Lettre 1692 : Pierre Bayle à Mathieu Marais

A Rotterdam, le 28 e de décembre 1705

Je ne me compren[d]s pas moi-même, Monsieur, lorsque je compare le plaisir de lire vos excellentes lettres, avec la patience que j’ai de laisser passer plusieurs mois sans vous répondre ; car c’est une négligence qui me prive de ce plaisir-là ; votre honneteté étant si grande, que sans doute vous m’honoreriez d’une nouvelle lettre, toutes les fois que je me donnerois l’honneur de vous écrire. Celle que vous m’écrivîtes le 5 e d’août dernier [1] méritoit une infinité de remerciemens, et je m’efforcerais de vous les faire, si j’avois votre éloquence et ces tours heureux, qui coulent de votre plume et sans nul effort. C’est pour ménager la délicatesse de votre goût, que j’aime mieux me taire, que de vous remercier d’une maniere qui n’y réponde pas assez. Permettez-moi, au reste, de prendre comme un pur compliment, et non pas comme une image fidelle de votre pensée, l’éloge que vous m’avez écrit de la Continuation des pensées diverses sur les comètes [2].

Vous me paroissez croire que la Défense des théologiens, et particulièrement des disciples de s[ain]t Augustin est l’ouvrage d’un associé du Pere Quesnel [3]. Je crois que c’est lui-même qui en est l’auteur, aussi bien que des notes marginales qui accompagnent l’ordonnance de Mr de Cambrai, dans l’ Histoire qu’on a publiée à Amsterdam du cas de conscience, en 3 volumes [4].

L’édition des œuvres de Mr de Saint Evremond, faite à Londres en deux volumes in quarto par les soins de Mr Silvestre (qui y a joint une très belle préface) et de Mr Des-Maizeaux [5], est un chef d’œuvre en matiere d’impression. Elle a été contrefaite à Amsterdam en cinq volumes in douze [6]. On n’y a pas oublié le Factum pour Madame Mazarin  [7]. Mr. Des-Maizeaux travaille à un recueil de toutes les pieces qui ont faussement couru sous le nom de Mr de Saint Evremond [8] ; et il y joindra d’autres pieces : ce qui sera précédé de plusieurs mémoires concernant la vie de l’auteur [9]. On y joindroit volontiers, si on les pouvoit recouvrer, les plaidoiez de Mr Sachot, et son Factum pour cette duchesse [10] : toutes pieces que vous m’assurez avoir été imprimées en leur tems. Mr Silvestre, dans sa préface, nous donne un abrégé de la vie de l’auteur, et ne dit pas un seul mot de la maniere dont il est mort concernant la religion [11]. Il est de notoriété publique qu’il n’a été préparé à ce passage, ni par aucun prêtre, ni par aucun ministre. J’ai ouï assurer que l’envoié de Florence [12] lui offrit de lui envoier un ecclésiastique ou même qu’il le lui envoia, et que cet ecclésiastique lui aiant demandé, s’il ne vouloit pas se réconcilier ? De tout mon cœur répondit le malade, je voudrois me réconcilier avec l’appétit ; car mon estomac ne fait plus ses fonctions accoûtumées. J’ai vû des vers qu’il composa quinze jours avant sa mort, où il ne regrette que d’être reduit aux bouillons et de n’avoir plus la force de digérer les perdrix et les faisandeaux félicitant Mr Le Vassor [13] et Mr Morelli [14], deux pilliers de la table de Mylord Montaigu [15], de jouïr du bien qu’il n’avoit plus, de quoi il paroît leur porter envie.

Si Mr Silvestre avoit été théologien, et non pas médecin, ou s’il n’eut pas craint les reproches de gens aussi bien informez que lui de ce qui s’étoit passé, il auroit emploié la fraude pieuse, et exposé que le mourant fit les plus beaux actes de foi et de contrition qu’il soit possible ; mais il n’a point pris d’autre parti que le silence.

Ceux qui aiment l’ancienne littérature seront contents de la nouvelle edition de Suidas, que Mr Kuster, Allemand, a fait faire en Angleterre, en 3 volumes in folio [16] ; et de celle de Julius Pollux, qu’ un autre Allemand vient de faire à Amsterdam, in folio [17]. Les corrections du texte, et les savantes notes qui l’acompagnent, sont dignes d’applaudissement. L’ Aulu-Gelle de Mr Gronovius [18] commence à se distribuer. L’impression en a été faite à Leide, in-4°. Elle est très belle : les notes sont amples et savantes.

On vient de publier, aussi à Leide, un traité De Antiquis Hebræorum Sepulchris composé par un professeur de Tubingen nommé Nicolaï [19], plus recommandable par le talent de compilateur que par son génie. Il avoit publié quelque tems auparavant un traité De Juramentis Hebræorum [20]. Mr Thomasius, professeur en droit à Hall, a publié une dissertation De Torturâ où il condamne amplement l’usage de la question [21]. Il a fait aussi imprimer une Dissertation apologétique de l’ordre des templiers [22] où il fait valoir toutes les circonstances capables de charger de haine la conduite du pape et du roi de France qui l’exterminèrent. Mr Du Pui [23] n’y est pas épargné.

Je suis, etc.

Notes :

[1] Lettre 1677.

[2] Tout le début de la lettre de Marais du 5 août (Lettre 1677) est consacré à un commentaire de la CPD.

[3] Sur l’attribution de cet ouvrage de Jacques Fouillou, voir Lettres 1635, n.13, et 1677, n.23.

[4] Sur cette publication de l’ Ordonnance de Fénelon commentée par Jacques Fouillou dans l’ Histoire du cas de conscience, voir Lettre 1666, n.18.

[5] Sur cette édition des Œuvres meslées de Saint-Evremond, voir Lettre 1441, n.4, et 1503, n.4.

[6] Saint-Evremond, Œuvres (Amsterdam 1706, 12°, 5 vol.).

[7] Sur les Factums pour et contre Hortense Mancini, duchesse Mazarin, voir Lettre 1654, n.12, et RQP, §XXII : « Des plaidoïez de Mr Erard contre la duchesse de Mazarin » ;§XXIII : « Des dettes contractées par Madame Mazarin ». Voir aussi Saint-Evremond, Œuvres meslées (Londres 1709, 4°, 3 vol.), iii.321-336 : « Réponse au plaidoyer de Mr Erard, pour Monsieur le duc Mazarin, contre Madame la duchesse son épouse ».

[8] C’est l’annonce du Mélange curieux des meilleures pièces attribuées à M. de Saint-Evremond et de plusieurs autres ouvrages rares ou nouveaux, éd. Pierre Silvestre et Pierre Des Maizeaux (Amsterdam 1706, 12°, 2 vol.).

[9] La Vie de M. Charles de Saint-Denis, sieur de Saint-Evremond (Paris 1705, 12°) composée par Des Maizeaux et dédiée à Bayle venait aussi de paraître et devait être incluse au premier volume de la deuxième édition de ses Œuvres meslées (Amsterdam 1709, 4°, 3 vol.).

[10] Sur ces plaidoyers et sur le Factum de Sachot, voir Lettre 1663, n.16.

[11] Saint-Evremond, Œuvres meslées (Londres 1705, 4°, 2 vol.) : la préface de Pierre Silvestre ne fait, en effet, aucune allusion aux sentiments de Saint-Evremond à l’égard de la religion au moment de sa mort. Bayle avait essayé en vain d’obtenir des détails sur la mort de Saint-Evremond de la part de Des Maizeaux, mais celui-ci était resté aussi discret dans le récit de sa Vie : voir Lettre 1671, n.6.

[12] Giacomo Giraldi (1663-1738), ambassadeur des Médicis à Londres de 1699 à 1712 : voir DBI, s.v. (art. de S. Tabacchi). Malgré ses capacités diplomatiques, il ne resta pas longtemps ambassadeur en Angleterre, car non seulement il connaissait mal la langue anglaise, mais il comprenait mal le système parlementaire anglais et portait un jugement sévère sur la vie politique en Angleterre. Après son retour en Italie, il devait vivre aux marges de la vie politique florentine.

[13] Témoignage qui confirme la bonne fortune de Le Vassor en Angleterre, où il fut rapidement admis dans le cercle de Saint-Evremond. Le Vassor appréciait les plaisirs de la table, de sorte que Jurieu l’avait traité de digne compagnon du Père oratorien Jean Le Porcq : voir Lettre 1010, n.5.

[14] Voir les Œuvres meslées de Saint-Evremond (Londres 1709, 4°, 3 vol.), iii.372 : lettre à Ninon de Lenclos, 1698 : « Le Docteur Morelli, mon ami particulier, accompagne M me la comtesse de Sandwich, qui va en France pour sa santé. » Voir aussi, ibid., iii.364-365, le poème de Saint-Evremond Sur ce que Madame la comtesse de Sandwich avoit envoyé à Madame Mazarin du mouton et des lapins de Bath : « Voulez-vous au mérite élever des autels, / Et rendre justement des honneurs immortels / A quelque personne divine ; / Prenez Sandwich ou Mazarine. / Ne les divisons point, faisons avec ardeur, / Faisons pour toutes deux le même sacrifice ; / Le Docteur Morelli reprendra son office / De sacrificateur. / Le mouton sera la victime ; / Le fumet sûr et légitime / Des lapins exquis que je sens, / Pourra bien nous servir d’encens. » Une note introduite dans une édition ultérieure ( Œuvres [n lle éd. s.l. 1753, 18°, 12 vol.], vi.196) indique que le docteur Morelli s’appelait en fait Morales : « médecin fort habile, [il] était né au Grand-Caire. Son pere, qui étoit juif, le mena à Amsterdam, où il commença ses études. Il alla ensuite en France et en Italie. Il étoit savant et possédoit bien les poëtes anciens et modernes. Sa conversation vive et enjouée le faisoit rechercher des personnes du premier rang. Il professoit extérieurement la religion romaine ; mais dans le fond c’étoit un des plus déterminés esprits forts de son temps. Il conserva sa vivacité et son enjouement jusqu’à la fin. Il mourut à Kensington, au mois de mars de l’année 1715. » Il semble qu’il s’agisse de celui qui fut admis à la licence le 25 juin 1684 et qui est désigné dans la liste des fellows du Royal College of Physicians (Munk’s Roll, i.432 : http://munksroll.rcplondon.ac.uk/Bi...) comme Henry Morelli : beaucoup d’incertitudes sont signalées quant à son identité, quant à sa nationalité et quant à ses convictions : « Dr Morelli, Italus natione, jusjurandum de Regis primatu se dedisse, necnon de fide suâ et verâ allegantiâ erga Regiam Majestatem, per Irenarcharum duorum testimonium probavit ; asseruit etiam se nunquam sacerdotio addictum, sed medicinæ a juventute operam navasse. » Dans son testament, daté du 26 février 1715, il est désigné comme médecin de Saint-Martin-in-the-Fields (National Archives, Kew, PROB 11/544/357). Voir aussi sa lettre manuscrite adressée à Hans Sloane en janvier 1710 (BL, Sloane MS 4042, f. 239). Des Maizeaux l’évoque dans une note sur une lettre de Bayle concernant Spinoza : voir Lettre 1707, n.14.

[15] Sur Ralph Montagu, vicomte de Monthermer et 1 er duc de Montagu (1638 ?-1709), le gendre du duc de Marlborough, voir Lettre 148, n.5. Bayle devait cultiver ses bonnes grâces en faveur de Des Maizeaux et c’est à lui que Des Maizeaux devait dédier la deuxième édition des Œuvres meslées de Saint-Evremond (Londres 1709, 4°, 3 vol.) : voir Lettre 1555, n.10.

[16] Suidæ Lexicon, Græce et Latine : Textum Græcum cum manuscriptis codicibus collatum a quamplurimis mendis purgavit, notisque perpetuis illustravit : versionem Latinam Æmilii Porti innumeris in locis correxit ; indicesque auctorum et rerum adjecit Ludolphus Kusterus (Cantabridgiæ 1705, folio, 3 vol.).

[17] ΙΟΥΛΙΟΥ ΠΟΛΥΔΕΥΚΟΥΣ ΟΝΟΜΑΣΤΙΚΟΝ ΕΝ ΒΙΒΛΙΟΙΣ ΔΕΚΑ. Julii Pollucis Onomasticum Græce et Latine post egregiam illam Wolfgangi Seberi editionem denuo immane quantum emendatum, suppletum, et illustratum, ut docebunt præfationes præter W. Seberi notas olim editas, accedit commentarius doctissimus Gothofredi Jungermanni, nunc tandem a tenebris vindicatus itemque alius Joachimi Kühnii, subsidio codicis MS. Antwerpiensis, variantium lectionum Isaaci Vossii, annotatorum Cl. Salmasii et H. Valesii, etc. concinnatus omnia contulerunt ac in ordinem redegerunt, varias præterea lectiones easque insignes codicis Falckenburgiani, tum et suas notas adjecerunt, editionemque curaverunt, septem quidem prioribus libris Joh. Henricus Lederlinus [...] et post eum reliquis Tiberius Hemsterhuis [...] cum indicibus novis, iisque locupletissimis (Amstelædami 1706, folio, 2 vol.).

[18] Auli Gellii Noctium Atticarum libri XX prout supersunt quos ad libros msstos novo et multo labore exegerunt, perpetuis notis et emendationibus illustraverunt Johannes Fredericus et Jacobus Gronovii. Accedunt Gasp. Scioppii integra msstorum duorum codicum collatio, Petri Lambecii lucubrationes Gellianæ, et ex Lud. Carrionis castigationibus utilia excerpta, ut et selecta variaque commentaria ab Ant. Thysio et Jac. Oiselio congesta (Lugduni Batavorum 1706, 4°).

[19] Johann Nicolai (1665-1708), Libri IV. De Sepulchris Hebræorum : in quibus Variorum populorum mores proponuntur multa obscura loca enucleantur, usus approbantur et abusus rejiciuntur, genuina Hebræorum Sepulcrorum forma ostenditur, illorumque ritus in illis exhibentur : et Figuris Æneis Illustrantur (Lugduni Batavorum 1706, 4°).

[20] Johannis Nicolai Diatribe De Juramentis Hebræorum, Græcorum, Romanorum aliorumque populorum Ubi de variis illorum ritibus et formulis fuse disquiritur, simulac multa Scripturæ loca explicantur et examinantur De Iuramentis Hebræorum, Græcorum, Romanorum, aliorumque populorum (Francofurti 1700, 12°).

[21] Il s’agit d’une thèse soutenue par Martin Bernhard, de Poméranie, le 22 juin 1705, présidée par Christian Thomasius, Dissertatio inauguralis juridica, de tortura ex foris christianorum proscribenda [...] præside dn. Christiano Thomasio [...] ad. d. XXII. jun. MDCCV [...] publico eruditorum examini submittet Martinus Bernhardi, Pomer (Halæ [1705], 4°).

[22] Autre thèse présidée par Christian Thomasius, Dissertatio inauguralis juris gentium, de Templariorum equitum ordine sublato, quam [...] præside Dn. Christiano Thomasio, [...] eruditorum disquisitioni submittit Johannes Jacobus Stippe, [...] ad d. 1. aug. 1705 (Halæ 1705, 4°). Voir aussi le commentaire de Friedrich Nicolai (1733-1811), Essai sur les accusations intentées aux Templiers, et sur le secret de cet ordre, avec une dissertation sur l’origine de la franc-maçonnerie (Amsterdam 1783, 12°), section II : « Réfutation détaillée des objections faites contre l’authenticité des aveux des Templiers », p.15-55, traduction de son Versuch über die Beschuldigungen, welche dem Tempelherrenorden gemacht worden und über dessen Geheimniss, nebst einem Anhange über das Entstehen der Freymaurergesellschaft (Berlin, Stettin 1782, 8°, 2 vol.).

[23] Pierre Dupuy, Traittez concernant l’histoire de France : sçavoir la condamnation des templiers, avec quelques actes : l’histoire du schisme, les papes tenant le siege en Avignon : et quelques procez criminels. Composez par Monsieur Dupuy, conseiller du roy en ses conseils, garde de sa bibliotheque (Paris 1554, 12°).

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