Lettre 1759 : Jean Barbeyrac à Pierre Des Maizeaux

A Berlin, ce 7 mai 1707

J’ai reçu, Monsieur, votre derniere lettre il y a quinze jours [1], et j’envoie celle-ci en Hollande, par Mr L’Enfant [2] [ sic], qui, à ce qu’il croit, poussera son voyage jusqu’en Angleterre. Vous me faites un sensible plaisir, de me promettre de me communiquer les réflexions que vous pourrez faire sur les deux petits livres, que vous aurez sans doute reçus avant cette lettre [3]. Plus vous en userez avec liberté, et plus vous m’obligerez. Je suis ravi que ce que vous avez lû de mes remarques sur Pufendorf [4] ne vous aît pas déplu : mais je n’accepte pas et je ne crois pas pouvoir accepter le jugement trop avantageux, par lequel vous relevez le prix des notes au-dessus de celui du texte. Indépendamment même de toute comparaison, je ne sai si l’on doit tant mépriser Pufendorf. Il a ses défauts, sans doute : je ne les ai ni palliez, ni dissimulez ; et si je n’ai pas relevé en détail tout ce qui le méritoit, pour ne pas effaroucher ceux qui, à cause de quelques fautes, condamnent légérement les meilleurs livres, j’ai assez fait sentir en gros ce que je pensois. Mais, malgré toutes ses imperfections, je ne crains point de dire, mis à part tout intérêt de traducteur, que nous n’avons point de si bon ouvrage en ce genre ; et Mr Locke, juge compétent sur ces sortes de matiéres, en jugeoit bien autrement que les habiles gens dont vous me parlez [5].

Les deux ou trois premiers chapitres de ce livre, ne préviennent pas en faveur de l’auteur : et peut-être que si on le lisoit avec soin d’un bout à l’autre, et qu’on mît ensuite dans une juste balance le bon avec le mauvais, on trouveroit que le prémier l’emporte de beaucoup sur l’autre. Vous me faites, Monsieur, trop d’honneur de dire, qu’un ouvrage de mon chef sur cette matiére [6] auroit mieux contenté les connoisseurs. Je ne me sens point du tout capable d’une telle entreprise ; et quand je le serois, je n’aurois pas dû m’y engager. Il me semble que Pufendorf a pris le bon chemin dans l’explication du droit nat[urel] et qu’on ne pourra guéres que bâtir sur ses principes. Or, à moins que d’avoir bien des choses nouvelles à dire, il faut laisser un auteur en paisible possession de la gloire qu’il s’est acquise en écrivant sur quelque sujet : et ce seroit surtout une témérité à une personne qui n’a aucun nom dans le monde, de • donner lieu de croire qu’il veut s’élever sur les ruïnes d’un écrivain célébre. Le public d’ailleurs ne revient pas aisément de la prévention où il est en faveur d’un ouvrage. Tant qu’on ne lui fait pas voir clairement que le fond n’en vaut rien. Ainsi, pourvû qu’un livre soit passablement bon, il / vaut mieux travailler à le rectifier par des notes et de petites réparations qui le lai[ssent] subsister dans le monde, que de multiplier, sans beaucoup de nécessité, le nombre des l[ivres] qui n’est déjà que trop grand. Je ne me flatte pas d’avoir rendu ce service à Pufendorf autant qu’auroit pû le faire quelque personne fort habile : mais j’ai fait ce que j’ai pû, dans le cours d’un si long et si pénible travail ; et peut-être que quelque jour j’aurai lieu de mettre cet ouvrage • dans un meilleur état.

Vous avez raison, Monsieur, de croire que Mr Bayle étendoit le pyrrhonisme jusqu’aux démonstrations mathématiques [7]. Cela paroit trop clairement par tous ses ouvrages pour pouvoir en douter ; et cela étant, je ne vois pas de quoi il pouvoit être assûré. Quoi que je ne sois pas mathématicien, il me semble que quand on peut résister à l’évidence des prémiers p[rinci]pes de la géométrie, il n’y a rien au monde dont on doive se paier. Quelque bonne opinion que j’aie de vous, j’ai de la peine à me persuader que vous eussiez pû le faire revenir dans une heure ou deux de conversation. Il avoit pris son parti il y a long tem[p]s ; et je crois qu’il y a peu de gens aussi prévenus en faveur des sentimen[t]s qu’ils ont embrassé[s] de bonne heure témérairement et sans examen, qu’il l’étoit en faveur du pyrrhonisme auquel il rapportoit toutes ses études. Il se tuë de prouver, dans ses derniers ouvrages, que l’évidence n’est pas le caractére de la vérité [8] ; et en vertu de quoi vouloit-il donc que l’on crût qu’il étoit persuadé de tel ou tel sentiment ?

Si Mr Locke décidoit positivement et d’une maniére déterminée qu’il n’y a qu’une substance, il ne suivoit pas ses propres principes, et il étendoit son jugement au-delà de sa perception [9]. Tout ce qu’il dit dans son Traité de l’entendement se réduit à prouver, que, comme nous ne connaissons pas distinctement la nature du corps et de l’esprit, nous ne pouvons pas affirmer, ni que la pensée et l’étendue soient deux choses entiérement distinctes, qui ne puissent point subsister dans un seul et même sujet, ni que ce soient • deux attributs d’une seule et même substance : de sorte qu’on est aussi téméraire de soûtenir positivement le dernier, qu’on le seroit de soûtenir le prémier. Peut-être que Mr Locke n’avançoit là-dessus que des conjectures dans son traité de l’espace [10]. Quoi qu’il en soit, je n’ai point prétendu vous attribuer de penser que Mr Locke fut spinoziste à tous égards : ce que je disois, ne tomboit que sur l’unité des substances, qui est le grand principe de Spinoza. Au reste, vous souhaitiez que Mr Le Clerc défendît son ancien ami contre ce que Mr Bayle a dit dans le IV e t[ome] des Provinc[iales] [11]. Vous aurez eû satisfaction avant que de recevoir cette lettre, puis que vous aurez sans doute vû alors le XII e tome de la Bibl[iothèque] choisie, où il examine aussi les idées de Mr Locke sur la liberté [12]. Le chap[itre] de l’ Essai sur l’entendement où cette matiére est traitée, m’avoit toûjours paru un peu • embarrassé, depuis même que Mr Locke m’eût envoyé les additions qu’on a inserées maintenant dans la nouvelle édition. Il me sembloit qu’il avait affecté sans nécessité un nouveau langage, quoi que dans le fond ses idées revinssent à celles des partisans de la liberté d’indiffërence, qui seule mérite le nom de liberté [13]. Je compren[d]s qu’il devoit avoir eû quelque dispute là-dessus avec Mr Le Clerc. Vous étes trop obligeant, Monsieur, de m’envoyer le livre de Mr Caroll [14]. Je ne sai pas encore assez d’anglais pour le lire : mais j’ai résolu de m’attacher à cette langue, et c’est / [pou]r cela que j’ai prié Mr de La Motte [15] de faire venir d’Angleterre un exemplaire des Serm[ons] de Tillotson [16], qu’il me dit que vous avez eu la bonté d’acheter pour moi. Je vous suis obligé de la peine que vous avez prise d’acheter ce livre, et du présent que vous me faites de l’autre. Apparemment • je les recevrai bientôt.

Comme les imprimeurs ne m’ont pas laissé le tem[p]s de relire toutes les feuilles de l’abrégé des Devoirs de l’homme et du citoyen [17], ni d’envoyer l’ errata de celles que j’avois lües, je vous marquerai ici les plus considérables.

pag[e] 44, lig[ne] 30. satisfaite : lisez satisfaite aisément.

p. 85, l. 23. augmenter les etc. lis[ez] augmenter ce qui sert aux besoins et aux commoditez de etc.

p.112, l. 27. ne s’étendoit : lis[ez] ne s’étendant.

p.137, l.14. nôtre : lis[ez] noire.

p. 265, l. 24. fait injure : lis[ez] fait quelque injure. p.314, l. antepen[ultième]. supposer : lis[ez] supporter

p.344, ch. XVI, l. 6. et amitié : lis[ez] et en amitié.

Voilà bien des bagatelles, Monsieur : il vaut mieux laisser vuide le reste de cette page, que de vous ennuier plus long tem[p]s. Je finis donc ici en vous assûrant que je suis toujoûrs, Monsieur, vôtre très-humble et très-obéïssant serviteur Barbeyrac

On dit que Mr Jaquelot est fort occupé à répondre aux Entretiens posthumes de Mr Bayle [18][.] Il disoit, il y a quelque tem[p]s, que Mr Bayle l’avoit bien maltraité, mais qu’il n’épargneroit pas sa mémoire.

 

A Monsieur / Monsieur Des Maizeaux / A Londres. •

Notes :

[1] Cette lettre de Des Maizeaux à Barbeyrac ne nous est pas connue. Elle ne figure pas parmi les lettres signalées par J. Almagor, Pierre Des Maizeaux (1673-1745). Journalist and English correspondent for Franco-Dutch periodicals 1700-1720 (Amsterdam and Maarssen 1988), Annexe IV, p.231-237.

[2] Jacques Lenfant (1661-1728), autrefois correspondant assidu de Bayle et de Le Clerc, était pasteur de l’Eglise française de Berlin depuis 1689 ; il avait été, avec Isaac de Beausobre, chapelain de la reine Sophie Charlotte et, depuis la mort de celle-ci le 1 er février 1705, avait été nommé chapelain du roi Frédéric. Il était membre du consistoire supérieur de l’Eglise française de Berlin et membre du Conseil français (qui dirigeait les affaires générales de la communauté française). Il venait de partir pour les Provinces-Unies et devait, en effet, poursuivre son voyage jusqu’à Londres, où il prêcha devant la reine Anne avant de retourner à Berlin. A partir de 1708, il contribua des articles à la Bibliothèque choisie de Le Clerc ; en 1720, il lança la Bibliothèque germanique et fut élu membre de l’Académie des sciences de Berlin le 2 mars 1724. Lorsque, en 1715, les pasteurs français furent affectés à des paroisses particulières, il reçut celle du Werder, où il prêcha jusqu’à sa mort. Voir Bibliothèque germanique, XVI (1729), p.115-129 : « Mémoire historique de la vie, de la mort et des ouvrages de M. Lenfant » ; J. Sgard, Dictionnaire des journalistes (art. de P. Rétat). Lenfant était proche de Jean Barbeyrac, comme on le voit par la lettre adressée par celui-ci à Jean Le Clerc le 10 avril 1707 (éd. Sina, n° 414, iii.14 : lettre citée ci-dessus, Lettre 1731, n.3). Il entretenait également une correspondance avec son ancien professeur, Louis Tronchin, et avec Jean-Alphonse Turrettini : voir O. Fatio, Louis Tronchin (1629-1705), une transition calvinienne (Paris 2016), s.v., et M.-C. Pitassi, Inventaire Turrettini, s.v.

[3] Sur ces ouvrages de Noodt et de Pufendorf, voir Lettres 1497, n.4, et 1739, n.3, 15 et 16.

[4] Des Maizeaux avait dû faire l’éloge de la préface de Barbeyrac à sa traduction de Pufendorf : voir Lettre 1739, n.15.

[5] Dans sa lettre perdue, Des Maizeaux avait apparemment évoqué le jugement négatif d’« habiles gens » sur le livre de Pufendorf : nous ne saurions les identifier.

[6] Barbeyrac devait publier surtout des traductions ( Grotius, Pufendorf, Noodt, Tillotson, Cornelius van Bynkershoek, Richard Cumberland) au cours des années suivantes, mais devait aussi composer quelques ouvrages personnels : un Traité du jeu : où l’on examine les principales questions de droit naturel et de morale qui ont du rapport à cette matière (Amsterdam 1709, 8°, 2 vol.), un Discours sur l’utilité des lettres et des sciences par rapport au bien de l’État, prononcé aux promotions publiques du Collège de Lausanne, le 2 de mai 1714 (Amsterdam 1715, 12°). Le bénédictin Rémy Ceillier (1688-1761) publia une critique des commentaires de Barbeyrac dans sa préface à la traduction de Pufendorf : Apologie de la morale des Pères de l’Eglise contre les accusations de Jean Barbeyrac (Paris 1718, 4°), qui provoqua la publication anglaise, The Spirit of the ecclesiasticks of all sects and ages : as to the doctrines of morality, and more particularly the spirit of the ancient Fathers of the Church, examin’d by Mons. Barbeyrac, [...] translated from the French by a gentleman of Gray’s-Inn. With a preface by the author of « The Independent Whig » [Thomas Gordon] (London 1722, 8°), entraînant une réponse de Richard Grey, The Spirit of Infidelity Detected. In Answer to a scandalous pamphlet, intituled, « The Spirit of Ecclesiasticks of all Sects and Ages, as to the Doctrines of Morality ; and more particularly the spirit of the ancient Fathers of the Church, examined » : by Mons. Barbeyrac [...] By a believer (London 1723, 8°), et une réponse de Barbeyrac dans son Traité de la morale des Pères de l’Eglise : où en défendant un article de la préface sur Puffendorf, contre l’« Apologie de la morale des Pères » du P. Ceillier, religieux bénédictin de la congregation de St. Vanne et de St. Hydulphe, on fait diverses réflexions sur plusieurs matières importantes (Amsterdam 1728, 4°). Voir aussi les Écrits de droit et de morale de Barbeyrac, éd. S. Goyard-Fabre (Paris 1996) ; ainsi que F. Palladini, Farewell to Berlin : two newly discovered letters by Jean Barbeyrac (1674-1744) (Kidlington 2007) et, de la même, Die Berliner Hugenotten und der Fall Barbeyrac : Orthodoxe und « Sozinianer » im Refuge (1685-1720) (Leiden etc. 2011) ; F. Lomónaco, Jean Barbeyrac editor of Gerard Noodt (Berlin 2012).

[7] Dans le sillage de Gassendi, Exercitationes paradoxicæ adversus Aristoteleos (Amstelodami 1624, 1649, 8° ; trad. fr. B. Rochot, Paris 1959), Bayle s’en était pris à la certitude des mathématiques dans la préface de son Projet et fragmen[t]s d’un dictionnaire critique (Rotterdam 1692, 8°) : « On me dira peut-être que ce qui semble le plus abstrait et le plus infructueux dans les mathematiques ap[p]orte au moins cet avantage, qu’il nous conduit à des veritez dont on ne sauroit douter, au lieu que les discussions historiques, et les recherches des faits humains nous laissent toûjours dans les tenebres, et toûjours quelques semences de nouvelles contestations. Mais qu’il y a peu de prudence à toucher à cette corde ! Je soutiens que les veritez historiques peuvent être poussez à un degré de certitude plus indubitable, que ne l’est le degré de certitude à quoy l’on fait parvenir les veritez geometriques ; bien entendu que l’on considerera ces deux sortes de veritez selon le genre de certitude qui leur est propre. [...] D’ailleurs, n’en deplaise à Messieurs les mathematiciens, il ne leur est pas aussi aisé d’arriver à la certitude qu’il leur faut, qu’il est aisé aux historiens d’arriver à la certitude qui leur suffit. Jamais on n’objectera rien qui vaille contre cette verité de fait, que Cesar a bat[t]u Pompée ; et dans quelque sorte de principes qu’on veüille passer en disputant, on ne trouvera guere de choses plus inebranlables que cette proposition, Cesar et Pompée ont existé et n’ont pas été une simple modification de l’ame de ceux qui ont ecrit leur vie : mais pour ce qui est de l’objet des mathematiques, il est non seulement très-mal-aisé de prouver qu’il existe hors de notre esprit ; il est encore fort aisé de prouver qu’il ne peut être qu’une idée de nôtre ame. [...] En un mot, l’objet des mathematiques étant des points absolument indivisibles, des lignes sans largeur ni profondeur, des superficies sans profondeur, il est assez evident qu’il ne sauroit exister hors de nôtre imagination. Ainsi il est metaphysiquement plus certain, que Ciceron a existé hors de l’entendement de tout autre homme, qu’il n’est certain que l’objet des mathematiques existe hors de nôtre entendement. » Bayle reprend les mêmes arguments dans le DHC, art. « Zénon d’Elée », rem. F, G et K, et retient son analyse de la certitude historique dans l’article « Beaulieu (Louis Le Blanc de) », rem. F. Cette analyse de l’« incertitude » – de l’abstraction de l’objet – des mathématiques constitue pour Barbeyrac la démonstration définitive que Bayle est un pyrrhonien de bout en bout. Voir le commentaire de G. Mori, «  Scepticisme ancien et moderne chez Bayle  », Libertinage et philosophie au XVII e siècle, 7 (2003), p.271-290.

[8] Voir le DHC, art. « Pyrrhon », rem. B : « Tout aussi-tôt l’abbé philosophe déclara à l’autre que pour espérer quelque victoire sur un sceptique, il faut lui prouver avant toutes choses que la vérité est certainement reconnoissable à quelques marques. On les appelle ordinairement criterium veritatis. Vous lui soutiendrez avec raison que l’évidence est le caractere sûr de la vérité ; car si l’évidence n’étoit pas ce caractere, rien ne le seroit. Soit, vous dira-t-il, c’est là où je vous atten[d]s, je vous ferai voir des choses que vous rejettez comme fausses, qui sont de la derniere évidence. I. Il est évident que les choses qui ne sont pas différentes d’une troisieme, ne différent point entre elles : c’est la base de tous nos raisonnemen[t]s, c’est sur cela que nous fondons tous nos syllogismes, et néanmoins la révélation du mystere de la Trinité nous assûre que cet axiôme est faux. [...] Or, si en passant des ténèbres du paganisme à la lumiere de l’Evangile, nous avons appris la fausseté de tant de notions évidentes, et de tant de définitions certaines, que sera-ce quand nous passerons des obscuritez de cette vie à la gloire du paradis ? N’est-il pas bien apparent que nous apprendrons la fausseté de mille choses qui nous paroissent incontestables ? Profitons de la témérité avec laquelle ceux qui vivoient avant l’Evangile nous ont affirmé comme véritables certaines doctrines évidentes, dont les mysteres de notre théologie nous ont révélé la fausseté. Passons à la morale. I. Il est évident qu’on doit empêcher le mal si on le peut, et qu’on peche si on le permet lorsqu’on le peut empêcher. Cependant notre théologie nous montre que cela est faux : elle nous enseigne que Dieu ne fait rien qui ne soit digne de ses perfections, lorsqu’il souffre tous les desordres qui sont au monde, et qu’il lui étoit facile de prévenir. [...] Vous m’allez dire qu’il ne faut point mesurer les devoirs du Créateur à l’aune de nos devoirs. Mais si vous le faites, vous tombez dans les filets de vos adversaires. C’est là où ils vous veulent, leur grand but est de prouver que la nature absolue des choses nous est inconnue et que nous n’en connoissons que certains rapports. [...] Voiez donc à quoi vous vous exposez, en leur disant que les idées que nous avons de la justice, et de l’honnête, souffrent exception, et sont relatives. [...] Je conclus en cette maniere. S’il y avoit une marque à laquelle on pût connoitre certainement la vérité, ce seroit l’évidence : or l’évidence n’est pas une telle marque, puisqu’elle convient à des faussetez ; donc. »

[9] Barbeyrac reste sceptique à l’égard du prétendu « spinozisme » de Locke ; Des Maizeaux avait lancé le propos dans une lettre antérieure : voir Lettre 1739, n.10. Voir aussi Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humaine, IV.iii.6, éd. E. Naert, p.440-446 ; éd. J.D. Moyal, p.739-740 ; éd. J.-M. Vienne, ii.294-295 : « Mais après tout cela, je crois pouvoir dire hardiment, sans faire de tort à la perfection humaine, que notre connoissance ne sauroit jamais embrasser tout ce que nous pouvons désirer de connoître touchant les idées que nous avons, ni lever toutes les difficultés et résoudre toutes les questions qu’on peut faire sur aucune de ces idées. [...] Nous avons des idées de la matiére et de la pensée ; mais peut-être ne serons-nous jamais capables de connoître si un être purement matériel pense ou non, par la raison qu’il nous est impossible de découvrir par la contemplation de nos propres idées, sans Révélation, si Dieu n’a point donné à quelques amas de matiére disposés comme il le trouve à propos, la puissance d’appercevoir et de penser ; ou s’il a joint et uni à la matiére ainsi disposée une substance immatérielle qui pense. Car par rapport à nos notions il ne nous est pas plus mal-aisé de concevoir que Dieu peut, s’il lui plaît, ajouter à notre idée de la matiére la faculté de penser, que de comprendre qu’il y joigne une autre substance avec la faculté de penser, puisque nous ignorons en quoi consiste la pensée, et à quelle espéce de substances cet Etre tout-puissant a trouvé à propos d’accorder cette puissance, qui ne sauroit être dans aucun être créé qu’en vertu du bon plaisir et de la bonté du Créateur. »

[10] Locke, Essai, II, xiii : « Des modes simples ; et premiérement, de ceux de l’espace » ; éd. E. Naert, p.120-134 ; éd. J.D. Moyal, p.260-278, et II, xxiii : « De nos idées complexes des subtances », éd. E. Naert, p.230-249 ; éd. J.D. Moyal, p.420-449. Voir aussi H. Kochiras, « Locke’s Philosophy of Science », in E.N. Nalta (dir.), The Stanford Encyclopedia of Philosophy (édition été 2014), http://plato.stanford.edu/archives/... et sa bibliographie, en particulier, J. Yolton, « The Science of Nature », in J.W. Yolton (dir.), John Locke : problems and perspectives (Cambridge 1969), p.183–193 ; R.S. Woolhouse, Locke’s Philosophy of Science and Knowledge (Oxford 1971) ; du même, « Locke’s theory of knowledge », in V. Chappell (dir.), The Cambridge Companion to Locke (New York 1994), p.146–171 ; J. Hill, « Locke’s account of cohesion and its philosophical significance », British Journal for the history of philosophy, 12 (2004), p.611-630 ; et R.S. Woolhouse, « Locke and the Nature of Matter », in C. Mercer and E. O’Neill (dir.), Early Modern Philosophy : mind, matter, and metaphysics (Oxford 2005), p.142–161.

[11] Des Maizeaux aurait souhaité que Le Clerc prenne la défense de Locke contre la critique de Bayle dans la RQP, III e partie, §XV ( OD, iii.941-942).

[12] Voir Jean Le Clerc, Bibliothèque choisie, tome XII (1707), art. III : « « Remarques sur l’ Essai concernant l’entendement de Mr Locke », comprenant une défense de Locke contre Bayle. C’est dans ce même tome de son périodique que Le Clerc recense les traductions de Pufendorf et de Noodt par Jean Barbeyrac : voir Lettre 1757, n.3.

[13] Position extrême de Barbeyrac, en effet incompatible avec celle de Locke, qui n’admet que la liberté de contrainte : voir Locke, Essai, II.xxi, éd. E. Naert, p.180-224 ; éd. J.D. Moyal, p.347-410. Sur l’analyse de Bayle, qui met en cause la liberté d’indifférence dans le cadre de l’occasionalisme, mais qui souligne que son absence mine la morale chrétienne, voir le DHC, art. « Rorarius », rem. F ; RQP, II, §138-142, III, §29, et le commentaire de G. Mori, Bayle philosophe, p.85-87, 121-122, 173-181.

[14] William Carroll est l’auteur de plusieurs ouvrages qui pouvaient intéresser Des Maizeaux : certains furent publiés sous son nom : A dissertation upon the tenth chapter of the fourth book of Mr Locke’s « Essay concerning humane understanding » (London 1706, 8°) ; A letter to the Reverend Dr. Benjamin Prat [...] wherein, the dangerous errors in a late book, intituled, « An essay concerning the use of reason in propositions, the evidence whereof depends upon human testimony » : are detected, confuted, and gradually deduc’d from the very basis of all atheism, upon which alone they are bottom’d (London 1707, 4°) ; d’autres furent publiés anonymement : deux ouvrages contre Samuel Clarke : Remarks upon Mr. Clarke’s sermons, preached at St. Paul’s against Hobbs, Spinoza, and other atheists : Wherein ’tis demonstrated : I. That Mr. C. by the sceptical hypothesis he imploys, absolutely cuts off all possible means of knowing the nature, or of proving the existence of the one only true God, against Hobbs, Spinoza, or any other atheists whatever. II. That in reference to God, or spirits, he reduces humane understanding, to the most incurable state of scepticism. These two particulars are handl’d and prov’d geometrically. III. The reasons are produced which convince the author of this paper, that those Sermons do rather establish than destroy, do rather confirm than confute Spinoza’s hypothesis (London 1705, 4°) et The Scepticism and fundamental errors establish’d in Mr Clarke’s sermons, preach’d at St. Paul’s, more fully discovered [...] (London 1706, 8°), et un ouvrage contre le spinozisme : Spinoza reviv’d : or, a treatise, proving the book, entitled, « The Rights of the Christian Church, etc., in the most notorious parts of it, to be the same with Spinoza’s « Rights of the Christian clergy », etc. And that both of them are grounded upon downright atheism ; to which is added, A preliminary discourse relating to the said books, by the Reverend Dr. George Hicks (London 1709, 8°), suivi, sous son nom, de Spinoza reviv’d. Part the second. Or, A letter to Monsieur Le Clerc, occasion’d by his « Bibliotheque choisie », tom. 21 : wherein Her Majesty’s prerogative, and the authority of Parliaments, are defended. As also a full confutation of the many calumnies which the said Monsieur Le Clerc hath endeavour’d to throw on the learned and reverend persons that wrote against the seditions and atheistical principles, in a book entituled, « The Rights of the Christian Church asserted, etc. » (London 1711, 8°). Carroll s’en prenait à Matthew Tindal, The Rights of the Christian church asserted, against the Romish, and all other priests who claim an independent power over it. With a preface concerning the government of the Church of England, as by law establish’d (London 1706, 8°) et à « Lucius Antistius Constans » (pseudonyme éventuellement de Pieter de la Court [1618-1685]), De Jure Ecclesiasticorum, liber singularis (Alethopoli [Amsterdam] 1665, 8°). De ce dernier livre de Carroll, R.L. Colie évoque une édition de 1704, que nous n’avons su localiser ; toutes les éditions connues datent de 1709. C’est sans doute du premier des ouvrages cités ci-dessus que Des Maizeaux avait tiré sa lecture « spinoziste » de Locke : voir les articles de R.L. Colie, « Spinoza and the early English deists », et de S. Brown, « Locke as secret “Spinozist” : the perspective of William Carroll », cités Lettre 1739, n.10.

[15] Charles Pacius de La Motte, correcteur d’imprimerie à Amsterdam : voir Lettre 1695, n.3.

[16] Il y eut de très nombreuses éditions des sermons de John Tillotson (1630-1694), archbishop of Canterbury (1691-1694), telles que les Sermons preach’d upon several occasions (London 1671, 8° ; 4e éd., London 1680, 8° ; 6e éd., London 1685-1695, 8°, 2 vol.), et Several discourses, éd. Ralph Barker (London 1695-1704, 8°, 5 vol.). Barbeyrac devait en publier une traduction : Sermons sur diverses matières importantes (Amsterdam 1708-1716, 8°, 6 vol. ; Paris 1713, 12°, 8 vol.).

[17] La traduction par Barbeyrac de l’abrégé de Pufendorf, Les Devoirs de l’homme et du citoien : voir Lettre 1739, n.15.

[18] Isaac Jaquelot rédigeait sa Réponse aux « Entretiens » composés par M. Bayle contre « La Conformité de la foy avec la raison », et l’« Examen de sa théologie » (Amsterdam 1707, 12°), qui devait être recensée par Jean Le Clerc, Bibliothèque choisie, tome XIII (1707), art. XI, 5, p.416-417, et dans le JS du 3 décembre 1708. Jacques Bernard ne devait pas recenser cet ouvrage mais publia dans les NRL, décembre 1708, art. XI, un « Eloge de M. Jaquelot » à l’occasion de sa mort.

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