Lettre 111 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Sedan, le] 3 septembre 1675
M[onsieu]r e[t] t[res] c[her] f[rere],

Ce n’etoit pas sans raison que je vous ecrivois par mes dernieres lettres qu’il faudroit bien tot que je prisse ma resolution positive sur le voyage de Sedan [1] : Je l’ay prise en effet, et sous la faveur du bon Dieu, je suis parti de Paris le 27 du passé, et arrivé à Sedan le 31. jour que je regarde avec bien plus d’affection que les autres puis que c’est celui où vous etes venu au monde [2]. J’ai fort defferé au conseil de mes amis, que j’ay trouvé aussi pleins de zele pour m’asseurer l’etablissem[en]t dont ils m’avoient fait l’ouverture [3]. On va proceder incessamment à l’expedition de cette affaire. J’ay toujours preveu qu’il faudroit faire quelq[ue] depense, d’où est venu que je vous ai demandé avec un peu de presse* une de pistoles [4]. Notre bon ami de Berec. a eté caution pour moi envers un tailleur qui m’a avancé un habit de drap noir, si bien que je ne puis plus me vanter comme je faisois il y a 6 mois de ne rien devoir à personne [5]. Comme il fait icy encore plus cher vivre qu’à Paris, je vous asseure que je me trouverai bien tot court, d’ailleurs il seroit du dernier coquin* d’emprunter quelque chose aux amis de cette ville. Toutes ces raisons me font esperer que vous me ferez toucher à Paris la somme que je vous demande [6]. Il ne s’agit pas de moins que de m’asseurer un poste qui me donnera victum et vestitum [7]. Il n’y aura pas davantage, mais j’ay appris du grand s[aint] Paul que cela / nous doit suffire [8].

Vous ne devez pas doutter que je n’aye des affaires par dessus les bras, et qu’ayant laissé echapper ma routine d’ergoterie, il ne me faille suer sang et eau pour la rappeller, c’est pourquoi n’attendez pas que je reponde à tous les chefs de vos lettres, et ayez la bonté de me laisser vous renvoyer à un autre tems. La belle et obligeante lettre de monsieur La Boissonnade notre illustre amy [9], meriteroit bien reponse, mais il me pardonnera s’il luy plait, si je luy epargne la lecture d’une mechante lettre. Dans l’embarras où je me trouve, je ne dois pas* songer à ecrire que* des argumens et des theses [10]. Il peut s’imaginer qu’on ne peut guere songer à d’autres choses en pareilles occasions. Comme c’est Mr Banage qui a songé à moi dans cette affaire, et qui l’a menagée* avec toute l’affection imaginable, et qu’il continue d’agir avec l’empressement du monde le plus obligeant, je vous prie de luy faire une belle lettre (comme il vous sera facile) pour luy temoigner la reconnoissance de toute notre famille. Apres cela je vous avertirai s’il sera bon de faire la meme chose à Mr Jurieu qui me sert aussi avec beaucoup d’affection [11]. Nous sommes payez de la venera[ti]on que nous avons toujours eue pour le nom de Du Moulin [12], car mademoiselle Marie Du Moulin fille du grand Du Moulin, une des illustres et / savantes de ce siecle, me rend tous les bons offices imaginables, aussi bien que Mad le Du Moulin veuve d’un des fils dud[i]t grand Du Moulin, de celuy qui etoit ministre à Chateaudun ; C’est celui qui s’appelloit Cyrus et qui a composé un Catechisme de controverse [13]. Il n’a laissé que deux filles qui sont icy avec leur mere[,] femme d’un grand merite et d’un grand esprit [14]. L’une d’elles est femme de Mr Jurieu, et je vous puis dire que c’est une des accomplies personnes du monde, bien faitte, de beaucoup d’esprit, d’une honneteté sans egale, et qui a fort leu et avec beaucoup de discernement. Sa cadette n’est pas encore mariée, mais c’est la fleur et la perle de nos Sedanoises, soit pour la beauté, soit pour l’esprit[,] soit pour la vertu [15]. Toutes ces personnes me font des amitiez et des caresses incroyables. Je salue Mrs Martel et Debia, l’ecclesiaste de Saver[dun,] la maison où j’adresse mes paquets etc [16][.] Mes humbles respects à m[on] t[res] h[onoré] p[ere][.] J’embrasse mille fois n[otre] cher Joseph. Tuus ære et libra [17]. Priez le bon Dieu pour moi à ce qu’il favorise mes desseins et les face reussir à sa gloire nonobstant ma foiblesse et mon ignorance. Je le prie de tout mon cœur pour votre prosperité.

A Sedan le 3 septembre 1675

Le jesuite Bour et Bouhours ne sont qu’un, et c’est la difference de la prononciation à l’orthografe qui a eté cause que vous avez leu ce nom dans mes lettres autrem[en]t que chez Mr Menage. Outre que j’ay mis un t au lieu d’un r. Il a fait les Douttes sur la / francoise et tout fraichement des Remarques sur la meme langue [18]. Tous ces livres ont une grande appr[o]bation. Les 2 tomes de Remarques de Mr Menage [n]e different des observa[ti]ons que* du plus au moins. Ce n’est qu’une edition plus ample.

A Monsieur/ Monsieur Ynard not[ai]re Royal/ rue Dauriol pour faire tenir, s’il luy plait à mons r Baile/ A Montauban.

Notes :

[1] Voir Lettre 109, p.280.

[2] Jacob Bayle était né le 31 août 1644.

[3] Voir Lettre 109, n.13. Bayle avait été initialement invité à venir occuper le poste de professeur de philosophie à Sedan, mais d’autres candidats s’étant manifestés, qui bénéficiaient de certains appuis dans l’académie, il fallut finalement procéder à un concours en forme. Bayle ne se serait peut-être pas décidé à partir pour Sedan si, dès l’origine, il avait su qu’il se heurterait à des compétiteurs ; il n’est pas douteux que les vigoureux encouragements de Basnage et de Jurieu ont joué un rôle décisif dans sa décision de courir sa chance à Sedan.

[4] Voir Lettre 108, p.275, et Lettre 109, p.280-281.

[5] Nous ne saurions identifier l’ami – assurément un Méridional connu au Carla – désigné ici par des initiales qui semblent se référer à son lieu d’origine ; il pourrait s’agir de M. Milhau. On pourrait s’étonner que l’habit de drap noir n’ait pas été confectionné par « Mr Carla », le tailleur Ribaute ; cela semble suggérer qu’il n’était tailleur que de vêtements modestes, destinés à une clientèle populaire et d’une coupe moins compliquée que l’habillement des notables, dont, malgré sa pauvreté, Bayle faisait partie par ses occupations, liées à sa culture.

[6] Un envoi d’argent à Sedan aurait été fort compliqué et c’est à Paris que Bayle avait une dette.

[7] Voir Dt 10,8 : « [L’Eternel] aime l’étranger pour lui donner pain et vêtement » (traduction ancienne).

[8] Voir 1 Tm 6,8.

[9] Cette lettre ne nous est pas parvenue. Jérôme Pechels de La Boissonnade (parfois, Buissonnade) (1645-1714) était alors pasteur de Bordes, dans les environs immédiats du Carla, et avait certainement connu Jacob Bayle déjà à Puylaurens. Il était Montalbanais d’origine et son frère, Samuel, durement dragonné dès avant la Révocation, a laissé des Mémoires, car, déporté aux Antilles, il put s’enfuir et gagner l’Angleterre. Quant à Jérôme Pechels, peut-être terrifié par les terribles épreuves qui s’abattirent sur son frère, il commença par abjurer et reçut une pension du clergé... (voir G.E. de Falguerolles, « Pasteurs, proposants et enseignants apostats vers 1685 et pensionnés du Clergé », BSHPF, 126 (1980), p.241, où le prénom de « Jérôme » est lu « Jérémie »). En 1688, Jérôme Pechels se reprit et put s’enfuir : en avril 1689, à Lausanne, il fit une reconnaissance publique de sa faute (S. Mours, « Les pasteurs à la Révocation de l’Edit de Nantes », BSHPF, 114 (1968), p.295-96. Jérôme Pechels gagna alors le Brandebourg, où il fut quelque temps aumônier des Grands Mousquetaires, avant de devenir pasteur à Emmerich, dans le pays de Clèves, en 1690, poste qu’il occupa jusqu’à sa mort (G. Bonet-Maury, « L’Eglise réformée française à Emmerich (1686-1806) », BSHPF, 32 (1883), p.34-35) : voir Lettre 114, n.18.

[10] Le concours allait comporter la composition de thèses.

[11] Bayle venait de rencontrer en personne Pierre Jurieu, qui, depuis 1674, était professeur d’hébreu et de théologie à l’académie de Sedan et qui allait jouer un grand rôle dans sa vie.

[12] Par sa mère, Esther Du Moulin (née en 1604), Jurieu était petit-fils de Pierre Du Moulin (1568-1658). La « vénération » qu’on vouait au Carla à cette grande figure du protestantisme européen de la première moitié du siècle atteste l’attachement de Jean Bayle à l’orthodoxie calviniste la plus rigide ; mais on verra dans la lettre de Pierre à Jacob Bayle du 26 novembre 1678 que cette vénération s’appuyait aussi sur des souvenirs familiaux.

[13] Sur Marie Du Moulin, voir Lettre 90, n.2 et 8. Cyrus Du Moulin (1608-1672), un des fils du premier mariage de Pierre , avait été pasteur à Chateaudun. Il a publié un Catéchisme auquel les controverses de ce temps sont brièvement décidées par la Parole de Dieu (Genève 1659, 8°) et Le Pacifique, ou de la paix de l’Eglise. Traité des moiens de procurer la paix des consciences dans les diversités de sectes et de sentimens qui troublent l’eglise chrêtienne (Genève 1665, 8°). S’il était orthodoxe et vigoureusement antipapiste, Cyrus Du Moulin a manifesté des penchants iréniques, exceptionnels chez les membres de sa famille.

[14] La veuve de Cyrus Du Moulin était née Marie de Marbais (?-1691). Leur fille aînée, Hélène, avait épousé son cousin germain, Pierre Jurieu ; Marie de Marbais et sa fille cadette, Suzanne, vivaient alors chez les Jurieu, eux-mêmes installés dans un corps de logis de la maison que leur tante, Marie Du Moulin, avait héritée de son père, Pierre Du Moulin.

[15] Suzanne Du Moulin (?-1725), sœur cadette d’ Hélène, devait épouser Jacques Basnage en 1684. Il est à noter qu’à l’instar de leur tante, Marie Du Moulin, les deux filles de Cyrus Du Moulin avaient bénéficié d’une éducation sensiblement plus poussée que celle de beaucoup de femmes de leur milieu social.

[16] A savoir, Thomas Martel ; Pierre Debia, grand ami de Jacob Bayle, était alors pasteur à Sabarat, tout près du Carla ; l’ecclésiaste de Saverdun est Laurent Rivals ; enfin, les hôtes de Jacob Bayle à Montauban sont ses cousins Isnard .

[17] Voir Lettre 13, n.73, sur le sens de cette formule latine.

[18] Voir Lettre 107, n.15.

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