Lettre 1011 : Pierre Bayle à François Pinsson des Riolles

[Rotterdam,] le 16 [septem]bre 1694

Pour Mr Pinsson

Je vous remercie tres humblement, Monsieur, de ce que vous avez eu la bonté de m’ap[p]rendre au sujet de Guillaume de Champeaux [1]. Si je l’avois seu plutot, j’en eusse profité, mais de combien de choses ne pourrois-je pas profiter si j’etois à portée de vous consulter sur chaque fait que je ne sai pas exactement[!]

Je ne savois pas que L’Esprit de Gerson [2] fut un ouvrage de la personne que vous me marquez, et j’ai eté bien aise de l’ap[p]rendre. Il a bien mal traitté Charles Martel et Pepin, et je pense • qu’il n’a pas grand tort, c’etoient de fins matois, et qui ne faisoient rien pour leur patrie qu’à la charge d’en etre bien recompensez aux depens de qui il ap[p]artiendroit.

J’attens avec impatience le retour de Mr Leers [3] pour savoir par lui meme de vos nouvelles particulieres, et de toutes les honnetetez que vous Monsieur et plusieurs autres illustres lui avez faites. Le recit qu’il en fera ici ne servira qu’à donner une • grande idée de plus en plus de la politesse et de la civilité francoise[s]. Je vous sup[p]lie d’asseurer de mes tres humble[s] respects Mrs Piques [4], • Perrault [5] etc[.]

L’auteur qui a fait l’apologie de l’Allemagne contre les injures de quelques auteurs francois a principalement en vuë la question muë dans les Entretiens d’Ariste et d’Eugene, si un Allemand peut etre bel esprit [6]. Il [s’]ap[p]elle Cramer [7], et a eté precepteur de quelques / princes d’Anspach ; je le con[n]ois ; il a de l’esprit et du feu, mais je ne crois pas que son livre lui puisse faire beaucoup d’honneur.

Quelle estime fait on à Paris de l’ Histoire de s[aint] Louis imprimée il y a 6 ans et attribuée à un Mr de La Chaise [8] ?

Il ne serviroit de rien de vous parler d’un livre que Van Helmont le fils a fait imprimer en flamend pour refuter l’eternité des peines infernales [9] ; c’est une langue que ni vous Monsieur ni moi n’entendrons jamais apparemment. On m’a dit que l’auteur de cet ouvrage s’attache à montrer que les termes originaux que nous traduisons par eternel, qui ne finira jamais etc n’ont pas toujours cette signification dans l’Ecriture, d’où il conclut que tant de raisons empruntées de la lumiere naturelle combatant l’eternité des souffrances des reprouvez, il faut donner un autre sens aux termes de l’Ecriture que celui qu’on leur donne ordinairement

Par quantité de petites comedies qu’on vient de rimprimer en ce pais • faites par Mr Palaprat [10] , il y a des gens qui s’imaginent qu’avec le tems il s’elevera en sa personne un nouveau Moliere. Qu’en dit-on à Paris ?

On a mis en francois La Reine Elizabeth de Leti [11] : on imprime à Amsterdam une nouvelle vie des cardinaux de Richelieu et Mazarin [12]. On a imprimé depuis peu une nouvelle histoire de Mad le de La Valiere [13], où on a mis vers la fin l’interception des lettres qu’on ecrivoit au feu prince de Conti en Hongrie.

Notes :

[1] Cette lettre de Pinsson des Riolles à Bayle comportant des informations sur Guillaume de Champeaux ne nous est pas parvenue. Guillaume de Champeaux (vers 1070-1121) enseigna la rhétorique, la dialectique et la théologie à l’école de la cathédrale Notre-Dame de Paris à partir de 1098 ; il devint chanoine régulier en 1103. Par la suite, il fonda l’abbaye de Saint-Victor et fut nommé comte-évêque de Chalons-sur-Saône en 1113. Pierre Abélard figura parmi ses élèves à l’école de la cathédrale et il s’opposa violemment au réalisme de Champeaux dans le débat sur les universaux. Bayle évoque cette bataille à l’article « Abélard (Pierre) », rem. B et C, précisant qu’Abélard força Champeaux à renoncer à son sentiment « qui étoit dans le fond un spinozisme non dévelop[p]é ». On peut donc conclure que Bayle avait envoyé cet article à Pinsson, mais ne pouvait plus profiter des informations nouvelles fournies par celui-ci puisque l’article était déjà imprimé : en effet, déjà au mois d’avril, Bayle avait dit à Larroque qu’il était trop tard pour modifier son article « Anselme » : voir Lettre 1004, n.5.

[2] Sur cet ouvrage d’ Eustache Le Noble, voir Lettre 1005, n.11.

[3] Sur le voyage de Reinier Leers à Paris, voir Lettre 985, n.3. Il devait revenir à Rotterdam début octobre.

[4] Sur Louis Picques, voir Lettre 984, n.2.

[5] Bayle avait été en correspondance avec Charles Perrault : voir Lettre 1002.

[6] Ce trait d’esprit du Père Bouhours se lit dans les Entretiens d’Ariste et d’Eugène (Paris 1671, 4°), entretien IV, p.302, à propos de Jacques Gretserus ; Bouhours fut critiqué sur ce point par Jean Barbier d’Aucour, Sentiments de Cléante sur les « Entretiens d’Ariste et d’Eugène » (Paris 1671, 12°), et Bayle reprend ces différentes citations dans son article du DHC consacré à Jacques Gretserus, à la remarque C.

[7] Johann Friedrich Cramer (1664-1715), Vindiciæ nominis Germanici contra obtrectatores Gallos (Berolini 1694, folio) ; Henrik Wetstein en imprima aussitôt une nouvelle édition (Amsterdam 1694, 8°).

[8] Nicolas Filleau de La Chaise (1631-1688), Histoire de saint Louis, divisée en XV livres (Paris 1688, 4°, 2 vol.). Proche du duc de Roannez et de Philippe Goibaut du Bois de La Grugère, Filleau de La Chaise appartenait au groupe des « Pascalins » qui prépara l’édition dite « de Port-Royal » des Pensées de Pascal (Paris 1670, 12°) ; il rédigea une préface pour cette édition, mais elle fut refusée par la famille Périer et remplacée par celle d’ Etienne Périer. Le Discours sur les Pensées de M. Pascal de Filleau fut néanmoins publié à part, avec un deuxième Discours sur les livres de Moïse (Paris 1672, 12°) et ces deux Discours furent inclus en appendice dans le recueil des Pensées publié par Guillaume Desprez à partir de 1678, avec un troisième traité intitulé Qu’il y a des démonstrations d’une autre espèce et aussi certaines que celles de la géométrie et qu’on en peut donner de telles pour la religion chrestienne. Bayle s’est certainement intéressé à ces trois discours, qui constituent un commentaire remarquable sur la nature des preuves historiques et sur le statut du témoignage : il appuie sur ce commentaire ses propres réflexions dans le Projet d’un dictionnaire critique et dans l’article « Beaulieu », rem. F, du DHC. D’où son intérêt, sans doute, pour l’ouvrage historique publié par Filleau de La Chaise. En effet, après la mort de Le Maistre de Sacy au début de 1684, Filleau reprit le travail de documentation pour lequel Sébastien Le Nain de Tillemont avait réuni de nombreuses notes en vue de préparer une Histoire de saint Louis. L’ouvrage parut en 1688 et l’auteur mourut peu de temps après, comme l’indique M me de Sévigné dans une lettre à sa fille du 25 octobre 1688. Voir J. Mesnard, Pascal et les Roannez (Paris 1965), passim ; A. McKenna, De Pascal à Voltaire, p.66-81, 83-88, 151-154, 375-382, et Dictionnaire de Port-Royal, s.v., (art. de J. Lesaulnier).

[9] Franciscus Mercurius van Helmont (1614-1699), médecin, alchimiste et cabbaliste originaire de Vilvoorde près de Bruxelles, venait de publier son Aanhang of mondeling gesprek, raakende onder andere de wederkeeringe der menschen zielen (Amsterdam, Rotterdam 1694, 12°), qui exprime les convictions de l’auteur sur la transmigration ou « révolution » des âmes humaines, dont il discuta longuement avec Leibniz.

[10] Jean Palaprat (1650-1721), Attendez-moy sous l’orme : comedie ; La Femme d’intrigues : comedie ; L’Important de cour : comedie ; Le Ballet extravagant : comedie ; Le Concert ridicule : comedie ; Le Muët : comedie ; Le Grondeur : comedie (La Haye 1694, 12°). 

[11] Sur cette traduction de l’ouvrage de Gregorio Leti, voir Lettre 911, n.32.

[12] Jean Le Clerc, La Vie du cardinal duc de Richelieu, principal ministre d’Etat de Louis XIII (Cologne 1695, 8°, 2 vol.) : Le Clerc annonce la parution de cet ouvrage dans sa lettre à Locke du 8 juin 1694 (éd. E.S. de Beer, n° 1747).

[13] L’ouvrage anonyme s’intitule La Vie de la duchesse de La Vallière, où l’on voit une relation curieuse de ses amours et de sa penitence (Cologne 1695, 8°). Quant à l’interception des lettres, il s’agit de Louis-Armand (1661-1685), prince de Conti, fils d’Armand (1629-1666), prince de Conti, et d’ Anne-Marie Martinozzi (1637-1672), nièce de Mazarin. Louis-Armand épousa Marie-Anne de Bourbon, dite M lle de Blois, fille de Louis XIV et de M lle de La Vallière. Il partit pour la Hongrie afin d’y faire sa première campagne militaire, avec son frère François-Louis (1664-1709), prince de La Roche-sur-Yon, contre les Turcs, qui menaient une campagne dévastatrice sous la conduite de Thököly. Les princes participèrent à la prise de Neuhæusel et à la bataille de Gran en Strigonie. Revenus en France vers la fin de l’année 1682, ils se préparaient à repartir en Hongrie – et étaient même déjà arrivés en Hollande – lorsque Louis XIV leur ordonna de revenir aussitôt à Paris. Ils furent froidement accueillis, car on avait découvert des lettres qu’ils avaient reçues de la cour de France pendant leur première campagne en Hongrie : c’étaient des lettres très mordantes, contre le roi et contre M me de Maintenon en particulier. Les deux princes furent exilés momentanément. Louis-Armand obtint sa grâce mais mourut peu après, le 5 novembre 1685, à Fontainebleau, de la petite vérole.

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