Lettre 100 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Paris, le 29 juin 1675]
M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere],

Je receus 3 paquets de vos quartiers* il y a 7 ou 8 jours [1]. L’un etoit celui que vous deviez donner au chirurgien synonime [2] l’année derniere, l’autre contenoit deux lettres latines, d’une beauté incomparable, qui sont parties de la plume d’un de vos voisins [3]. Le etoit diverses curiositez que Joseph m’a envoyées. Il n’etoit pas besoin qu’il me fit excuse de la multiplicité de ces paquets, car les frais de la poste (que je rembourse comme de raison au S[ieu]r Carla) ne sont rien en comparaison du plaisir que je recois d’apprendre amplement les nouvelles du Comté. Qu’il écrive hardiment d’aussi gros paquets qu’il voudra, il n’etonnera* point ma bourse quoi que mal garnie. Il peut seulement faire la reduction de plusieurs paquets en un, et ne pas entasser enveloppe sur enveloppe. Mais ce n’est plus la saison de gouter sincerem[en]t le plaisir de recevoir des lettres des personnes que l’on aime. Je ne vois dans toutes celles que je reçois du pays, que de funestes marques de dueil, mais d’un dueil causé par le trepas d’une personne dont la perte a pour moi en particulier la plus insupportable rigueur qui se puisse concevoir [4]. J’apprens, m[on] t[res] h[onoré] p[ere], que votre affliction ne se rallentit point. Ce qui redoublant mes douleurs me fait plus instamment prier le bon Dieu qu’il vous accorde largement l’efficace* du S[ain]t Esprit consolateur qui procede du Pere et du Fils [5], et qu’il vous benisse de ses benedictions spirituelles et temporelles. / 

Puisque vous vous plaisez aux nouvelles, je vous en dirai le peu que j’en apprends. Mes occupations et le defaut de liberté m’empechent d’en savoir beaucoup. Des que la ville et chateau de Huy se furent rendus ; le Roy alla camper avec son armée entre Liege et Mastricht et envoya cependant investir Limbourg. Mr le marquis de Rochefort conduisit les trouppes devant la place [6]. Or parce qu’il falloit user de diligence, le p[rin]ce d’Orange d’un coté et le duc de Lorraine de l’autre marchant au secours de la place ; le Roy envoya ordre au marechal de Crequy qu’en quelque lieu qu’il fut, il se rendit incessamment au siege avec toute sa cavalerie, et outre cela S[a] M[ajesté] detacha 6 000 hommes de son armée et les envoya au meme siege. Mr le prince eut aussi ordre d’aller hater les tranchees et les attaques, et il le fit si bien que la ville s’est veu contrainte de capituler avant l’arrivée du secours [7]. Les pluyes ont fort incommodé les assiegeans. Elles sont si frequentes memes par icy, qu’on craint que la recolte ne puisse meurir. Il fait d’ailleurs si froid que c’est une chose surprenante. Lundy passé, jour de S[ain]t Jean [8], je vis des personnes qui avoient repris leur habit d’hyver et qui s’habillèrent auprès de feu.

• On ecrit de Rome que le froid y est grand pour la saison si bien qu’on fait des processions pour ramener le chaud [9]. Je voudrois savoir si cette confusion de saisons a eu lieu aux Pyrenées. L’hyver a eté fort moderé par icy, mais il se recompense sur la durée.

A meme tems que Mr / le prince d’Orange a passé la Meuse à Ruremonde, pour venir secourir Limbourg, le Roy l’a passé aussi, à dessein de se mettre entre les assiegés et l’armée des ennemis, mais depuis la reduction de la ville S[a] M[ajesté] est retournée en deça de la Meuse. Cependant il y a apparence que le duc de Lorraine fortifié des trouppes du duc de Lunebourg, de l’ eveque de Munster, et de celui d’ Osnabruck se joindront au prince d’Orange [10] et que faisant une armée tres nombreuse, ils repasseront la Meuse pour tirer vers la Flandres. Le Roy se voit toute l’Europe sur les bras, et il n’y a que le seul roy de Suede qui fasse quelque chose pour luy. L’armée Suedoise qui a hyverné dans les etats de l’ Electeur de Brandebourg, a commencé tout de bon ses hostilitez, et s’est emparée de diverses places [11], mais les Hollandois viennent de declarer la guerre à la Suede, et le roy de Dannemarc en doit faire autant au premier jour [12]. Il est vrai que le duc d’Hanover doit joindre ses trouppes aux Suedois. Ce duc est de la Maison de Lunebourg, et il a deux freres a savoir le duc de Zell, et l’ eveque d’Osnabruck, qui sont contre la France [13].

• En Allemagne Mr de Turenne, avec l’armée du Roy, et le comte Montecuculli avec celle de l’ empereur et de ses alliez se cotoyent incessamment sans se rien dire, mais cela ne sauroit durer et quelques [14] / rusez que soient les 2 generaux, il faudra qu’enfin l’un donne dans le piege de l’autre. Mr de Turenne a fait un coup de partie* de s’etre posté dans le pays ennemi en un lieu qui ote la communication de Strasbourg aus Imperiaux ; mais Montecuculli en a pensé faire un autre, car il se venoit poster entre l’armée de Mr de Turenne et le pont de batteaux que notre armée a sur le Rhin, auquel cas Mr de Turenne n’auroit seu repasser en Alsace. L’affaire etoit faitte sans la hardiesse du comte de Lorge [15], qui presentant aux ennemis un aussi grand front que celui avec lequel ils etoient en marche, non seulement les arreta, mais les obligea de retourner sur leurs pas. Depuis cela, Mr de Turenne s’est approché de son pont...

Mr Carla est toujours le plus obligeant homme du monde, je vois souvent Mr Milhau, dont les honnetetez sont inexprimables. Le synode de la Province de l’Ile de France et Champagne qui s’est tenu à Vitri le mois de may passé a fait un reglem[en]t portant qu’à l’avenir tous les vendredis devant Paques il y auroit jeune [16]. Je finis M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere], en vous asseurant que je sois votre &c.

J’écrivis sur le sujet du trepas de etc. le 15 du courant [17]. Vous recevrez ce paquet là bien plutot que celui cy, parce que je donne celui cy au messager de Thoulouze.

le 29. juin 1675

Notes :

[1] Aucun de ces envois ne nous est parvenu.

[2] L’expression « chirurgien synonyme » nous demeure impénétrable. S’agit-il d’une allusion à une plaisanterie familiale ? Il avait été question antérieurement d’un apothicaire ou chirurgien (les deux professions n’étant guère distinctes au siècle) nommé Fauré, que Bayle avait rencontré à Genève. Il pourrait s’agit ici du même homme, qui serait reparti de Saverdun pour chercher fortune au nord de la Loire : voir Lettre 11, p.41 et n.6.

[3] Ces lettres latines, évidemment de consolation à l’occasion de la mort de Jeanne Bayle, étaient probablement de Laurent Rivals, le pasteur de Saverdun.

[4] Sur la mort de la mère de Bayle, voir Lettre 95, n.2.

[5] C’est la formulation du Symbole de Nicée-Constantinople dans sa version reçue en Occident ( filioque), en 381, inspirée par Jn 14,23. Les réformés, en effet, reconnaissaient l’autorité des conciles des cinq premiers siècles.

[6] Sur la chute de Huy, sur le siège de Limbourg et sur le maréchal de Rochefort, voir Lettre 97, p.195, et n.30.

[7] Limbourg tomba le 21 juin, après dix jours de siège. Voir l’extraordinaire de la Gazette, n° 64 du 28 juin 1675. Nominalement, le commandement des troupes françaises était assuré par « Monsieur le duc » (d’Enghien), fils du prince de Condé, et, si ce dernier avait supervisé les opérations, il était parti quand la place se rendit, par souci que l’honneur de la victoire revînt à son fils.

[8] La Saint-Jean tombe le 24 juin. A Paris, on avait découvert la châsse de Sainte-Geneviève dès le 12 juin, pour obtenir, par l’intercession de la protectrice de la ville, des conditions météorologiques moins désastreuses pour les récoltes à venir. Le temps s’étant amélioré, on célébra, le 19 juillet, une procession solennelle de remerciements : voir les lettres de Mme de Sévigné à Mme de Grignan du 19 juillet et du 7 août 1675, ii.10-11 et 34-35, et l’extraordinaire de la Gazette, n° 74, en date du 24 juillet 1675.

[9] Nous n’avons pas trouvé la source de ces nouvelles du froid à Rome.

[10] Ferdinand-Albert (1636-1687) était duc de Brunswick [Braunschweig]-Lunebourg ; l’évêque de Munster était Van Galen. Au traité de Munster, en 1648, il avait été stipulé que l’évêché d’Osnabrück, comme le siège à la Diète qui était le corollaire de cette dignité, appartiendrait toujours à un membre de la maison de Lunebourg, mais qu’il serait alternativement occupé par un évêque catholique et un évêque luthérien. En 1675, il était occupé par le luthérien Ernest-Auguste de Brunswick-Lunebourg (1629-1698) depuis 1662 ; par la mort de son aîné, Jean-Frédéric, en 1679, ce prince-évêque devint duc de Hanovre en 1680 ; il avait épousé Sophie, princesse palatine, fille du « roi d’un hiver », Frédéric V, et d’ Elisabeth Stuart, fille de Jacques d’Angleterre : voilà pourquoi leur fils allait devenir Georges d’Angleterre, comme étant le plus proche parent protestant de la reine Anne, en 1714, à la mort de cette dernière. Ernest-Auguste vit récompensée en 1692 sa fidélité à l’empereur par l’érection de Hanovre en électorat ; ce prince-évêque fut à la fois un habile homme de guerre et un bon diplomate ; il fut le protecteur de Leibniz. En 1675, la plupart des princes allemands soutenaient l’empereur contre la France. Sur les différents aspects de l’actualité militaire évoqués ici par Bayle, voir la Gazette, n° 69 du 6 juillet 1675, postérieure à la rédaction de sa lettre, mais qui en éclaire les informations.

[11] Sur les mouvements des Suédois dans le Brandebourg, voir la Gazette, n° 61, nouvelle de Hambourg du 9 juin 1675, n° 69, nouvelle de Hambourg du 23 juin et n° 70, nouvelle de Hambourg du 30 juin 1675. En fait, l’ Electeur de Brandebourg, Frédéric-Guillaume, remporta, le 28 juin 1675, une éclatante victoire sur les Suédois à Fehrbellin, qui allait le consacrer comme « Grand Electeur », mais la nouvelle n’en était pas encore parvenue en France, où on se réjouissait de la diversion créée par l’entrée en guerre de la Suède, si longtemps désirée : voir Lettre 81, n.14.

[12] Sur l’entrée de Christian V dans la coalition, voir Lettres 89, n.13, et 94, n.14.

[13] Le duc de Celle, depuis 1665 et la mort de son frère aîné, était alors Georges-Guillaume de Brunswick-Celle (1624-1705).

[14] Bayle commet une faute d’orthographe : « quelque » est ici adverbe.

[15] Guy-Aldonce de Durfort, comte de Lorges (1630-1702), fils d’ Elisabeth de La Tour d’Auvergne, était donc neveu de Turenne. Il allait devenir maréchal de France en février 1676 et duc de Lorges en 1691. Il fut le beau-père de Saint-Simon, dans les Mémoires duquel il figure souvent, sous un éclairage très favorable. Voir Dictionnaire de Port Royal, s.v. Sur son fait d’armes, voir la Gazette, n° 66, nouvelle de Brisac du 22 juin 1675, et n° 69, nouvelle du camp de Botterswik du 29 juin 1675.

[16] Les synodes provinciaux des Eglises réformées siégeaient annuellement et se réunissaient par roulement dans les principales églises de leur ressort. A la différence des catholiques romains, les réformés ne pratiquaient aucun jeûne à date fixe (le vendredi ou pendant le carême). Ils observaient cette pratique, d’une manière d’ailleurs très stricte, quand elle était décidée par un synode, à titre de pénitence collective destinée à fléchir le colère de Dieu.

[17] Voir Lettre 96, p.188. Bayle avait écrit la veille à son frère Joseph (Lettre 95) et il écrivit le lendemain à son frère Jacob (Lettre 97).

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