Lettre 1748 : Destournelles à Jean-Baptiste Dubos

• [Rotterdam, le 27 janvier 1707]

Je vous assure, Monsieur, qu’il faut que vous regret[t]iez extremement Mons r Bayle, s’il est vray que vous soyez aussi touché que je le suis de la perte d’un si grand homme, d’un si agreable, et d’un si sincere ami. Je ne puis vous exprimer combien il vous estimoit, et je n’aurois pas differé si longtem[p]s à m’en consoler avec vous si dans le tem[p]s qu’il tiroit à sa fin, je n’eusse eté attaqué d’une fluxion sur la poitrine causée par un gros rhume que j’avois negligé, qui n’empecha d’avoir l’honneur de vous ecrire. Il y a dix ou douze jours que je reprends mes forces et ma santé ord[inai]re. Celle de Mr Bayle etoit bien éloigné de ce qu’il vous en a mandé dans la der[nie]re lettre qu’il vous a ecrite [1], car en me l’envoyant po[u]r vous la faire tenir, il s’excusa de ne l’avoir pas accompagnée d’une reponse à un de mes billets, et me fit dire qu’il ne croioit pas avoir encore beaucoup de jours à vivre. Il n’a pas ap[p]arem[m]ent voulu vous affliger avant le tem[p]s ; il y avoit prés de 6 mois qu’il avoit renoncé à toute correspondance, excepté à la votre dont son esprit s’occupoit agreablement. Il m’en parla en ces termes lors qu’il prit cette resolution, et celle de renoncer aussi à la lecture / des nouvelles et des au[tres] ecrits qui paroissoient sur les matieres du tem[p]s. La crainte qu’il eut d’en avoir la tete rompue par le peuple refugié l’obligea de faire dire chez luy qu’il étoit malade et qu’on ne pouvoit plus luy parler ni le voir sans l’incommoder ; un certain nomb[re] d’elus furent exceptez de cet ordre, savoir Mr Bânage, Mess rs Passe [2], Mr Leers, quelques autres et moy ; un peu après le depart de la der[nie]re qu’il vo[u]s a ecrite, je l’allay voir po[u]r plusieurs petits ordres dont il m’avoit chargé, je luy dis q[ue] je vo[u]s avois envoié tout ce qu’il avoit souhaité, et de mon chef la relation de Munster [3], croiant qu’il auroit excepté cette petite piece, mais il ne l’avoit point vuë, et quoy que je luy dis que je la croyois digne de sa curiosité, il se contenta d’un petit recit verbal q[ue] je luy en fis, me disant qu’il vouloit profiter du peu de tem[p]s qui luy restoit po[u]r repondre à Jaquelot, et po[u]r achever de corriger la replique qu’il venoit de faire à celle de Le Clerc [4]. Cette replique de Mr Bayle est de 13 ou 14 feuilles, Leers m’a dit qu’elle paroitroit dans peu et que c’est un merveilleux ouvrage. Quant à la reponse à Jaquelot, on la verra aussi dans peu, mais imparfaite, car Mr Bayle n’en avoit composé que 16 feuilles, et en avoit / encore 6 feuilles à faire. Ces 16 feuilles sont corrigées et en etat, elles serviront de 5 e vol[ume] aux Questions d’un Provincial, et Leers m’a dit que pour le grossir d’une maniere proportionnée aux autres, il y joindroit quelques memoires, et lettres qui se sont trouvées parmi les papiers de Mr Bayle [5]. Vous saurez que par son testament [6] il a laissé tous ses papiers curieux dont il avoit fait une liasse au d[it] s[ieu]r Leers. Il a aussi laissé sa bibliot[h]eque qui est considerab[l]e à Mons r Basnage et à Mr Passe, au pr[emi]er ses livres de theologie et de matieres ec[c]lésiastiques, et au second tous ceux qui concernent la politique, l’histoire profane, les sciences, etc. Il a fait quelques au[tr]es legs, et un de ses cousins germains [7] est son legataire universel ; ce cousin demeure à Paris, et profitera de 8 à 9000 florins d’Hollande seulem[en]t, car le reste de son bien etoit en Ang[leter]re et en Hollande à fond perdu [8]. Il recevoit de frequentes visites, mais courtes de ces Mess rs, surtout de Mr Basnage qui etoit le depositaire de ses secrets les plus intimes, et de ceux de sa conscience ; aussi n’a-t-il voulu avoir dans ses derniers jours d’autres consolations que de cet habile ministre qui est un parfaitement honnete homme, et aussi honnete homme que ce maraut de / Jurieu, son beau-frere l’est peu [9]. Mr Bayle vo[u]s aura sans doute mandé que ce faux profete, ce persecuteur de tous les honnetes gens, est l’auteur de ce libelle anonime dont Bernard a donné un extrait dans ses Nouvelles de la rep[ublique] des lettres sous le titre du Philosophe de Rotterd[am], accusé, atteint et convaincu [10]. Peutetre aurez vo[u]s la curiosité de voir ce libelle[,] en ce cas je vo[u]s l’envoyeray au pr[emi]er ordre q[u]e vo[u]s m’en donnerez. Leur mauvaise volonté, ni celle de Jaquelot et de Le Clerc n’ont pas encore paru, mais je ne la crois pas apaisée, l’ odium theologicum [11] que notre illustre amy citait si souvent et dont il a senti de si cruels effets, ne pardonne jamais rien, et persecute jusqu’au plus proffond des enfers. Mais de quoy peut servir à ces furieux de s’être liguez contre cet Achille, dont les ouvrages qui ne mour[r]ont jamais les confondra [ sic] eternellement ; il auroit pu dire avec Horace, Exegi monumentum ære perennius [12], si sa modestie et sa douceur qui luy etoient si naturelles ne s’y fussent opposées [.]

Il est tard Monsieur, et je ne puis ce soir achever cette lettre, ce sera po[u]r l’ord[inai]re prochain[.] Ce commencement vo[u]s fera connoitre que j’ay reçu votre lettre du 21 e de ce mois [13], et vo[u]s verrez par mon obeissance aux ordres qu’elle contient, combien je suis sensible à l’honneur et aux offres obligeantes que vo[u]s me faites, je tacheray de les meriter et de vo[u]s temoigner [avec] combien de veneration je suis, Monsieur, votre tres humb[le] et tres obeis[sant] servit[eur] Destournelles Ce 27 jan[vi]er 1707.

Notes :

[1] La dernière lettre que nous connaissions de Bayle à Dubos est celle du 1 er décembre 1706 (Lettre 1737).

[2] C’est-à-dire M. Paets le fils : voir Lettres 504, n.11, et 520.

[3] Il s’agit sans doute de la Relation véritable de ce qui s’est passé à Munster au sujet de l’élection de l’évêque d’aujourd’hui [...] par une personne désintéressée (Mayence 1707, 12°), qui avait dû paraître à la fin de l’année 1706.

[4] Au moment de sa mort, Bayle travaillait encore aux Entretiens de Maxime et de Thémiste, qui restèrent inachevés mais qui parurent chez Reinier Leers en 1707 : voir Lettres 1704, n.2, et 1747, n.4.

[5] Ce projet ne se réalisa pas : voir Lettre 1753, n.7.

[6] Voir le testament de Bayle en Annexe I du tome XIII.

[7] Charles Bruguière de Naudis : voir la Lettre 1754. Il était à cette date secrétaire chez François d’Usson de Bonrepaux, comme on l’apprend par la lettre de Destournelles à Dubos du 11 avril 1707 : voir P. Denis, Lettres autographes de la collection de Troussures (Paris, Beauvais 1912), p.193.

[8] Sur les investissements de Bayle, voir Lettre 1349, n.10.

[9] L’épouse de Jurieu, Hélène Du Moulin, était la sœur de l’épouse de Jacques Basnage, Suzanne Du Moulin.

[10] Pierre Jurieu, Le Philosophe de Rotterdam, accusé, atteint et convaincu (Amsterdam 1706, 12°), recensé dans les NRL, octobre 1706, art. II. Voir aussi Le Clerc, Bibliothèque choisie, novembre 1707, p.408-414 ; BUH, 1706, p.38 ; Mémoires de Trévoux, juin 1707, p.1119, et E. Kappler, Bibliographie de Jurieu, n° 49, p.210-212.

[11] « le zèle religieux ».

[12] Horace, Odes, III, 30, 1 : « J’ai achevé un monument plus durable que le bronze. »

[13] La lettre de Dubos à Destournelles du 21 janvier 1707 est perdue.

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