Lettre 113 : Pierre Bayle à Jacob Bayle

[Sedan, le 11 novembre 1675]
M[onsieur] e[t] t[res] c[her] f[rere],

Votre agreable lettre du 30 octobre [1] qui m’a eté rendue ce jour de s[ain]t Martin 11 novembre m’a rejoui infiniment. Elle m’a eté rendue au milieu de 4 logiciens qui font toute mon ecole, et à qui j’ay commencé aujourdhui seulement mes lecons [2]. Je ne puis repondre à tant de nouvelles que vous m’avez fournies, car je suis si accablé que sans une assistance extraordinaire de Dieu je ne pourrai fournir à ma tache. Je suis contraint de faire deux lecons publicques chaque jour, de 2 heures chaqu’une, et une repetition en particulier, et de composer en meme tems mon cours. Ainsi je ne puis m’etendre en longs discours comme autrefois. Mes precedentes* vous auront peu avertir de ma dispute* et reception [3]. L’année prochaine je serois bien aise de voir le discours de Mr Martel [4], car pour celle cy je ne me repaitrai que de chymeres de logique. Je vous envoye quelques theses de Mr Jurieu [5], les miennes, celles de mon antagoniste [6], et l’epitaphe de Mr de Beaulieu fait par Mr Banage [7]. Je croyois y joindre une lettre de Mr Jurieu touchant la necessité et l’usage du bapteme, et un Traitté de la devotion qu’il vient de faire imprimer [8]. Il e[st] vrai ce qu’on vous avoit dit qu’il avoit ecrit sur l’affaire de Mr d’Huisseau [9]. On a imprimé en Angleterre les theses de Mr de Beaulieu in folio, et on imprime icy une decade de ses sermons [10]. Peut etre que pour un autre ord[inai]re* j’aurai un peu plus de loisir. Le s[ieu]r Carla m’a ecrit qu’il vous avoit marqué une voye de faire conter les 20 pistoles [11], Elles sont plus necessaires que jamais car la depense que j’ay eté contraint de faire avant ma reception a excedé le plan que je m’en etois figuré. Mes humbles recommanda[ti]ons* à • la maison où vous logez [12], je benis Dieu d’avoir conservé la personne qui a eté si pres de sa fin [13], J’asseure de mes respects Mr Martel que j’ay veu si preconisé* dans la vie de Mr Gassendi par Sorbiere [14]. Je suis tout à vous[.]

11 novembre 1675 / 
A Monsieur/ Monsieur Ynard not[ai]re royal/ rue Dauriol pour faire tenir/ s’il luy plait à Mr Baile/ A Montauban

Notes :

[1] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[2] La première des deux années de philosophie était consacrée à la Logique, d’où le nom donné aux élèves de cette première année, qui devenaient des « Physiciens » l’année suivante.

[3] Voir Lettres 111 et 112.

[4] Ce « discours » de Thomas Martel concernant un point de physique – matière du cours que Bayle devra professer l’année suivante – circulait probablement en manuscrit. Voir Lettre 79, n.17, sur des contributions de Martel aux Philosophical transactions : l’original français avait été traduit en anglais.

[5] Il s’agit ici encore de thèses présidées par Jurieu, donc rédigées par lui et soutenues par ses élèves. Voir Lettre 112, n.8.

[6] A savoir, Barthélemy : voir Lettre 112, n.6.

[7] Louis Le Blanc de Beaulieu était mort le 27 février 1675. Pour l’épitaphe composée par Basnage, voir Lettre 84.

[8] Sur la Lettre […] touchant l’efficace du baptême, voir Lettre 106, n.6. Bayle annonce ici la première édition du Traité de la dévotion (Quevilly 1674, 12°) ; sur les suivantes, voir Lettre 131, n.6.

[9] Examen du livre de La Réunion du christianisme ou traitté de la tolérance en matière de religion, et de la nature et de l’étendue des points fondamentaux, avec une courte réponse à l’Apologie pour le livre de la réunion (s.l. [Orléans] 1671, 12°) : voir aussi la lettre de Bayle du 5 juin 1678. L’ Apologie dont il est question dans la seconde partie du titre de l’ Examen est un ouvrage anonyme d’un ami d’ Isaac d’Huisseau : Apologie pour le livre intitulé La Réunion du christianisme et pour celuy qui en a esté soupçonné l’autheur à Saumur (La Haye 1670, 12°). L’ Examen parut anonyme, mais on l’attribua aussitôt, et à bon droit, à Jurieu, alors pasteur à Mer. Certains passages de ce dernier opuscule furent censurés par un synode provincial de Saintonge en 1671, qui les jugea entachés de semi-pélagianisme et d’arminianisme. Jurieu, s’avouant alors auteur de l’ouvrage censuré, fit parvenir au synode suivant (réuni à Barbezieux le juin 1672) un Esclaircissement de quelques passages condamnés dans le livre de l’Examen de la réunion du christianisme avec quelques réflexions sur le dernier livre de monsieur d’Huisseau et sur un libelle qui l’avoit précédé (Sedan 1671, 8°). Le « dernier livre » d’ Isaac d’Huisseau visé ici est la Réponse de monsieur d’Huisseau au livre intitulé Examen &c. (Paris 1671, 8°) ; le « libelle qui l’avoit précédé » est une Lettre à monsieur d’Huisseau au sujet de l’Examen du livre de la réunion, opuscule anonyme rarissime, dont l’exemplaire étudié par R. Stauffer avait perdu la page de titre, de sorte qu’on ignore son lieu et sa date de parution (voir R. Stauffer, L’Affaire d’Huisseau, p.44, n.1). L’ Esclaircissement fourni par Jurieu ne leva pas les réserves du synode de Barbezieux, qui resta sur les positions du synode précédent, mais toutefois renvoya le jugement définitif de la question à la province synodale du pasteur de Mer, à savoir celle du Berry-Orléanais. Les choses en demeurèrent là, mais il était pour le moins ennuyeux pour le jeune théologien qu’un de ses premiers ouvrages ait donné lieu à une censure synodale, fût-elle modérée, et Jurieu redouta qu’un autre synode provincial, ailleurs, puisse faire chorus avec celui de Saintonge. Sur toute cette polémique, très enchevêtrée, voir R. Stauffer, L’Affaire d’Huisseau, en particulier chapitres V et VI.

[10] Voir Theses theologicæ, variis temporibus in Academia Sedanensi editæ, et ad disputandum propositæ (Londini 1675, folio) et Lettre 67, n.5. Dans les premières 120 pages de ce volume, qui en comporte 820, sont comprises les Theses sedanenses (4°) de Beaulieu, c’est-à-dire des thèses soutenues sous sa présidence. Voir aussi de lui la Decade de sermons sur divers textes (Sedan 1676, 8°).

[11] La somme que Bayle avait demandée à son frère : voir Lettre 112, n.16.

[12] Quand il se trouvait à Montauban, Jacob Bayle était hébergé par son cousin Joseph Isnard.

[13] Il est impossible d’identifier la personne qui relevait alors d’une grave maladie. Il pourrait s’agir de la grand’mère maternelle des frères Bayle, Paule de Langloy, épouse de Michel Burguière, qu’ils appelaient « magnane » ou « maignane » : voir Lettres 134, n.37, et 135, n.16.

[14] Samuel Sorbière (1615-1670), médecin à Leyde en 1646, principal du collège d’Orange en 1650, converti au catholicisme en 1653, est connu surtout par ses traductions de Thomas More et de Hobbes. Il publia sa biographie de Gassendi, Præfatio in qua de vita et moribus P. Gassendi disseritur , dans l’ouvrage posthume de Gassendi, Syntagma philosophiæ Epicuri (La Haye 1659, 4°), f.v-xxii.

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