Lettre 1741 : Pierre Bayle à André Terson

[Rotterdam, 20-27 décembre 1706]

Mon cher ami [1],

Ce n’etoit pas pour vous que j’avois donné les ordres qui m’ont privé du plaisir de vous voir encore une fois. Je sens que je n’ai plus que quelques moments à vivre ; je meurs en philosophe chrétien [2] persuadé et pénétré des bontés et de la misericorde de Dieu, et vous souhaite un bonheur parfait. Je suis etc.

Notes :

[1] Le marquis d’Argens déclare tenir cette lettre de la part du colonel Terson, officier d’un regiment d’infanterie et capitaine dans les gardes hollandaises, cousin du destinataire, André Terson : « Il m’a assuré plusieurs fois et m’a permis de le publier que Mr Terson son cousin, ami aussi de Mr Bayle, etoit allé chez lui pour le voir environ 2 ou 3 heures avant qu’il mourût. Mr Bayle se sentant excessivement mal ordonna qu’on refusât tout le monde ; mais ayant su qu’on avoit renvoyé Mr Terson son ami, il crut devoir lui en faire des excuses et lui ecrivit quelque tems avant d’expirer ce billet. » Après la citation du texte du billet, d’Argens ajoute : « L’original de ce billet fut remis à Mr Basnage. Mr le colonel Terson m’a encore assûré ce fait et m’a dit avoir été présent lorsque son cousin le lui donna. » Voir Jean-Baptiste de Boyer, marquis d’Argens, Mémoires secrets de la République des Lettres (Amsterdam, J. Desbordes 1738), X e Lettre, p.1068-1069. Le manuscrit de ce billet semble être perdu et nous n’en avons pas trouvé mention dans les lettres ultérieures de Jacques Basnage. Le témoignage du marquis d’Argens et du colonel Terson semble néanmoins fiable si on suppose qu’André Terson avait pris copie du billet avant d’en donner l’original à Jacques Basnage. On peut douter cependant que la visite de Jean Terson se soit faite « deux ou trois heures avant qu’il [Bayle] mourût », puisque le philosophe mourut vers 9h. du matin et qu’il venait à peine de se lever. Sur la famille Terson, voir Lettre 135, n.11. Bayle avait connu Jean Terson à Puylaurens ; celui-ci avait abjuré en 1681 : voir Lettres 135, n.11, 194, n.12. Son frère cadet, André Terson (?-9 novembre 1709), avait été pasteur à Hoorn en 1693, puis avait été appelé à Rotterdam en février 1702 ; il y fut installé le 21 mai de la même année. On peut suivre sa participation à la vie de l’Eglise wallonne de Rotterdam dans les actes du consistoire : voir H. Bost, Le Consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam, 1681-1706. Edition annotée des actes avec une introduction historique (Paris 2008).

[2] Les termes de « philosophe chrétien » et de « philosophie chrétienne » étaient constamment employés par Malebranche pour se désigner lui-même et la philosophie qu’il élaborait. C’est par ironie que Bayle emploie le terme « philosophe chrétien » dans son compte rendu de la Vie de M. Pascal dans les NRL, décembre 1684, cat. ii, car, précisément, la théologie rationaliste de Malebranche s’opposait à la philosophie religieuse et à l’apologétique de Pascal, fondées sur les preuves historiques du « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » par opposition au « Dieu des philosophes ». Bayle avait donné sa propre définition du « philosophe chrétien » dans sa lettre à Naudis du 8 septembre 1698 (Lettre 1378) : « Les philosophes chrétiens qui parlent sincèrement disent tout net qu’ils sont chrétiens, ou par la force de l’éducation, ou par la grâce de la foi que Dieu leur a donnée, mais que la suite des raisonnements philosophiques et démonstratifs ne serait capable que de les rendre sceptiques à cet égard toute leur vie. » En employant ce terme, il maintenait donc la défense du « fidéisme » qu’il opposait dans ses Entretiens aux « rationaux », Jean Le Clerc, Isaac Jaquelot et Jacques Bernard. Il serait vain de fonder sur l’emploi de ce terme dans ces circonstances – et dans une lettre adressée à un pasteur de l’Eglise wallonne – une opinion sur la sincérité – ou sur l’insincérité – de la foi de Bayle. Voir Lettres 912, n.12, et 970, n.2, ainsi que P. de Robert, « Le dernier mot de Bayle », in idem (dir., avec la collaboration de C. Pailhès et H. Bost), Le Rayonnement de Bayle, SVEC, 2010:06 (Oxford 2010), p.249-257, et A. McKenna, « Michel Le Vassor et la réception du Dictionnaire de Bayle en Angleterre : le double malentendu », in X. Daverat et A. McKenna (dir.), Pierre Bayle et le politique (Paris 2014), p.237-246.

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