Lettre 110 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Paris, mars – août 1675 ?] [1]

On a reçu ici quantité de livres nouveaux de Hollande et d’Angleterre, mais presque tous de medecine ou de physique. Un traité de Mr Boile, De gemmarum productione  [2], un autre de Swammerdam fameux docteur hollandois, De respiratione  [3], un autre De polygamia  [4], où l’on fait voir que la pluralité des femmes (à la fois s’entend) n’est ni contre le droit naturel, ni contre le droit civil, ni contre la loi morale, c’est-à-dire, contre la loi de Dieu. Il en est venu quantité d’autres d’outre-mer dont je ne vous parlerai pas. Mais je ne dois pas oublier l’ Euphormio lusininus que vous avez dans votre cabinet. Le fameux Barclai en est l’autheur et a fait dans ce livre la peinture de toute l’Europe sous des noms controuvez. On l’a réimprimé depuis peu avec une clef et un très-beau commentaire. [5]

Notes :

[1] Cette date est hypothétique : il y est question de livres récemment arrivés de Hollande et d’Angleterre et que Bayle a vus chez un libraire ; très vraisemblablement la lettre fut écrite de Paris. Un des livres que Bayle mentionne, celui de Barclay « cum clavi », parut à Leyde en 1674 ; certes les libraires post-dataient souvent le millésime des livres édités dans les derniers mois d’une année, aussi la présente lettre pourrait-elle, à la rigueur, être écrite de Lyon en juin 1674 ou de Rouen entre novembre et mars 1675, mais la date approximative que nous avons proposée nous paraît la plus plausible, vu la lenteur des exportations de livres.

[2] Robert Boyle (1627-1691), Exercitatio de origine et viribus gemmarum in qua proponuntur et historice illustrantur conjectura circa materiæ gemmarum consistentiam, nec non subjecta, quibus præcipuæ earum vires inhærunt (Londini 1673, 12°).

[3] Jan Swammerdam (1637-1680), Tractatus physico-anatomicus de respiratione usuque pulmonum (Lugduni Batavorum 1667, 8°). Voir E.G. Ruestow, The Microscope in the Dutch Republic. The Shaping of Discovery (Cambridge 1996), p.241-259 ; M. Fournier, The Fabric of Life. Microscopy in the seventeenth century (Baltimore, London 1996), p.62-72 et 146-151.

[4] Discursus politicus de polygamia, auctore Theophilo Aletheo […] editio altera (Friburgi 1675, 8°) ; la première édition, intitulée Discursus inter polygamum et monogamum de polygamia, autore Aletophilo Germano […] cum cautione, præfatione et notis marginalibus Christiani Vigilis (s.l. 1673, 4° ; Londini Scanorum [Amsterdam ?] 1673, 4°) avait probablement échappé à Bayle, bien qu’elle ait fait scandale, d’autant que l’auteur ne jugeait pas seulement licite, mais recommandable, la polygamie. Il avait pris la précaution d’ajouter à sa thèse, sous un pseudonyme, des réserves qui demeurèrent sans effet sur ses censeurs : un de ses livres fut brûlé en Suède et lui-même fut banni du Danemark… Il s’agissait d’un pasteur luthérien, d’origine saxonne, Johann Leyser (Lyserus) (1631-1684), à qui le DHC consacrera un article (« Lyserus, Jean »). Obsédé par sa marotte, se cachant sous un nom d’emprunt et un temps réfugié à Amsterdam, Leyser publia une troisième édition augmentée de son ouvrage, intitulée cette fois-ci, Polygamia triumphatrix, id est, Discursus politicus de polygamia, auctore Theophilo Aletheo, cum notis Athanasii Vincentii, omnibus anti-polygamis ubique locorum, terrarum, insularum, pagorum, urbium, modestè et piè opposita (Londini Scanorum 1682, 4°). Bayle rendra compte de ce livre dans les NRL d’avril 1685, article I, et, dans l’article II, publiera une lettre d’ Hector Gottfried Masius, chapelain de l’ambassade de Danemark en France, qui avait recueilli les papiers de Leyser et identifié le défunt, après la mort de ce dernier, près de Versailles ; cachant toujours son identité, Leyser était venu en France dans l’espoir d’y trouver une subsistance grâce à ses talents au jeu des échecs. Datée du 31 octobre 1684, la lettre de Masius avait été adressée à Pierre Allix, pasteur de Charenton, et communiquée par celui-ci à Bayle. Elle constitue une source capitale sur la biographie d’un savant homme, martyr d’une conviction spéculative que beaucoup de ses contemporains jugèrent dangereuse. Notons d’ailleurs que la misogynie des persécuteurs de Leyser n’avait rien à envier à la sienne propre. Bayle fera allusion un peu plus tard ( NRL, décembre 1685, art. VI in fine) à une réfutation de plus opposée aux thèses du mort par un pasteur danois, Johannis Brunsman, qui avait déjà publié Monogamia victrix […] (Francofurti 1678, 8°) et qui revenait à la charge…

[5] John Barclay, Euphormionis Lusinini, sive Jo. Barclaii satyricon, nunc primum in sex partes dispertitum cum clavi. Accessit conspiratio anglicana (Lugduni Batavorum 1674, 8°).

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