tome VI (1705), art. VII : « Remarques sur ce que Mr Bayle a répondu à l’article IV du tome V de la Bibl[iothèque] choisie, dans l’Histoire des ouvrages des savants, art. VII du mois d’août 1704 », p.424-427 : « On ne peut pas dire qu’il est incomprehensible qu’une nature agissante suive un plan, qu’elle ne connoît pas ; car on conçoit fort bien, si l’on veut, que Dieu peut créer autant de différentes sortes d’agents immatériels, qu’il y a de sortes d’être materiels, et que ces agents n’ont que des facultez bornées, selon lesquelles ils agissent, et point au-delà. C’est à peu près à quoi en revient l’idée confuse des âmes végetatives des plantes et des animaux, que toute l’Ecole a soûtenuës, et que Descartes n’a jamais bien pû réfuter. Je conçois aussi facilement qu’une nature plastique agit régulierement par elle-même, sous les ordres neanmoins de Dieu, qui intervient, comme il lui plait ; que je conçois que les bêtes font diverses choses régulierement, lors que les hommes les conduisent, quoi qu’elles ne sachent pas ce qu’ells font, ni pourquoi. Il n’y a point de différence en cela, sinon que je ne sai pas comment Dieu intervient, et que je vois comment les hommes agissent. Mais quoi qu’il en soit, les athées ne peuvent pas retorquer contre Mr Cudworth son argument ; parce que c’est Dieu qui est l’auteur de l’ordre, avec lequel agit la nature plastique ; et que, selon l’idée des athées, la matiere se meut d’elle-même, sans aucune cause qui la regle, ni qui lui ait donné le pouvoir de se mouvoir régulierement. Si l’on disoit qu’elle l’a d’elle-même, ce ne seroit pas retorquer l’argument, ce seroit faire une supposition, qu’il seroit facile de renverser. Je vois bien que Mr Bayle n’a pas encore fait assez de réflexion là-dessus, et que la nouveauté des idées l’a un peu embarrassé. S’il les examine mieux, il tombera d’accord de ce que je dis ; si non, il faudra se consoler, et il ne persuadera pas à beaucoup de gens que les athées puissent faire la rétorsion qu’il dit. C’est ce qui m’empêche d’examiner, en détail ce qu’il ajoûte. Je ne dois pas néanmoins dissimuler que j’ai reçu une lettre de Lady Masham, fille de Mr Cudworth [...], où elle se plaint avec raison du procedé de Mr Bayle, à l’égard de son pere. On m’avoit laissé la liberté de l’inserer ici, mais j’ai crû ne le devoir pas faire : parce qu’il peut arriver que Mr Bayle changera de sentiment là-dessus, quand il se donnera le loisir d’y penser. S’il avoit aussi lû ce que Mr Cudworth dit des sentimen[t]s des philosophes, sur l’unité d’un Dieu suprême, il se seroit bien apperçu qu’il y avait plus de consentement entre eux, qu’il ne croit. Mais il n’est pas bon de disputer sur tout, et un peu de tem[p]s décide des opinions bien ou mal-fondées, sans que nous nous en mêlions. » Le ton de Le Clerc est d’autant plus aigre et agressif qu’il avait communiqué à Locke et à la famille Masham à Oates son compte rendu du livre de Ralph Cudworth (Bibliothèque choisie, II [1703], art. IV, p.169-224) et qu’il avait reçu de Lady Masham et de son fils, Francis, des lettres de remerciement très gracieuses. Aux yeux de Le Clerc, il n’y avait que « quelques entêtez cartesiens, ou spinosistes, qui sont ennemis de tout ce qui est different de leurs systemes » qui pussent s’opposer aux arguments de Cudworth tels qu’il les présentait dans son compte rendu : voir Le Clerc, Epistolario, éd. M.G. et M. Sina, n° 339, 341, 342, 343 (mai-juin 1703) et la lettre de Coste du 9 février 1705 à Le Clerc (éd. Sina, n° 383). Bayle n’avait pas tardé à réagir dans la CPD et les interventions de l’un et de l’autre devaient alors se multiplier : voir Lettres 1656, n.11, et 1711, n.6.

[8] Henri Basnage de Beauval, HOS, août 1704, p.380 sqq (et OD, iv.181 sqq.).

[9] C’est-à-dire les disciples occasionalistes de Descartes tels que Louis de La Forge et Géraud de Cordemoy : voir V. Le Ru, La Crise de la substance et de la causalité. Des petits écarts cartésiens au grand écart occasionaliste (Paris 2003).

[10] Les « formes plastiques » de Ralph Cudworth fournissaient aux athées une réponse à l’objection au matérialisme qu’on désignait comme l’argument quod nescit : une force aveugle ne saurait élaborer l’ordre de la nature. Jean Le Clerc résume ainsi l’objection : « les athées sont obligez de reconnoître qu’il existe quelque être qui n’a point été produit, et qui par conséquent est la cause de tout ce qui l’a été » (Bibliothèque choisie, III (1704), art. I, p.14). Dans la RQP, II e partie, §181, et dans la CPD, §§85, 110-113, Bayle développe sa réponse à cette objection, révélant la vulnérabilité des « formes plastiques » de Cudworth : il élabore ainsi un argument en faveur du matérialisme stratoniste, comme le relève l’ abbé Yvon dans son Apologie de Monsieur l’abbé de Prades (Amsterdam, Marc-Michel Rey 1753), Examen de la thèse de M. l’abbé de Prades et de son apologie, p.12 : « Bayle a remarqué avec beaucoup de sagacité que Cudworth avec ses formes plastiques prêtoit un puissant appui à l’aveugle Nature de Straton et de Spinosa. » Voir G. Mori, Bayle philosophe, p.134-149 ; T. Ryan, Pierre Bayle’s Cartesian Metaphysics, p.71-73 et 149-160 ; L. Simonutti, « Bayle and Le Clerc as readers of Cudworth. Elements of the debate on plastic nature in the Dutch learned journals », Geschiedenis van de Wijsbegeerte in Nederland, 4/2 (1993), p.147-165 ; S. Di Bella, « La nature en question : Leibniz, Bayle et la querelle des natures plastiques », in C. Leduc, P. Rateau et J.-L. Solère (dir.), Leibniz et Bayle : confrontation et dialogue (Genève 2015), p.219-246 ; F. Duchesneau, « Bayle et Leibniz critiques des natures plastiques », ibid., p.247-265. Pour la lecture par Montesquieu des commentaires de Le Clerc et de Bayle sur Cudworth, voir C. Volpilhac-Auger, « De Rome à Amsterdam. religion et raison chez le jeune Montesquieu  », Ethique, politique, religions, 8 (2016), La religion philosophique des Lumières, p.85-106.

[11] Voir l’HOS, août 1704, p.380 sqq. (et OD, iv.181 sqq.) : après avoir réfuté le livre du chartreux Dom Alexis Gaudin, La Distinction et la nature du bien et du mal (voir Lettre 1656, n.11), Bayle se tourne vers Le Clerc, qui avait pris la défense de Cudworth et de Grew dans sa Bibliothèque choisie, V (1705), art. IV : « D’abord je remercie Mr Le Clerc de m’avoir fourni une occasion de donner des eclaircissemen[t]s que j’eusse donné avec le plus grand plaisir du monde dans les endroits où j’ai parlé de M rs Cudworth et Grew, si j’eusse prévû que ce que je remarquois concernant leur dogme de la nature plastique et du monde vital, pourroit inspirer quelques préjugez desavantageux ou à la reputation de leur piété ou à celle de leur capacité. J’eusse fait en ce cas-là un chapitre exprès pour prévenir autant qu’il m’auroit été possible ces conséquences. Mais il ne m’entra dans l’esprit aucune idée ni aucun soupçon là-dessus, et voilà pourquoi je me contentai de dire [ CPD, §21, section XI] que Mr Cudworth et Mr Grew très-grands philosophes et du nombre de ceux qui ont combat[t]u le plus vivement l’athéisme, lui donnent des armes sans y penser, et font tort à la bonne cause sans que ce soit leur intention. Je n’oubliai pas de marquer que cela venoit de la profondeur et de la dif[f]iculté qui environne cette matiere. [...] ».

[12] Dans son annotation de cette lettre, Des Maizeaux signale qu’après avoir lu la réponse de Bayle dans l’HOS du mois d’août 1704, art. VII (citée dans la note précédente), Lady Masham – la fille de Cudworth – aurait demandé à Le Clerc de supprimer la lettre qu’elle avait rédigée en défense de son père.

[13] Le Clerc, Bibliothèque choisie, tome VI (1705), art. VII, p.422-427. La duplique de Bayle parut dans l’HOS, décembre 1704, art. XII (et OD, iv.184-185).

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