Lettre 1682 : Pierre Bayle à Adrien Maurice, duc de Noailles

[Rotterdam, le 17 septembre 1705 [1]] Monseigneur J’ai recu avec tout le respect et avec toute la reconnoissance possible la derniere lettre dont il a plu • à Votre Grandeur de m’honorer [2], et puis que vous voulez bien me permettre la continuation d’un commerce qui m’est si glorieux, je me donnerai aujourd’hui l’honneur de vous ecrire, quoi que je n’aie rien à vous ap[p]rendre qui soit digne de votre curiosité, Monseigneur.

Un professeur en theologie à Leide nommé Marck, vient de publier un gros in 4 intitulé Historia Paradisi illustrata [3]. Ce n’est qu’un ramas de ce qu’une laborieuse / assiduité à l’étude a pu faire de ce que d’autres ont dit tant à l’egard de la situation du jardin d’Eden qu’à l’egard de l’innocence du premier homme et de sa chute. Et sur ce dernier article l’auteur traitte dogmatiquement toutes les questions ordinaires. Il y a plus de netteté dans son fait que de genie.

On vient de publier quelques opuscules de Madame Guyon à Amsterdam [4] : le traitté intitulé Les Torren[t]s, duquel on parla beaucoup pendant la guerre de Mr l’archeveque de Cambrai avec Mr l’eveque de Meaux est du nombre de ces opuscules. Mr Poiret  [5][,] docte vision[n]aire de ce païs ci[,] a eu soin de cette edition et y a joint une ample preface. C’est sa coutume toutes les fois qu’il fait imprimer les ecrits de cette espece[,] ce qui lui arrive souvent.

On fait rimprimer en Allemagne toutes les œuvres de Hobbes [6], et l’on y joint divers traittez qui n’avoient jamais paru qu’en anglois et que l’on fait traduire en latin, de sorte que cette edition sera plus ample que celle d’Amsterdam en 2 vol[umes] in 4°.

Les fragmen[t]s du poete Ennius, recueillis et commentez par Colomna[,] savant italien au 16 e siecle [7], etoient devenus si rares qu’on a conseillé à un libraire d’Amsterdam d’en / donner une 2 e edition : on l’attend bien tôt, elle sera dans un meilleur ordre et plus belle que la precedente. Mr Brochuise qui nous a donné une belle edition de Properce travaille presentement sur Tibulle [8], mais je doute qu’on voie bien tot cette production.

J’ai vu un livre de l’abbé Faydit (ses Remarques sur Homere et sur Virgile) [9] qui a eté sup[p]rimé à Paris, et qu’on remet sous la presse à Amsterdam. Je ne puis comprendre qu’il ait osé publier à Paris des choses aussi hardies : il y a infiniment d’esprit dans quelques-unes de ses ap[p]lications des vers de Virgile. Celle qu’il fait au sujet des larmes que Mr Flechier fit repandre en faisant l’oraison funebre de Mr le chancelier Le Tellier [10] est bien fine et bien maligne et il en a eté sans doute si ebloüi qu’il a mieux aimé se faire de redoutables ennemis que de la sup[p]rimer. On lui pardonnera plutot cela que les erreurs de fait qui lui echap[p]ent tres souvent, comme lorsqu’il sup[p]ose que le chancelier de L’Hospital etoit dans l’exercice de sa charge au tem[p]s du massacre de la Saint Barthelemi [11]. Je voudrois que le libraire qui rimprime cet ouvrage y fit ajouter des notes qui en corrigeassent les faussetez. /

Un Allemand nommé Cyprianius a fait imprimer à Amsterdam en assez bon latin un traité De vita et philosophia Thomæ Campanellæ [12]. Ce Campanella etoit un dominicain de Calabre dont les aventures, l’esprit et les opinions eurent quelque chose de singulier et de fort bizarre. Il fit imprimer plusieurs livres à Paris où il se refugia [étant] persecuté à Rome par les Espagnols et aiant eu le moien de se faire proteger par le cardinal de Richelieu. Il fit entre autres livres un ouvrage contre les athées intitulé Atheismus triumphatus [13] qui est un fatras de bonnes et de mauvaises choses, celles-cy surpassant les autres en nombre au dire des connoisseurs.

Je m’estimerois tres heureux, Monseigneur, si je pouvois savoir des choses qui fussent plus dignes de votre curiosité, mais j’espere de votre generosité que vous vous contenterez de mes bonnes intentions. Je fais mille vœux pour votre santé, et j’ai l’honneur d’etre avec un profond respect, Monseigneur, de Votre Grandeur le tres humble et tres obeissant serviteur Bayle

A Rotterdam le 17 e de sept[embre] l705.

Notes :

[1] Vers cette même date, le 23 septembre 1705, Bayle signa le livre de raison de Johann Ulrich Henrici de passage à Rotterdam : voir la reproduction de sa signature dans notre cahier d’illustrations, n° 1. Voir le catalogue de juin 2009 de l’antiquaire J.A.Stargardt, Xantener Strasse 6, 10707 Berlin, n°425.

[2] Les lettres de Noailles à Bayle ne nous sont pas parvenues.

[3] Johannes van Marck, Historia Paradisi illustrata libris quatuor, quibus non tantum loci istius plenior descriptio exhibetur, sed et hominis integritas, lapsus, ac prima restitutio declarantur, secundum Genesis capita II et III. Accedit oratio academica de propagati christianismi admirandis (Amstelædami 1705, 4°). Sur l’auteur, voir Lettres 931, n.12, et 968, n.3.

[4] Jeanne-Marie Bouvier de La Mothe, dame Guyon, dite M me de Guyon, Les Opuscules spirituels de Madame J.M.B. de la Mothe Guion. Nouvelle edition, augmentée de son rare « Traité des torrents », qui n’avoit pas encore vû le jour, et d’une préface generale touchant sa personne, sa doctrine, et les oppositions qu’on leur a suscitées (Cologne 1704, 12°) ; ces Opuscules furent publiés également avec la Règle des associés à l’enfance de Jésus, [...] sur l’imprimé à Lyon, chez Antoine Briasson, 1685 (Cologne 1705, 12°), dont le faux titre porte Suite des Opuscules spirituels de Mad. Guion.

[5] Bayle avait correspondu avec Pierre Poiret dès 1679 en lui proposant des objections à la théologie rationaliste et Poiret avait publié les objections avec ses propres réponses dans une nouvelle édition de ses Cogitationum rationalium libri quatuor. Edition secunda [cum animadversionbus P. Bayle] (Amstelodami 1685, 4°). Sur cet épisode voir Lettre 167, n.2, et G. Mori, Tra Descartes e Bayle : Poiret et la teodicea (Bologna 1990) et Bayle philosophe (Paris 1999), p.55-88. Depuis cette date, Poiret s’était laissé entraîner par le mysticisme d’Antoinette Bourignon et avait publié de nombreux écrits de dévotion, parmi lesquels L’Economie divine, ou système universel et démontré des œuvres et des desseins de Dieu envers les hommes (Amsterdam 1687, 8°, 7 vol. ; traduction latine, Francofurti 1705, 4°, 2 vol.) et une édition de Toutes les œuvres de M lle Antoinette Bourignon (Amsterdam 1686, 8°, 19 vol.). Bayle avait consacré un article féroce au mysticisme d’ Antoinette Bourignon dans le DHC ; or, la spiritualité d’Antoinette Bourignon et de M me Guyon était perçue à cette époque comme participant du même courant mystique ; il est dès lors possible que, dans son article, Bayle ait également en tête le quiétisme de M me Guyon : en effet, son adoption de l’épicurisme moral devait lui dicter une grande méfiance à l’égard du quiétisme. Rappelons qu’envoyé par Christian Thomasius, Adam Friedrich Beyer avait eu l’intention de rendre visite à Poiret lors de son voyage aux Provinces-Unies : voir Lettre 1507, n.8. Voir aussi M. Chevallier, Pierre Poiret, in Bibliotheca dissidentium, Bibliotheca Bibliographica Aureliana, xcvi (Baden-Baden 1985), et, du même auteur, Pierre Poiret (1646-1719). Du protestantisme à la mystique (Genève 1994). M. Chevallier a également établi une édition photostatique de la 3 e édition (Amstelodami 1715) des Cogitationes (Hildesheim 1990) accompagnée de la traduction des objections de Bayle.

[6] L’édition allemande que Bayle attend ne semble pas avoir paru, car la seule publication allemande pertinente semble être celle des Elementa Philosophica de Cive de Hobbes (Halle, Johann Friedrich Zeidler [1704], 12°) : il est possible que cette publication ait été annoncée comme la première d’une collection des œuvres complètes. Bayle compare cette édition annoncée à celle en deux volumes publiée par Johannes Blaeu : Thomas Hobbes (1588-1679), Opera philosophica, quæ latine scripsit, omnia (Amstelodami 1668, 4°), et Elementorum philosophiæ, sectio secunda : de homine (-sectio tertia : De cive) (Amstelodami 1668, 4°).

[7] Bayle annonce l’édition établie par Hesselius : Q. Ennii Poetæ vetustissimi fragmenta quæ supersunt ab Hieron. Columna conquisita, disposita et explicata ad Joannem filium. Nunc ad editionem Neapolitanam 1590 recusa accurante Hesselio [...] (Amstelodami 1707, 4°) qui devait paraître chez les Wetstein . Les dernières éditions d’ Ennius par Girolamo Colonna (1534-1586) étaient, en effet, très anciennes : Q. Ennii poetæ vetustissimi Quæ supersunt fragmenta ab Hieronymo Columna conquisita disposita et explicata ad Ioannem filium (Neapoli 1586, 1590, 1599, 4°).

[8] Johan van Broekhuizen (1649-1707) avait publié quelques années auaparavant Sex. Aurelii Propertii Elegiarum libri IV : ad fidem veterum membranarum sedulo castigati ; accedunt notæ, et terni indices, quorum primus omnes voces Propertianas complectitur (Amstelædami 1702, 4°). Il préparait désormais l’édition des Albii Tibulli equitis Rom. Quæ exstant : ad fidem veterum membranarum sedulo castigata. Accedunt [ N. Heinsii et Guyeti] notæ, cum variar. lectionum libello, et terni indices quorum primus omnes voces Tibullianas complectitur (Amstelædami 1708, 4°), qui devait paraître également chez les Wetstein .

[9] Sur cet ouvrage de Pierre-Valentin Faydit, dit Faydit de Riom, Remarques sur Virgile et sur Homere, et sur le stile poetique de l’Ecriture-Sainte ; où l’on refute les inductions pernicieuses que Spinosa, Grotius et Mr Le Clerc en ont tirées, et quelques opinions particulieres du Pere Mallebranche, du Sieur l’Elevel, et de Monsieur Simon (Paris 1705, 12°), voir Lettre 1675, n.12. Nous n’avons pas trouvé trace d’une édition amstellodamoise de cet ouvrage, mais il devait être suivi quelques années plus tard par de Nouvelles remarques sur Virgile et sur Homere, et sur le pretendu style poetique de l’Ecriture-sainte : ou les sopho-mories et les folies des sages et des savans. Dans lequel on refute les erreurs des spinosistes, sociniens et arminiens, et les opinions particulieres et heterodoxes des plus celebres auteurs, tant anciens que modernes (s.l. 1710, 12°), qui ont pu paraître aux Provinces-Unies.

[10] Voir Faydit, Remarques sur Homere et sur Virgile, p.286, §LXX : « Je parlois un jour à Mr le cardinal de Ranucci, nonce en France, de l’éloquence de Mr l’évêque de Nîmes, qu’on nommoit alors Mr l’abbé Flechier, et sur tout de l’oraison funebre qu’il fit de Monsieur le chancelier Le Tellier aux Invalides. Je luy en disois avec sujet des merveilles, et entr’autres choses, je luy ajoûtai, qu’elle avoit été si touchante et si belle, que Messsieurs ses illustres fils, le marquis de Louvois et l’ archevêque de Rheims, ne purent retenir leurs larmes, ni s’empêcher de pleurer devant toute la compagnie. Le cardinal me répondit sur le champ en souriant, avec la liberté que luy donnoit l’amitié qui étoit entr’eux, que le même miracle qui étoit arrivé à la mort de Jule[s] Cesar, étoit arrivé à celle de Monsieur Le Tellier, puisque Virgile dit que la mort du premier avoit fait pleurer les pierres et le fer, et que les figures de marbre et d’ivoire, qui étoient dans les temples des dieux, avoient sué à grosses gout[t]es. Et mœstum illachrymat Templis ebur, æraque sudant [ Géorgiques, lib. I, sub fin.] J’ay veu prés des autels, ce qu’on ne pourra croire, / Verser des pleurs au marbre, à l’airain, à l’ivoire. »

[11] Michel de L’Hospital (1506-1573), chancelier depuis 1560, était bien vivant à la date du massacre de la Saint-Barthélemy, qui eut lieu le 24 août 1572, mais, lors de la trêve fragile du traité de Longjumeau, il avait échoué à imposer sa politique de tolérance entre catholiques et protestants et les sceaux lui avaient été retirés en 1568.

[12] Ernst Salomon Cyprian (1673-1745), De vita et philosophia Thomæ Campanellæ (Amstelodomi 1705, 8°).

[13] Tommaso Campanella (1568-1739), L’Ateismo trionfato : overo Riconoscimento filosofico della religione universale contra l’antichristianesmo macchiavellesco, éd. G. Ernst (Pisa 2004), ainsi que G. Ernst, « L’ Athéismus triumphatus de Tommaso Campanella : un équilibre difficile entre religion, nature et politique », in Bulletin annuel de l’Institut d’Histoire de la Réformation [Genève], 35 (2013-2014), p.49-68, qui explique les péripéties de la publication romaine de l’œuvre de Campanella en 1630/1631 et la nouvelle publication de cette œuvre « déconcertante » en 1636 à Paris ; son analyse porte sur le manuscrit de la première version autographe de l’œuvre, qu’elle a découverte à la Bibliothèque Vaticane.

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