Lettre 1113 : Jean-Robert Chouet à Pierre Bayle

• [Genève, le 12 mai 1696]

Monsieur

Il suffiroit que vous me recommandassiés simplement le jeune Mons r de Waddinx-Veen [1], comme un garçon de vostre connoissance, pour m’engager à faire pour lui, pendant le séjour qu’il fera dans nostre ville, tout ce qui peut dépendre de moi : mais ce que vous ajoutés, et qui m’a esté encore confirmé par d’autres, du merite de Monsieur son pere, et des genereux offices, qu’il vous a rendu[s], contre les persecutions de vos ennemis, m’obligera encore plus à l’aimer, et à ne laisser passer aucune occasion sans lui en donner des marques. Mons r Minutoli, chez qui il loge, prit la peine de me l’amener il y a quelques jours : il a une phisionomie heureuse, qui marque beaucoup de douceur et de bonté ; et je ne doute point que Mess rs ses parens n’en reçoivent un jour beaucoup de satisfaction.

Je ne vous dirai rien, Monsieur, de ce qui se passe ici ; Mons r Méade [2] qui doit vous rendre cette lettre, vous en pourra informer : je le vois partir avec chagrin, car je me faisois un sensible plaisir de passer quelques fois quelques momens avec lui : c’est un homme d’un rare merite, et pour son sçavoir, et pour son genie, et pour / son honnesteté ; mais je crois que ce qui me l’a encore fait estimer davantage, c’est, Monsieur, les sentimens qu’il a pour vous ; car, je puis vous assurer, • que vous avés en lui un veritable ami. Parmi ses compagnons de voiage, il y a un jeune gentilhomme anglois, que j’aime fort tendrement ; il s’appelle Mons r Polhill [3] , sçavant pour son aage, mais d’une douceur et d’une vivacité en mesme temps incomparables : il a pour gouverneur Mons r Fabre, parfaittement honneste homme, qui est du Bas-Languedoc [4] : il[s] ont dessein de se donner l’honneur de vous voir ; faittes moi la grace, Monsieur, de leur faire sentir l’interest, que je prens, en ce qui les regarde : on ne peut assurément voir de garçon plus aimable que Mons r Polhill ; et l’humeur de Mons r Fabre, ou je suis bien trompé, vous plaira.

J’apprens avec bien du plaisir, que vostre Diction[n]aire tend à sa fin, puis que vous en estes à la lettre P : il est attendu de tous costés avec une extréme impatience ; et la modestie avec laquelle vous en parlés, ne me fait point douter du succez : les plus habiles autheurs ont tousjours quelque petit sentiment de crainte pour leurs compositions.

Je vous demande, Monsieur, la continuation de vostre prétieuse amitié ; et je vous prie d’estre persuadé qu’on ne peut estre plus que je suis Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Chouët

A Geneve, le 12 e may 1696

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / A Rotterdam •

Notes :

[1] Sur cet étudiant rotterdamois, fils d’un membre éminent du conseil municipal, qui devait poursuivre ses études à Genève, voir Lettres 1080 et 1085, n.3. On peut conclure de la présente lettre que Bayle l’avait recommandé auprès de Chouet : sa lettre ne nous est pas parvenue.

[2] Celui qui servit d’intermédiaire entre Chouet et Bayle devait mener une carrière médicale tout à fait exceptionnelle. Richard Mead (1673-1754) fut le onzième enfant de Matthew Mead, pasteur de Stepney dans le Middlesex. Son père fut démis de ses fonctions en 1662 pour cause de « non-conformisme », mais sa fortune lui permit de continuer à résider à Stepney et d’y élever ses treize enfants chez lui. Richard apprit le latin auprès de John Nesbitt, lui aussi non-conformiste, et fréquenta entre 1683 et 1689 une école privée dirigée par Thomas Singleton, d’où il partit fin 1689 à Utrecht pour y poursuivre ses études classiques sous la direction de Grævius. En 1692, il commença ses études de médecine à l’université de Leyde, où il assista aux conférences de Paul Hermann et d’ Archibald Pitcairn et où il fit la connaissance de Boerhaave, alors étudiant en théologie. En 1695, avec son frère aîné (étudiant à l’université d’Utrecht), Thomas Pellett de Cambridge et David Polhill, il voyagea en Italie, séjournant à Turin, à Florence et à Padoue, où il passa sa licence de médecine le 16 août 1695. Après un séjour à Rome et à Naples, il retourna à Londres à l’été 1696. Il devait se faire connaître, en 1702, en publiant A mechanical account of poisons in several essays (London 1702, 4°), dont un compte rendu fut publié dans les Philosophical Transactions de 1703 ; la même année, il fut élu membre de la Royal Society. En 1704, il voulut démontrer sa maîtrise du système newtonien en publiant un traité iatromécanique rendant compte de l’influence du soleil et de la lune sur le corps humain : De imperio solis ac lunæ in corpora humana et morbis inde oriundis (Londini 1704, 8°). Quelques années plus tard, il succéda à John Radcliffe comme le médecin le plus éminent de son époque, étant connu aussi pour la richesse exceptionnelle de sa bibliothèque et de son cabinet de curiosités. Il compta Richard Bentley et John Freind parmi ses amis intimes et, au nombre de ses patients, le roi, Sir Robert Walpole, Isaac Newton, Gilbert Burnet, Alexander Pope. Ses travaux connurent deux éditions importantes sous le titre The Medical Works of Dr Richard Mead (London 1762, 4° ; Edinburgh 1765, 8°, 3 vol.). Voir la notice exceptionnellement riche du DNB.

[3] David Polhill (1674-1754) était arrière-petit-fils d’ Oliver Cromwell, petit-fils de Henry Ireton et deuxième fils de Thomas Polhill, qui hérita des terres de son frère dans le Kent en 1662 ; le frère aîné de David mourut par la suite, le laissant propriétaire de ces mêmes terres. En décembre 1692, il obtint la permission de partir aux Pays-Bas et, en 1695, voyagea avec Richard Mead et d’autres en Italie (voir la note précédente). Au milieu de l’année 1696, il retourna en Angleterre, où il chercha en vain à se faire élire député whig de Dover aux Communes ; par la suite, il devint député de la ville de Rochester. Sa carrière politique fut marquée par de fréquents échecs, mais il se fit connaître en 1714 par sa défense des dissidents religieux ( dissenters). Voir Pitassi, Inventaire Turrettini, s.v., D.W. Hayton, E. Cruickshanks et S. Handley (dir.), The History of Parliament. The House of Commons, 1690-1715 (Cambridge 2002, 5 vol.), s.v. (art. de S. Handley), et l’éloge de David Polhill par son fils Charles, élément de la « Polhill Family History Page » : http://polhill.info/book.php?p=11.

[4] Nous n’avons su identifier plus précisément M. Fabre, précepteur de David Polhill ; il s’agit sans doute d’un réfugié huguenot.

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