Lettre 1095 : Pierre Bayle à Claude Nicaise

Rotterdam le 15 e de mars 1696

Pour Monsieur l’ abbé Nicaise

Vos deux lettres, Monsieur, de cette année l’une du 29 e de janvier, l’autre du 20 e de fevrier [1] m’ont causé un plaisir extreme tant parce qu’elles m’ont fait con[n]oitre que vous jouissez d’un soulagement considerable de vos incommoditez [2], et que vous me faites l’honneur de m’aimer, que parce que vous m’y avez ap[p]ris une infinité de choses curieuses concernant la République des Lettres. Vous en etes toujours un magazin bien fourni : votre commerce etendu par toute l’Europe vous rend le centre de ces nouvelles. J’ai communiqué à Mr de Beauval tous vos thresors ; il en fera un bon usage [3].

La promotion du Pere Noris [4] dont il etoit si digne est une chose dont je crois vous devoir feliciter, car il est de vos anciennes connoissances.

Je crains de ne vous avoir jamais rien dit du memoire touchant Aulugelle que le savant Mr de La Monnoie vous donna [5] : je le garde precieusement, il est bon, curieux et solide ; je ne m’en suis pas servi encore, car la proportion qu’il faut garder entre les lettres et mes deux volumes ne m’a point permis de parler de tous les auteurs anciens. J’a[vois] plus de copie qu’il ne m’en fal[l]oit pour la lettre G avant que j’eusse recu ce mem[oire]. Je croi avec Mr de La Monnoie que cet auteur etoit de Rome ; les preuves qu’il en ap[p]orte sont justes pour la plupart, mais il y en a quelqu’une qui ne me le sembl[e] point. Je suis persuadé que des Italiens se trouvant à Athenes avec des Grecs, et voulant marquer que la compagnie etoit melée de Grecs et de Latins, se seroient exprimez par les termes Græci et Romani. Quoi que mon cabinet soit depourveu de bons livres, j’ai leu l’ Aquitania de Mr de Hauteserre [6], mais je n’y ai rien trouvé qui marque qu’ Aulugelle soit Gaulois.

Mr Leers vous repondra lui-même sur tout ce que vous souhaittez de lui [7]. Je vous dirai seulement Monsieur, qu’il ne lui est pas possible de s’engager à aucune impression ; il a donné parole positive à 2 ou 3 auteurs d’imprimer leurs gros ouvrages, et il a sur les bras non seulement mon Diction[n]aire, mais aussi une Histoire d’Angleterre in folio [8] dont il a deja imprimé plus de 150 feuilles, et où il fera en belles figures une depense de 7 à 8.000 francs. D’ailleurs il se prépare à rimprimer le Dict[ionnaire] de Furetiere revu et corrigé, et augmenté par Mr de Beauval [9]. Il ne faut donc lui proposer aucune nouvelle impression. Il a eu entre les mains le manuscrit des inscriptions de Gudius [10]. Ceux que vous me dites avoir entrepris d’imprimer le Pere Pagi sont de bons sujets, mais au lieu de la veuve de Wolfgang on devoit vous dire son neveu [11]. J’attens reponse sur la proposition que j’ai faite à un libraire d’Amsterdam d’imprimer les lettres choisies recues par Mr de Peiresc [12]. Ce recueil nous ap[p]rendra sans doute mille belles particularitez.

Il est presque aussi / [inut]ile de solliciter Mr Grævius que Mr de Witt à faire reponse à une lettre. Ce dernier [n]e vend point sa bibliotheque, mais seulement plusieurs livres qu’il a doubles.

Voici les nouveautez lit[t]eraires dont j’ai connoissance. Mr Vandale [13] medecin anabaptiste à Haerlem vient de publier un gros in 4° qu’il promettoit depuis long tems, De origine idolatriæ et superstitionum, de falsis prophetis, etc [14]. On y trouve de bonnes choses et des recherches et des citations doctes et utiles. Mr de La Placette ministre bearnois refugié à Copenhag[u]e auteur de plusieurs traittez de morale vient de publier un livre de la restitution [15], où il traite nettement et solidement les cas de conscience qui se rap[p]ortent à cette matiere. On aura bien tot une nouvelle edition des œuvres de Baius [16] augmentée de quelques pieces qui n’ont jamais paru, et accompagnée d’observations historiques qui developperont les intrigues emploiées pour le faire condamner à Rome. On a rimprimé en Allemagne le traité du P[ère] Hardouin De nummis herodiadum avec une dissertation contre ce traitté composée par Cellarius [17] autrefois professeur à Jene si je ne me trompe, et presentement professeur en histoire et en eloquence dans la nouvelle academie que l’électeur de Brandebourg a erigée à Hall [18]. La dissertation est intitulée Flaviana Herodum historia adserta et Nummis Antiquis conciliata. Un livre intitulé Onychologia curiosa, seu de unguibus tractatio physico-medica, publié en Allemagne par George Frideric Francus de Frankenau [19] fils d’un homme que le roi de Dannemarc vient d’attirer à sa Cour pour en faire son medecin ordinaire [20], est assez curieux par le soin qu’a pris l’auteur d’épuiser cette matiere. L’histoire des éveques et des doiens de Londres par Mr Wharton [21] paroit depuis quelques mois. C’est dommage que Mr Wharton soit mort à l’age de 31 ans, car c’etoit un sujet de merite, et qui avoit deja publié beaucoup d’ouvrages [22]. On a imprimé en Angleterre les lettres de Phalaris tiran d’Agrigente, avec une nouvelle version et des remarques critiques [23]. Nos libraires ont enfin achevé l’edition de deux ouvrages du dernier siècle ; l’un est Antiquitates conviviales de Stuckius [24], l’autre est les œuvres de Gregorius Gyraldus [25] : le traité De poetis græcis et latinis de Giraldi est accompagné des notes de Colomies, et le traité De funeribus, de celles d’un Allemand. J’attens avec impatience un livre posthume de Bœclerus imprimé à Rosthok contenant l’histoire universelle des 4 premiers siecles [26], mais j’ai peur que ce ne soit autre chose qu’un de ces ouvrages que les professeurs en histoire allemans dressent in usum stodiosæ juventutis [27], où il n’y a nulles discussions, ni profondeur, mais de simples arrangemens de faits generaux.

Je suis Monsieur tout à vous. •

Notes :

[1] Ces deux lettres de Nicaise sont perdues, mais Bayle a exploité celle du 21 (et non pas 20) février dans l’article « Peiresc (Nicolas Claude Fabri, seigneur de) », remarque A, puisqu’elle relayait des informations de Louis Thomassin de Mazaugues sur la correspondance de Peiresc : voir Lettre 1091.

[2] Dans sa lettre du 19 décembre 1695 (Lettre 1066), Bayle avait fait allusion aux « douleurs violentes » dont souffrait Nicaise.

[3] Voir l’annonce de l’ Eloge de M. Lantin par Nicaise dans l’ HOS, février 1696, art. XIV « Extraits de diverses lettres » et le commentaire de Kuiper à Nicaise dans sa lettre du 1 er décembre 1695, in Cuper, Correspondance, p.440.

[4] Le Père Enrico Noris (1631-1704), augustin, qui s’était rendu à Rome sur l’invitation du pape Innocent XII (Antonio Pignatelli), avait été nommé bibliothécaire du Vatican dès 1692 et venait d’être promu cardinal en 1695. Leibniz attendait déjà la promotion du Père Noris en juillet 1692 ; il s’en félicite en septembre 1696 : voir ses lettres à Nicaise du 12 juillet 1692 et du 7 septembre 1696, éd. Gerhardt, iii.548, 559. Voir aussi la lettre d’ Antoine Galland à Nicaise du 28 décembre 1695, éd. M. Abdel-Halim, lettre 74, p.199.

[5] Nous n’avons su trouver d’écrit de La Monnoye sur Aulu-Gelle, ni dans ses publications distinctes ni parmi ses Œuvres choisies (La Haye, Dijon 1770, 8°, 3 vol.). Bayle ne semble pas l’avoir exploité dans le DHC, quoiqu’il y mette très souvent les informations fournies par La Monnoye à contribution.

[6] Antoine Dadine d’Auteserre (1602-1682), Rerum Aquitanicarum libri quinque, in quibus vetus Aquitania illustratur. Rerum Aquitanicarum libri quinque qui sequntur quibus continentur gesta regum et ducum Aquitaniæ, a Clodoveo ad Eleenoram usque (Tolosæ 1648-1657, 4°, 2 vol.).

[7] Nicaise devait se plaindre, dans sa lettre du 30 avril, de n’avoir pas reçu la lettre promise de la part de Reinier Leers : voir Lettre 1110, n.1.

[8] Isaac de Larrey, Histoire d’Angleterre, d’Ecosse, et d’Irlande ; avec un abregé des évenemens les plus remarquables arrivez dans les autres etats. Tome premier (Rotterdam, Reinier Leers 1697). Le deuxième volume parut en 1698, et le troisième en 1707. Voir les comptes rendus par Basnage de Beauval, HOS, avril 1697, art. V, et avril 1698, art. I. Caspar Fritsch et Michael Böhm, qui reprirent l’imprimerie de Leers après sa mort, publièrent le quatrième volume en 1713.

[9] Antoine Furetière, Dictionnaire universel : contenant generalement tous les mots françois tant vieux que modernes, et les termes des sciences et des arts [...] et enfin les noms des auteurs qui ont traitté des matieres qui regardent les mots, expliquez avec quelques histoires, curiositez naturelles, et sentences morales, qui seront rapportées pour donner des exemples de phrases et de constructions. Le tout extrait des plus excellens auteurs anciens et modernes recueilli et compilé par feu Messire Antoine Furetiere. Seconde edition revuë, corrigée et augmentée par Monsieur Basnage de Bauval (La Haye, Rotterdam 1701, folio, 3 vol.). Bayle avait rédigé la préface de la première édition du Dictionnaire de Furetière publiée chez les frères Arnout et Reinier Leers (La Haye, Rotterdam 1690, folio, 3 vol.) ; voir OD, iv.188-193.

[10] Marquard Gude (ou Gudius) (1635-1689) fit ses études à Rensburg et à Jena, avant de partir pour les Pays-Bas, où il fut recommandé par Gronovius auprès de Nicolas Heinsius. En novembre 1659, recommandé de nouveau par Gronovius, il partit en compagnie d’un jeune Hollandais, Samuel Schars, pour faire un grand voyage en Europe : ils arrivèrent à Paris en avril 1660 et Gudius entra en relation avec Ménage, alors occupé à son édition de Diogène Laërce. Les deux voyageurs arrivèrent à Toulouse en octobre 1661 et, après s’être remis d’une grave maladie, poursuivirent leur voyage en Italie. Ils retournèrent en France en 1663 et puis aux Pays-Bas, ramenant quantité de manuscrits qui excitèrent la jalousie de Vossius. Ils voyagèrent ensuite en Angleterre et en Allemagne. D’après une lettre de Heinsius à Ezechiel Spanheim du mois d’août 1671, Gudius était alors devenu bibliothécaire et conseiller du duc Christian Albert de Holstein-Gottorp. En 1674, il accomplit une mission au Danemark, au cours duquel son élève et ami Schars mourut, lui léguant un grande part de ses biens. En 1678, en disgrâce auprès du duc de Holstein, il devint conseiller du roi Christian V du Danemark pour la chancellerie de Schleswig-Holstein. Après sa mort, ses manuscrits furent achetés par Leibniz pour la bibliothèque du duc de Wolfenbüttel : le philosophe en fait un éloge emphatique dans sa lettre adressée à Thomas Burnet de Kemney du 18 mai 1697 (éd. Gerhardt, iii.206 ; voir aussi ii.559, iii.210). Gudius avait une excellente réputation en tant qu’archéologue et philologue : ses annotations furent ajoutées à une édition des Inscriptiones antiquæ totius orbis Romani de Janus Gruterus (Amstelædami 1707, folio, 4 vol.) et François Halma publia ses Antiquæ Inscriptiones, quum Græcæ tum Latinæ, olim a Marquardo Gudio collectæ, nuper a Joanne Koolio digestæ, hortatu consilioque Ioannis Georgii Grævii ; nunc a Francisco Hesselio editæ, cum annotationibus eorum (Leovardiæ 1731, folio).

[11] Il s’agit peut-être de l’édition qui ne devait paraître que posthumement de la grande œuvre d’ Antonio Pagi (1624-1699), Critica historico-chronologica in universos Annales ecclesiasticos [...] Cardinalis Baronii [...] auctore R.P. Antonio Pagi [...] Opus posthumum quatuor tomis distinctum ab adventu Domini nostri Jesu Christi ad annum 1598 perductum. Accedunt catalogi decem veterum summorum Pontificum hactenus inediti, Studio et cura R.P. Francisci Pagi [...] (Antverpiæ 1705, folio, 4 vol.).

[12] Sur les informations reçues de la part de Thomassin de Mazaugues sur la correspondance de Peiresc, voir Lettre 1091, n.2. Ce projet d’édition ne semble pas s’être réalisé.

[13] Sur cet ouvrage d’ Antonius Van Dale, voir Lettres 984, n.10, et 1079, n.16.

[14] Sur cet ouvrage d’ Antonius Van Dale, voir Lettres 984, n.10, et 1079, n.16.

[15] Jean de La Placette, Traité de la restitution, où l’on trouvera la résolution des cas de conscience qui ont du rapport à cette matière (Amsterdam 1696, 12°).

[16] Michæl de Bay, dit Baius (1513-1589), Michælis Baii, celeberrimi in Lovaniensi academia theologi, opera : cum bullis pontificum, et aliis ipsius causam spectantibus, jam primum as Romanan Ecclesiam ab convitiis Protestantium, simul ac ab Arminianorum cæterorumque hujusce temporis Pelagianorum imposturis vindicandam collecta, expurgata, et plurimis quæ hactenus delituerant opusculis aucta studio A. P. Theologi [ Gabriel Gerberon] (Coloniæ Agripinæ 1696, 4°).

[17] Jean Hardouin, Chronologiæ ex nummis antiquis restitutæ prolusio de nummis Herodiadum (Parisiis 1693, 4°). Nous n’avons pas trouvé trace d’une édition ultérieure de cet ouvrage. L’ouvrage de Christophorus Cellarius (ou Christophe Keller) est son Historia adserta et nummis antiquis conciliata (Halæ Magdeburgicæ 1696, 12°). Leibniz annonce cette édition dans sa lettre à Basnage de Beauval datant du 13 janvier 1696 environ, éd. Gerhardt, iii.123.

[18] L’université de Halle venait d’être fondée, en 1694, par Frédéric, l’électeur de Brandebourg, futur Frédéric I er de Prusse.

[19] Georges Frédéric Franck von Franckenau, Onychologia curiosa sive De unguibus tractatio physico-medica, non tantum eorum physiologiam ubi et de cornibus sed et pathologiam ac therapiam tradens observationibus oppido raris (Jenæ 1695, 1696, 4°).

[20] Georges Frédéric Franck von Frankenau fut appelé comme médecin à Copenhague : voir Lettre 1076, n.6 ; son fils et homonyme (1669-1732) publia ses Onychologia curiosa (Jenæ 1695, 1696, 4°) : voir la note précédente.

[21] Henry Wharton (1664-1695), Historia de episcopis et decanis Londinensibus : necnon de episcopis et decanis Assavensibus : a prima sedis utriusque fundatione ad annum MDXL. Accessit appendix duplex instrumentorum quorundam insignium, ad utramque historiam spectantium (Londini 1695, 8°).

[22] Henry Wharton (1664-1695) fit ses études à Caius College, Cambridge et collabora un temps avec William Cave (1637-1713) à ses travaux d’histoire ecclésiastique. En 1687, il entra dans les ordres et devint chapelain de William Sancroft, archevêque de Cantorbéry. En 1689, il fit le serment d’allégeance aux nouveaux souverains, Guillaume d’Orange et Mary Stuart, mais sa critique de l’ Histoire de la Réformation publiée par Gilbert Burnet mit fin à son ascension. Il mourut peu après.

[23] Richard Bentley (1662-1742), A dissertation upon the epistles of Phalaris, Themistocles, Socrates, Euripides, and others ; and the fables of Æsop (London 1696, 4°). Sur cet auteur, voir K. Haugen, Richard Bentley : poetry and Enlightenment (Cambridge, Mass. 2011), et le compte rendu approfondi de N. Hardy, « The Enlightenments of Richard Bentley », History of Universities, 26 (2012), p.196-219.

[24] Johann Wilhelm Stuck (1542-1607), Antiquitates convivales : in quibus Hebræorum, Græcorum, Romanorum aliarumque nationum antiqua conviviorum genera, nec non mores, consuetudines, ritus ceremoniæq[ue] conviviales, atque etiam aliæ explicantur, et cum ijs, quæ hodie cùm apud Christianos, tùm apud alias gentes [...] in usu sunt, conferuntur [...] (Tiguri 1582, folio) ; réédité en 1695 : Joannis Guilielmi Stuckii Tigurini Operum tomus primus et secundus : Part : I. Antiquitatum convivialium libri tres. Part. II. Descriptio sacrorum et sacrificiorum gentilium (Lugduni Batavorum 1695, folio).

[25] Lilio-Gregorio Giraldi ( 1479-1552), Opera omnia duobus tomis distincta, complectentia historiam de deis gentium, musis et Hercule, rem nauticam, sepulcralia, et varios sepeliendi ritus [...] quæ omnia partim tabulis æneis et nummis, partim commentario Joannis Faes, et animadversionibus hactenus ineditis Pauli Colomesi, nec non indicibus emendatioribus ac locupletioribus illustrata exhibet Joannes Jensius (Lugduni Batavorum 1696, folio).

[26] Johann Heinrich Boeckler, Historia universalis quatuor primorum a nato Christo seculorum, chronolgiam, res romanas, externas, ecclesiasticas et literarias, sistens quam [...] Johann Heinrich Boeckler ; præmissa Johannis Fechtii præfatione isagogica indultu superiorum, collatis inter se msc. exemplaribus, inicibus, vitæ et scriptorum [...] mutuisque Pauli Sarpii et Isaaci Casauboni epistolis adiectis, edidit ac disputationibus XII. publicis, lectionibisque privatis, in Universitate Rostochiensi illustravit Joh. Gottlieb Möllerus (Rostochii 1695, 4°).

[27] « à l’usage de la jeunesse studieuse » ou « à l’usage des jeunes étudiants ».

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