Lettre 1005 : Pierre Bayle à François Pinsson des Riolles

[Rotterdam, le 13 août 1694]

 

Je prens part en bon ami au bonheur que vous procurez à Mr Leers de lui faire recevoir tant d’ honnetetez* de personnes illustres [1] et à la reconnoissance qu’il en a. Je continuë toujours à vous faire mille humbles remerciemens, par ce que vous ne cessez point de me temoigner votre bonté, et de me / donner vos bons secours pour mon ouvrage [2].

J’ay eté ravi de voir les deux lettres de Mr Picques [3] ; que seroit-ce si j’entendois les belles choses qu’il y dit, concernant les langues orientales. Sa belle humeur au sujet des opinions de Mr Abbadie, est un bon endroit [4]. Je vous dirai, Monsieur, qu’avant que Mr Abbadie eut songé au livre qu’on a contrefait* en France [5] : j’avois eu une querelle avec Mr Arnauld [6] qui n’est qu’assoupie au sujet des sensations. Mr Arnauld a publié une belle dissertation contre moi sur le pretendu bonheur du plaisir des sens. C’est une reponse à l’apologie que j’avois publiée d’un article de mes Nouvelles de la republique des lettres dans lequel j’avois pris parti pour le Pere Mallebranche contre Mr Arnauld[.] J’avois soutenu que tous les plaisirs des sens sont un être, ou une modification tout à fait spirituelle et incorporelle, et qu’il n’y a point de plaisir quelque grossier et brutal qu’il soit, qui ne puisse etre par sa nature la modification de la plus pure de toutes les substances creées, de sorte que si presentement quelques plaisirs sont criminels, ce n’est que par accident à cause des occasions, où on les goute ; c’est à dire à cause qu’ils sont une suite d’un acte de volonté, que nous connoissons etre deffendu de Dieu. Voila qui ne regarde point la nature meme des modifications de l’ame, mais qui est seulement un rapport accidentel, ou ex instituto fondé sur les loix que Dieu a revelées à l’homme, ou par sa parole, ou par la raison[.] Il s’ensuit de là, et je l’ay meme dit, ce me semble[,] que les plaisirs du gout, de la veüe, du toucher, peuvent etre communiqués sans l’intervention d’un organe corporel, ou que l’œil peut etre indifferemment l’organe des plaisirs du gout, de l’ouïe, comme il l’est ex instituto de ceux de la veüe[.] J’etois malade, quand Mr Arnauld me refuta [7], et lors que je fus gueri, le monde avoit oublié le sujet de notre dispute, ainsi je n’ay pas repliqué jusques ici, mais je le ferai en tems et lieu et montrerai qu’on ne sauroit tenir la spiritualité / de notre ame sans admettre mon principe [8][.]

Je me donne l’honneur de repondre à Mr Perrault [9] ; mille remerciemens pour les vers touchant Benserade [10].

Je suis tout à vous.

 

Monsieur Leers, qui fera tenir à Mr Pinsson cette lettre, est prié d’ap[p]orter L’Esprit de Gerson [11]. C’est un livre imprimé en France sans privilege il y a trois ou quatre ans : la deuxieme partie des Memoires de Mr l’abbé de Marolles [12] ; j’ay la premiere.

Notes :

[1] Sur le voyage de Reinier Leers à Paris entre juillet et octobre 1694, voir Lettre 985, n.3.

[2] Le DHC.

[3] Sur Louis Picques, bibliothécaire du collège des Quatre Nations, voir Lettre 984, n.2.

[4] « Lorsque M. Abbadie publia son livre intitulé L’Art de se connoître, un philosophe de Paris y trouva certains principes qui lui parurent dangereux : il fit quelques extraits de cet ouvrage, et parmi les propositions qu’il en tira, il en mit quelques-unes qui contenoient plutôt les consequences qui lui paroissoient suivre des principes de l’auteur. Il envoya ces extraits à un ami de M. Abbadie pour les lui communiquer. » Après cette présentation (p.61), Archimbaud édite la lettre où Jacques Abbadie répond, de manière assez générale et en indiquant pour finir qu’il ne s’est pas reconnu dans la plupart des remarques, de sorte qu’« il faut nécessairement qu’on ait falsifié l’ouvrage lorsqu’on l’a contrefait » (20 janvier 1694). Puis l’abbé poursuit en introduisant la lettre de Bayle : « Les remarques du philosophe sur le livre de M. Abbadie étoient principalement sur la maniere d’expliquer les sensations selon les principes de M. Descartes, et le P. Lami benedictin de S. Denis l’ayant imité et suivi dans un livre qu’il intitula De la connoissance de soi-même, le philosophe en fit des extraits conformes aux premieres remarques. Une autre personne de ses amis écrivant à M. Bayle les lui envoya : celui-ci, qui ne gardoit pas tant de mesure que M. Abbadie, avoüa toutes les consequences que le philosophe avoit tirées de la doctrine contenuë dans les deux ouvrages et, en écrivant à celui qui les lui avoit communiquées, il lui fit cette réponse. » (p.64).

[5] Il s’agit de l’ouvrage de Jacques Abbadie, L’Art de se connoitre soi-meme, ou la recherche des sources de la morale, paru d’abord chez Pieter van der Slaart (Rotterdam 1692, 12°) et l’année suivante à Lyon (Lyon et se vend a Paris, chez Jean Anisson 1694, 12°) ; il avait été recensé dans le JS du 4 janvier 1694.

[6] Sur l’intervention de Bayle dans le débat entre Malebranche et Antoine Arnauld sur le statut du plaisir des sens, voir Lettres 495 et 701.

[7] Bayle tomba malade en février 1687 et dut abandonner la rédaction des NRL ; il reprit ses cours à l’Ecole Illustre en février 1688 : voir Lettre 710. La réponse d’ Antoine Arnauld à la critique de Bayle publiée en appendice des NRL, décembre 1685, constitue la Lettre 701 : elle fut rédigée en juin-juillet 1687.

[8] Déjà dans la Réponse de décembre 1685, Bayle exploite l’occasionalisme de Malebranche – c’est-à-dire une interprétation du dualisme cartésien – dans son analyse du rapport entre le plaisir et les sens, pour conclure à la nature spirituelle de tous nos plaisirs. La suite de cet écrit ne fut jamais composée, mais la même réflexion inspire le début de l’article « Pyrrhon », rem. B, du DHC.

[9] Voir la lettre de Charles Perrault à Bayle datée du 3 août 1694 (Lettre 1002).

[10] Isaac de Benserade, autrefois correspondant de Bayle, était mort le 20 octobre 1691 : sur lui, voir Lettre 103, n.44, et M.-F. Christout, Le Ballet de cour au XVII e siècle (Genève 1987). Nous ne connaissons pas les vers dont il est question.

[11] Eustache Le Noble, L’Esprit de Gerson (s.l. 1691, 12°).

[12] Michel de Marolles, abbé de Villeloin, Mémoires [...] divisez en trois parties, contenant ce qu’il a vu de plus remarquable en sa vie depuis l’année 1600 (Paris 1656, folio, 2 vol.).

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