Lettre 1048 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 23 juillet 1695]

Auriez vous daigné lire un peu exactement la page 754 de Diog[ène] Laerce [1] ? Il me semble, mon cher Monsieur, qu’il y a bien des réflexions à faire sur λογισμòσ et sur παρεγγυετηéντα ; et quiconque voudra songer à la ressemblance des stoïciens et des épicuriens, trouvera malgré tout ce qu’en croit le vulgaire, que ces deux philosophies s’approchoient de bien prés. Cela m’estoit monté en l’esprit avant que j’escrivisse pour Epicure ; mais je n’osois me croire et n’ay esté confirmé dans mon opinion qu’après avoir leû une seconde fois Diogene ; et c’est là que j’ay veû, que le héros de Gargette [2] avoit emprunté de Zénon aussi bien que de Démocrite, force choses, pour bastir son systeme. Bien des sçavans dans / l’Antiquité ont remarqué la ressemblance du Portique et du Jardin : mais au commencement, je croyois que c’estoit un paradoxe et sans l’examen du septiesme livre du biographe philosophique [3], je le croirois encore. Je ne vous diray point icy, mon cher Monsieur, ce que je trouve de conforme entre les deux sectes, au sujet de λογισμòσ. Je ne veux songer à Epicure que pour le réimprimer[,] comme je l’avois escrit, à trois ou quatre lignes près, que j’avois oubliées ; et encore ne sçay je ce que je feray là dessus. Car à le bien prendre, il y aura plus de satisfaction pour moy, de voir que tout le monde se trompe, que de desabuser trois ou quatre curieux.

Je suis bien fasché, mais ce qu’on appelle bien fasché, de n’avoir pu deviner la diligence* des imprimeurs. Je vous aurois prévenu pour une maculature [4] ; et vous me l’auriez sans doute accordée. Car que ne donne t’on point à un ami si ardent, / si passionné et si constant que moy ? Si par hazard vous me trouviez doresnavant sous vos yeux pour quelques pages futures, ayez la bonté de m’y • mettre et de m’envoyer ces pages. Vous me rendrez heureux malgré la Fortune, et je trouveray dans la possession de ma gloire de quoy me consoler de toutes les avanies qu’on m’a faites. Ce n’est pas, mon cher Monsieur, que quand vous ne feriez jamais mention de moy, je n’acquiesçace à vostre volonté, et que je n’eusse toujours pour vous toute l’estime, toute l’amitié et tout le respect, que je vous • doibs. Je suis de la classe d’Epicure, si je ne suis de mesme rang : car asseurez vous que je sçay adorer gratuitement, et que j’aurois du culte, quand il n’y auroit point de félicité.

Je vous remercie de vos bonnes nouvelles lit[t]eraires, et vous supplie de fois à autres de / m’en mander*, sur tout de vostre grand ouvrage ; car je brusle encore plus que nostre ami de Piémont [5], de le voir dans sa pompe. Cet ami m’escrivit de Turin l’autre jour ; et à mon ordinaire[,] je vous envoyerois les lignes qui vous concernent : mais sa lettre, de quatorze pages quarto, est une espèce de dissertation. Il vous ayme assurément, et vous baise les mains avec toute sorte de respects.

Je suis, Monsieur, et comme il faut, vostre tres humble et tres obeissant serviteur Du Rondel

A Maestricht ce 23 juillet 1695

 

J’ay bien felicité le patron sur sa prédiction masculine de son Carolus Quintus [6], il y a bien six semaines. Je suis son tres humble serviteur, et vous prie de l’en assurer, parce que je ne sçaurois luy escrire[,] estant dans l’embarras des nopces de mon nepveu et de ma niepce [7].

Notes :

[1] Voir Diogène Laërce, De vitis, dogmatis et apophtegmatis clarorum philosophorum, libri X Hesychii ill. de iisdem philos. et de aliis scriptoribus liber. Pythagor. philosophorum fragmenta. Omnia Graecè et Lat. ex editione II. Is. Casauboni notæ ad lib. Diogenis, multo auctiores et emendatiores (Genevæ 1583, 8°), p.754. Il s’agit d’un passage vers la fin de la Lettre à Hérodote de Diogène Laërce dans ses Vies des philosophes, livre X, « Épicure », §75, 1 er paragraphe : « Il faut croire encore que notre nature apprend beaucoup de choses elle-même et reçoit l’empreinte de beaucoup de choses. Par la suite, le raisonnement perfectionne les connaissances données par la nature, et y ajoute des inventions nouvelles, plus ou moins vite selon les cas, avec des progrès plus ou moins rapides. » Il est évident en effet, comme Du Rondel l’affirme, que les termes de λογισμòσ (raisonnement), de παρεγγυετηéντα (participe passé pluriel neutre : ce que la nature a transmis), et on peut ajouter celui de « nature », auraient ici besoin de commentaire. Puisque Du Rondel rapproche les idées que les épicuriens et les stoïciens se faisaient de la nature du raisonnement, il convient de souligner qu’ils avaient presque la même conception de la prolepsis ou « prénotion », élément fondamental de la connaissance. Voir A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie (Paris 1960), s.v. : « prénotion » : « la connaisssance naturelle et spontanée du général, antérieure à toute réflexion, mais néanmoins tirée de l’expérience ». Dans le DHC, Bayle cite différentes éditions de Diogène Laërce et exploite également la traduction ancienne de François de Fougerolles, [Le] Diogene françois ou Diogene Laertien touchant les vies, doctrines des plus illustres philosophes traduit sur le grec par François de Fougerolles (Lyon 1601, 8°), publiée par Jean Antoine I Huguetan. Voir les indications de H.H.M. van Lieshout, The Making of Pierre Bayle’s « Dictionnaire historique et critique » (Amsterdam, Utrecht 2001), et la bibliographie des éditions de Diogène Laërce établie par F. Vial-Bonacci dans A. McKenna, Molière, dramaturge libertin (Paris 2005), appendice.

[2] Gargette est le bourg d’origine d’ Epicure.

[3] Diogène Laërce, auteur des Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité.

[4] Comme Charles Drelincourt (voir Lettre 1042), Jacques Du Rondel avait reçu certains articles du DHC en cours de composition, mais de façon non systématique (voir Lettres 1038, 1079).

[5] Il s’agit sans doute de Vincent Minutoli, actif au sein des réseaux vaudois à Genève, auteur de la Storia del ritorno dei Valdesi nella loro patria dopo un esilio di tre anni e mezzo (s.l. 1698, 12° ; voir aussi l’éd. E. Balmas et A. De Lange (Torino 1998)), et auteur principal de l’ Histoire de la glorieuse rentrée des Vaudois dans leurs val[l]ées (s.l. 1710, 12°), publiée sous le nom d’ Henri Arnaud.

[6] Il s’agit apparemment de féliciter Charles Drelincourt, leur « patron » de Leyde (voir Lettre 964, n.1), d’avoir prédit le sexe (masculin) de son petit-fils, nommé Charles, cinquième du nom. Dans l’article que Bayle lui conscacre dans la deuxième édition du DHC, il précise : « Il [ Charles Drelincourt, fils du pasteur] mourut à Leide le 31 de mai 1697, après avoir souffert pendant quelques mois les douleurs les plus aiguës avec une constance tout-à-fait chrétienne. Il avait eu la consolation de voir Charles Drelincourt son fils unique, reçu docteur en médecine et bien marié, et pere de deux garçons. » Le prénom Charles était donc devenu une tradition familiale.

[7] Nous ne connaissons pas le nom du neveu et de la nièce de Du Rondel, dont la femme s’appelait Madeleine Hamal.

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