Lettre 1061 : François Janiçon à Pierre Bayle

• A Paris le 14 e novembre 1695

Pour répondre, Monsieur, à vôtre lettre du 27 du mois passé [1] je commencerai par vous dire que la proposition que vous m’y avez faite dés l’entrée n’est point du tout de mon goût [2], mais je ne laisse pas de vous dire en même temps que je veux bien y consentir plustôt que de me priver de la satisfaction que j’aurai en exécutant les commissions qu’il vous plaira de me donner. Je le fais même d’autant plus volontiers que je suis persuadé que c’est en cela rendre service au public que de vous en rendre. J’ai bien de la joye d’apprendre que vôtre Diction[n]aire est autant avancé que vous me dites qu’il l’est ; et vous ne sauriés croire avec combien d’impatience tous les habiles gens de ce pais-ci souhaittent de le voir rendu public.

Mr Sponde a eu raison de dire que les Centuriateurs de Magdebourg publierent leur quatriéme livre avant les trois autres [3], car ceux-ci ne furent imprimés à Basle pour la prémiére fois qu’en l’année 1564 en un volume in fol[io] et le quatriéme l’avoit été dans le même lieu dans un volume de même grandeur dés le mois de septembre 1561, c’est la datte qu’on y void à la fin du livre, et au commencement il y a 1562 selon la coutume des libraires qui impriment des livres sur la fin d’une année, de les mettre de l’année suivante. La Centurie 5 e qui contient un pareil volume est de la même année 1562, voila pour ce qui est du premier eclaircissement que vous m’avés demandé. /

C’est une chose constante que feue Madame la Daufine [4] n’a jamais fait de voyage à Sainte Anne en Bretagne ; et si elle y a envoyé quelqu’un, ex voto, cela a été si secret que personne ne s’en souvient ici, il n’y a même pas d’apparence qu’elle ait fait ni l’un, ni l’autre par le motif que vous en allégués, puisqu’ayant été mariée en 1680 Monsieur le duc de Bourgogne naquit le 6 e août 1682, ensuite d’une fausse couche et d’une assés longue maladie qu’elle eut aussi bien que Monseigneur peu de temps aprés le mariage.

C’est dans cette même année 1682 qu’on imprima en cette ville chés Besogne Les Batailles memorables des François [5], en deux tomes, dans le dernier desquels l’auteur avoit fini par la bataille de Rocroi ; le fils de Besogne qui est aussi un des libraires du Palais [6] m’a dit qu’il ne s’en estoit point fait d’autre édition, ainsi vous ne devés pas douter que dans l’édition qui en a été faite à Amsterdam, et dans laquelle on a fini par le combat des Nerwinde ou de Landen, on n’y ait ajouté toutes les autres batailles qui ont suivi celle de Rocroi sur des relations qui en ont été débitées ici, du moins est-il bien certain que si ce livre avoit été réimprimé ici depuis le combat de Nerwinde c’est à dire depuis deux ans quelqu’un s’en souviendroit ici, d’où vous pouvés juger que vos conjectures sont très bien fondées sur les altérations qui se font en vos quartiers dans les livres de Paris qu’on y réimprime au moins dans ceux où il est parlé d’affaires d’Etat. /

S’il se présentoit une occasion de vous envoyer la Vie de Monsieur Du Plessis-Mornai [7] que vous souhaittés d’avoir je ne manquerois pas de le faire.

Comme nous voici dans le dernier mois du quartier courant de Monsieur de B[e]auval je croi que le mandement que le recteur de cette université vient de publier pourroit fort bien y trouver sa place dans les extraits de lettres qu’il met sur la fin [8][ ;] en voici une copie que vous pourrés lui envoyer si vous le jugés à propos.

Je ne sai si vous aurés sû, Monsieur, que Mr de La Roque qui estoit depuis prés d’un an dans les prisons du Petit Chatelet de cette ville en fut transféré le 29 du mois passé et conduit • à cheval à Orléans et de là par eau dans le chateau d’Angers [9]. Comme je savois qu’il étoit connu assés particulierement de Mr Petrinau maire d’Angers et sécrétaire de l’Academie françoise [10][,] je lui fis écrire par un de ses amis de ce païs-ci pour lui en donner avis et le lui recommander. Il a fait réponse que lors qu’il se transporta au chateau ledit s[ieu]r de La Roque y étoit arrivé deux heures auparavant sans avoir eu la liberté de le voir, le commandant du chateau ayant dit qu’il avoit receu un billet de Mr de Pontchartrain [11] qui lui mandoit* que ce prisonnier etoit un homme qu’il devoit tenir renfermé étroitement, parce qu’il se mêloit d’écrire des libelles diffamatoires. J’ai pourtant peine à croire qu’on lui tienne longtemps cette grande rigueur, puisque pendant les sept ou huit derniers mois de sa prison en cette ville, ses amis ont eu la liberté de l’y aller voir : son frére [12] qui est ici en a déja reçû une lettre depuis son arrivée[,] laquelle a passé par les mains du commandant du chateau. /

Je ne vous ai jamais mandé, Monsieur, que Mr l’abbé R[enaudot] [13] ne travaillât point du tout à la G[azette] mais qu’il en composoit seulement 1 peu d’articles, et particulierement celui de Londres, se déchargeant de la pluspart des autres sur deux de ses commis, et les revoyant ensuite tous ; il y en a quelques uns qui lui sont envoyés tout dressés de la Cour, mais cela arrive rarement, auxquels il ne touche point du tout. Je lui ai fait voir l’article de vôtre lettre qui le regarde, sur lequel il m’a témoigné, (en vous remerciant pourtant) bien de l’indifférence [14], et un grand mépris pour tout ce que les gens, dont vous me parlés peuvent écrire contre lui, que si ces insultes valoient la peine d’être repoussées, il pourroit bien leur faire perdre l’envie de l’attaquer, mais qu’il a de meilleures choses à faire.

Je vous supplie de vouloir dire à Mr Leers, en lui faisant mes complimens que Mr Muguet libraire [15] se plaint de lui, de ce qu’il ne lui a fait tenir qu’une partie des livres dont ils etoient convenus, Mr Piques docteur de Sorbonne ci devant bibliothecaire du college Mazarin [16] m’en a fait aussi quelques plaintes sur quelque affaire qu’ils ont eu[e] ensemble dont il ne me souvient pas bien.

Je finis, Monsieur, en vous assurant que je suis et serai toujours de tout mon cœur votre tres humble et tres obeissant serviteur Janiçon

 

Hollande / A Monsieur / Monsieur Bayle / Professeur en philosophie et en / histoire / A Rotterdam

Notes :

[1] Janiçon répond à la lettre de Bayle du 27 octobre 1695 (Lettre 1058) : nous n’en connaissons pas le texte mais nous savons, par la lettre d’ Eusèbe Renaudot à Janiçon du 3 novembre, qu’il s’agissait des reproches qui lui étaient adressés au sujet des fautes qu’il aurait commises dans le récit du siège de Namur.

[2] Nous ne saurions préciser la nature de la proposition que Bayle avait faite à Janiçon : il s’agissait peut-être de l’introduction à Paris d’ouvrages en provenance des Provinces-Unies.

[3] Matthias Francowitz (ou Vlacich, dit Flacius Illyricus) (1520-1575), Ecclesiastica Historia, integram Ecclesiæ Christi ideam, quantum ad Locum, Propagationem, Persecutionem, Tranquillitatem, Doctrinam, Hæreses, Ceremonias, Gubernationem, Schismata, Synodos, Personas, Miracula, Martyria, Religiones extra Ecclesiam, et statum Imperii politicum attinet, secundum singulas Centurias, perspicuo ordine complectens : singulari diligentia et fide ex vetustissimis et optimis historicis, patribus, et aliis scriptoribus congesta : Per aliquot studiosos et pios viros in urbe Magdeburgicâ (Basileæ 1559-1574, folio, 13 parties en 11 tomes et 8 vol.). Sur l’importance historiographique de cet ouvrage, voir A. Minerbi Belgrado, L’Avènement du passé. La Réforme et l’histoire (Paris 2004). Il s’agit ici d’une affirmation d’ Henri de Sponde (1568-1643), évêque de Pamiers en 1636, auteur d’un abrégé des Annales de Baronius, Annales ecclesiastici ex XII Cæs. Baronii in epitomen redacti (Parisiis 1613, folio ; Parisiis 1622, folio, 2 vol.), et d’une continuation : Annalium C. Baronii continuatio ab anno 1197 ad annum 1640 (Parisiis 1647, folio, 2 vol.). Voir l’article que Bayle consacre à « Illyricus (Matthias Flacius) », rem. H, où il réfute l’affirmation de Sponde malgré la confirmation par Janiçon dans la présente lettre : en effet, comme Bayle l’indique, les trois premières Centuries parurent en 1559.

[4] « Feue Madame la Daufine » est Marie Anne Victoire de Bavière (1660-1690), qui épousa le 7 mars 1680 Louis de France, dit Monseigneur ou le « Grand Dauphin » (1661-1711).

[5] Antoine Girard, S.J., Les Mémorables Journées des François où sont decrites leurs grandes batailles et leurs signalées victoires, depuis le commencement de la monarchie jusqu’à présent (Paris 1682, 12°, 2 vol.), publié chez Augustin Besoigne et réédité à Amsterdam sous un titre légèrement différent : Les Batailles mémorables des Français, depuis le commencement de la monarchie jusqu’à présent (Amsterdam 1695, 12°, 2 vol.), puis à Paris en 1696.

[6] Bayle vient de citer l’imprimeur parisien Augustin Besoigne (ou Besongne, Besogne) installé « dans la Grand’salle du Palais, aux roses vermeilles, vis a vis la Cour des Aides ». Il naquit le 29 septembre 1663, fut reçu libraire le 15 décembre 1661 et exerça au moins jusqu’en 1695. Il mourut avant 1710. C’est Augustin lui-même qui est le « fils de Besogne » : son père, Cardin Besongne (ou Besogne), d’origine vraisemblablement rouennaise, fut libraire-imprimeur à Paris de 1627 à 1671. Voir J.-D. Mellot et E. Queval, Répertoire d’imprimeurs-libraires, XVI e-XVIII e siècle (Paris 1997, 2004 ; nlle éd. Paris 2004), s.v.

[7] Il s’agit de l’ouvrage de David de Licques, Histoire de la vie de Messire Philippes de Mornay (Leyde 1647, 4°), ouvrage établi sur le manuscrit de Charlotte Arbaleste, l’épouse de Du Plessis-Mornay. Bayle devait exploiter cette biographie dans les articles « Bossu », « Ferrier », rem. A, « Henri IV », rem. D, « Languet », rem. C, « Macron », rem. D, « Navarre (Marguerite de) », rem. L, M, « Perrot », rem. A.

[8] Il s’agit sans doute de la notice suivante : « Université de Paris, mandement défendant de faire représenter des tragédies profanes par les écoliers », qui parut dans l’ HOS de Basnage de Beauval, novembre 1695, art. XV.

[9] Sur l’emprisonnement de Daniel de Larroque, voir Lettre 1022, n.1. Dès le 19 avril 1695, Basnage de Beauval avait signalé à Leibniz : « On m’a mandé que l’affaire de M. Larroque prend un assez bon train, et qu’il a obtenu la liberté de voir ses amis. » (Akademie-Ausgabe, version provisoire, n° 08.200).

[10] Nicolas Petrineau des Noulis (1648-1709), secrétaire de l’Académie d’Angers. Bayle venait de recevoir son Projet de l’histoire d’Anjou (s.l.n.d., 4°) de la part de Pinsson des Riolles : voir Lettre 1051, n.3.

[11] Louis Phélypeaux (1643-1727), comte de Pontchartrain, secrétaire d’Etat de la Maison du roi. Il allait devenir chancelier de France en 1699. Voir S. Chapman, Private ambition and political alliances : the Phélypeaux de Pontchartrain family and Louis XIV’s government, 1650–1715 (Rochester 2004) ; C. Frostin, Les Pontchartrain, ministres de Louis XIV (Rennes 2006) ; T. Sarmant et M. Stoll, Régner et gouverner : Louis XIV et ses ministres (Paris 2010).

[12] Il s’agit apparemment du demi-frère de Daniel de Larroque, Mathieu, fils de Mathieu de Larroque par un premier mariage. Il avait été pasteur au Caule-Sainte-Beuve en Picardie, au sud-est de Dieppe ; il avait abjuré à la Révocation et était entré dans l’armée ; selon Haag, il résida quelque temps à la Trappe en qualité de séculier et mourut, semble-t-il, vers 1714 : voir Bossuet, Correspondance, xiv.518, et Lettre 194, n.4. Ces informations sont difficiles à concilier avec la remarque de Bayle selon laquelle le frère de Daniel est « ici », à Rotterdam ou du moins aux Provinces-Unies en 1695.

[13] Sur Eusèbe II Renaudot, qui dirigea la Gazette jusqu’à sa mort en 1720, voir Lettre 106, n.32.

[14] Voir la lettre d’ Eusèbe Renaudot à Janiçon datée du 3 novembre (Lettre 1058), que nous publions sous la date du 27 octobre 1695, qui est celle de la lettre de Bayle dont Renaudot fait état.

[15] Sur François Muguet, libraire-imprimeur à Paris, voir Lettre 600, n.15.

[16] Sur Louis Picques, orientaliste, bibliothécaire du collège Mazarin, voir Lettre 984, n.2.

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