Lettre 1 : Jacob Bayle à Jean Bayle

A Puylaurens [1] ce mardy 21 fevrier 1662
Monsieur mon tres honnoré pere,

Je ne doutte pas que vous n’ayés êté faché de ce que j’ay laissé passer un long espace de tems depuis mon depart d’aveq[ue] vous jusqu’à maintenant sans vous êcrire : Mais ce qui me doit consoler et justifier tout ensemble est que ce n’a pas êté à manq[ue]* d’une soigneuse recherche des commodités* ; Car je puis vous asseurer que j’ay employé toutes les diligences possibles pour vous faire tenir quelqu’une de mes lettres ; ce qui m’a êté impossible à cause du peu de commerce qui se trouve d’icy au Carla. Ce que m[ademois]elle de Rivalz et Mr son beau frere [2] vous ont dit qu’ils ont reçeu 3 ou 4 fois des lettres de Puylaurens ne doit avoir aucunem[en]t accreu votre deplaisir, parce qu’il se p[e]ut faire que lors que l’on leur a êcrit[,] cela s’est fait par une voye que j’ignorois : Soyés donc certain je vous prie que s’il s’est êcoulé un mois et demy sans que vous ayés reçeu de mes nouvelles[,] la faute ne m’en doit point être imputée mais bien à ceux qui sont venus en ville sans m’avertir, car lors que je suis dans mon cabinet je ne sçay pas l’arrivée des personnes qui viennent de nos quartiers*. Maintenant que cette favorable commodité s’est offerte à moi je serois sans doutte coupable de la faute dont je me veux deffendre si je la laissois passer sans vous repondre aux choses q[ue] vous me demandés. Je vous confirmerai donc dans cette lettre ce que je vous ai dit dans ma precedente* (qui vous doit être rendüe par le frère de Jan Roux [3] ) que j’ay demeuré ches Mr Malabiou [4] en pension depuis le 27 de decembre que j’arrivay à Puylaurens [5] jusqu’au 13 de fevrier pour le prix de 40 êcus par an [6], et pour le payem[en]t de ce mois et demi de depance je luy ai baillé* 5 ecus. Mais parce que j’ay mieux aimé me joindre avec les proposans [7] tant pour ce qui concerne la depance que pour ce qui regarde la conversa[ti]on où on p[ro]fite beaucoup[,] je me suis mis en service pour lequel et pour ma depence future j’ay baillé 2 ecus qui me restoient à Mr Malabiou ce qui sera en deduction, Car vous scaurés q[ue] de neuf ecus et demi que vous me baillates j’ay baillé 7 ecus à Mr Malabiou et 1 ecu pour deux mois de musiq[ue] [8], et le reste pour des chandeles ou du papier. C’est tout ce que je vous puis dire pour ce qui concerne ma depance.

Il ne court point de nouvelles icy. Je vous dirai seulem[en]t que presq[ue] toutes les troupes qui sont demeuré à Montauban durant ces dernieres affaires [9] sont passés en ville et ont pris la route du coté de Castelnaudarri. On disoit aussi qu’on transportoit l’Academie à Negrepelisse [10] mais il n’y a point de nouvelle asseurée pour ce regard. Le Colege est en bon etat, il y a assés d’ecoliers et sur tout de p[ro]posans dont le nombre monte jusqu’à 43 ou 44. Pour celuy de notre classe [11] il n’a pas creu, mais au contraire a diminué de 2.

Je vous prie faire vos efforts pour envoyer mon frere  [12] en ville car il fera un double profit. Et faites qu’il s’exerce principalem[en]t dans la traduction des autheurs. Lors qu’il sera arrivé je luy ferai voir la belle traduction d’ Horace en beau langage et mot à mot [13], et enfin plusieurs autres des autheurs difficiles, ce qui luy rendra la langue latine familiere, et l’histoire et la fable commune. Mes etudes sont en bon etat, et je lis maintenant le cours de Mr Verdier [14] de qui Mr Ramondou [15] suit les traces. Nous avons veu les principes de la constitution et de la genera[ti]on du corps naturel, ses causes et ses effets[,] nous sommes maintenant aux p[ro]prietés qu’il possede ascavoir le mouvem[en]t, l’infini, la grandeur, le lieu, le vuide, et le tems. Si vous ecrivés à Mr Ramondou je vous prie de luy dire qu’il luy plaise me bailler une harangue aux disputes publiques, et même q[ue] ce fut celle qui se prononce avant la reception du laurier [16], pourveu qu’il ne l’ayt pas promise. Vous verrés par la lettre que le s[ieu]r Barrau [17] vous ecrit comme il luy est impossible de vous envoyer encore ce que vous attendiés de luy. Je suis

Mr et tres honnoré pere

V[ot]re tres humble et obeissant serviteur BAYLE

A Monsieur / Monsieur Baylé f. m. d. s. E [18]. / Au Carla

Notes :

[1] Quand l’Académie réformée de Montauban fut transférée par décision royale à Puylaurens, en 1659, cette sanction d’une émeute, liée au partage imposé de ses locaux avec un collège jésuite, sembla être non seulement un épisode local, mais un revers de portée nationale pour le protestantisme français. Toutefois, l’historien est en droit de penser que si cette institution ne fut abolie par les autorités politiques qu’en 1684, c’est bien parce qu’installée dans une petite ville et loin des jésuites, elle se trouva plus à l’abri que si elle était demeurée à Montauban. Sur cette Académie, voir M. Nicolas, Histoire de l’ancienne Académie protestante de Montauban […] et de Puylaurens (Montauban 1885) ; C. Pradel, Notes historiques sur la ville de Puylaurens (Toulouse 1907) ; G. Tournier, « L’Académie protestante de Puylaurens », Revue de théologie et d’action évangélique, 2 (1942), p.355-77 et 421-66 ; R. Toujas, « Un épisode de la contre-réforme catholique : la translation à Montauban de la Cour des Aides de Cahors (1658-1662) », Bulletin philologique et historique du Comité des travaux historiques (1953-1954), p.29-48 ; et, du même auteur, « Comment fut accordée aux protestants la permission de tenir un synode national en 1659 à Loudun », RHEF, 45 (1959), p.41-62. On peut aussi consulter, d’un point de vue plus général, l’ouvrage ancien de P. de Félice, Les Protestants d’autrefois : éducation, instruction (Paris 1902).

[2] On sait qu’à l’époque on désignait par « mademoiselle » les femmes mariées de la bourgeoisie, l’appellation de « madame » étant réservée à l’aristocratie. Il s’agit probablement ici de Suzanne de Leignis, femme du marchand Pierre Rivals et mère d’ Elie Rivals (né à Puylaurens le 23 mai 1638, il était camarade d’études de Jacob Bayle). Le beau-frère dont il est question est le pasteur de Saverdun, Laurent Rivals (qui devait mourir en 1679). Saverdun, dans la vallée de l’Ariège, se trouve à une trentaine de kilomètres du Carla, où Laurent Rivals possédait quelques terres et où il venait de temps à autre, pour la plus grande satisfaction de son vieil ami, Jean Bayle.

[3] En 1673, le registre du consistoire du Carla mentionne à plus d’une reprise Jean Roux, dont Joseph Bayle parlera aussi à son père : voir Lettre 133. Il semble avoir été un personnage d’une certaine importance au Carla, riche et généreux : voir E. Labrousse, « L’Eglise réformée du Carla en 1672-1673 », BSHPF, 106 (1960), p.31, 191-231 ; et 107 (1961), p.235, 238. Il est probable que son frère assurait les liaisons du bourg avec Puylaurens (via Saverdun, Villefranche-de-Lauragais, Caraman), par cavaliers et muletiers, à titre de commerçant ou de commissionnaire.

[4] Les Malabiou (ou Mailhabiou) étaient une des familles importantes de Puylaurens (négociants) et de Castres (plume et robe, liées à la chambre de l’Edit). Jean Malabiou, mari d’ Anne Puech (baptêmes de leurs enfants de 1647 à 1669), était greffier consulaire à Puylaurens : voir G. Dumons, « Un duel à Puylaurens en 1673 », BSHPF, 61 (1912), p.521. Un Pierre Malabiou résidait lui aussi à Puylaurens. C’est chez un des membres de cette famille, probablement l’un des deux précédents, que logeait Jacob Bayle.

[5] En réalité, les cours reprenaient le 18 octobre ; mais les étudiants pauvres, pour réduire les frais de leur scolarité, rejoignaient souvent l’Académie avec des semaines, ou même des mois, de retard.

[6] L’expression est impossible à interpréter, faute de savoir la nature (or ou argent) de l’« écu » en question. De toute façon, l’usage le plus répandu (à l’égard du personnel enseignant aussi) était alors de payer par des billets de reconnaissance de dettes, en fait non négociables (on disait : non « compensables ») sur le marché local. Dans de pareilles conditions, même d’excellents réformés pouvaient renâcler à loger des étudiants. Il est par ailleurs certain que la pauvreté de Jean Bayle l’engageait à choisir pour son fils la pension la plus spartiate possible.

[7] Les proposants, c’est-à-dire les étudiants en théologie, ne faisaient leur première « proposition » – un exercice de prédication – qu’après au moins six mois, et, le plus souvent, après un an d’inscription en théologie : voir De Félice, Les Protestants (1902), p.334. L’expression « se mettre en service » semble une locution méridionale signifiant que Jacob Bayle, cessant de manger à la table de famille des Malabiou et à un prix fixé d’avance, s’était associé à d’autres proposants (sans doute, aussi pauvres que lui) qui prenaient leur repas ensemble, sur une caisse commune.

[8] L’importance du chant des Psaumes dans le culte réformé et l’absence de tout instrument de musique capable de guider les voix des participants faisaient du chantre un personnage essentiel, mais beaucoup d’Églises avaient trop peu de ressources pour en rétribuer un. De ce fait, il était très utile qu’un futur pasteur développât ses talents musicaux.

[9] Les « dernières affaires » sont l’émeute de juin 1661, par laquelle des réformés avaient tenté de faire obstacle à l’ordre intimé par l’intendant, en vertu duquel devait être remise aux jésuites la totalité des bâtiments de l’ancienne Académie réformée. Les protestants montalbanais espéraient naïvement que le transfert à Puylaurens, un an plus tôt, n’allait être qu’une mesure temporaire. En revanche, tel fut le cas pour le décret de bannissement pris contre le recteur du collège, le pasteur Jacques Gaillard, qui fut amnistié en novembre 1662. Cette « émotion » montalbanaise de juin 1661 fut très sévèrement châtiée : il y eut quelques exécutions capitales, le consulat fut tout entier réservé aux catholiques, les remparts de la ville furent rasés et enfin la Cour des Aides fut transférée à Montauban depuis Cahors, ce qui avait pour effet de catholiciser appréciablement la population de la ville. Toutefois, économiquement, la présence de l’Académie à Montauban était plutôt une charge et il avait fallu une lettre de cachet pour forcer les consuls réformés de Puylaurens à héberger une pareille source de dettes passives pour leur ville. Les troupes, dont Jacob Bayle mentionne qu’elles ont passé en ville, venaient de Montauban par la route traditionnelle des crêtes pour continuer vers Castelnaudary. Les routes actuelles de la région n’existaient pas au seizième siècle.

[10] Situé à moins de 20 km de Montauban, Nègrepelisse aurait réduit des quatre-cinquièmes l’éloignement qui écartait de la ville le personnel académique « exilé » à Puylaurens. Jusqu’à la veille de la Révocation (voir Lettre 132), les optimistes continuèrent à espérer que l’Académie serait autorisée à revenir, sinon à Montauban, du moins dans ses environs immédiats.

[11] Les élèves de seconde année de philosophie, ou « physiciens ».

[12] Pierre Bayle, qui était dans sa quinzième année, n’avait pu encore quitter Le Carla pour étudier. Les minces ressources de la famille ne lui permettaient pas d’assumer les frais d’un double écolage.

[13] Il s’agit vraisemblablement de la version de Michel de Marolles, abbé de Villeloin (1600-1681), Les Œuvres d’Horace latin et françois (Paris 1652, 8 o, 2 vol.). Elles venaient d’être réimprimées en 1660.

[14] Jean Verdier (1600-1666) était professeur de théologie depuis 1648 ; auparavant, de 1626 à 1637, il avait enseigné la philosophie, et, parmi d’autres, à Jean Bayle, le père de Jacob. On notera l’immobilisme de l’enseignement de la philosophie, contre lequel s’insurgeront d’ailleurs les étudiants de Puylaurens par la suite : voir Lettre 132.

[15] Elie Ramondou, ministre, né en 1628 (qui allait abjurer lors de la Révocation), avait remplacé Jacques Gaillard dans une des deux chaires de philosophie, en 1660, lors du bannissement de ce dernier lié aux troubles mentionnés ci-dessus n.1. Gaillard était allé s’établir dans les Provinces-Unies et l’amnistie dont il bénéficia en 1662 l’incita seulement à revenir de temps en temps à Montauban durant les vacances d’été. Il est fort possible que les termes mêmes de l’amnistie ne lui aient pas permis autre chose.

[16] Le baccalauréat, ou premier laurier, sanctionnait l’année de logique ; le second laurier, plus solennel, correspondait au grade de maître ès-arts, acquis à la fin de l’année de physique : voir De Félice, Les Protestants (1902), p.329.

[17] Les Barreau (ou Barrau) étaient fort nombreux parmi les protestants du pays castrais. Un « Jean Barreau, bourgeois » signe comme témoin le testament de Jean Bonafous, le 2 juin 1670 : voir C. Rabaud, « Le testament de Jean Bonafous », BSHPF, 11 (1862), p.479. Jean Barreau, avocat à Castres, épousa Isabeau de Brugères vers le milieu du siècle. Peut-être faudrait-il rectifier en « Bruguiere » ou « Burguiere » ce patronyme (qui était celui de la femme de Jean Bayle) et conjecturer que le débiteur du pasteur du Carla lui aurait été apparenté et serait cet avocat. Quoi qu’il en soit, les débiteurs insolvables de ce temps dans cette province étaient légion et les transactions se faisaient constamment sous une forme fiduciaire : les reconnaissances de dettes changeaient fort souvent de main tout en restant entre celles de coreligionnaires.

[18] Sur cette formule, voir Introduction, p. xv.

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