Lettre 1135 : Edouard de Vitry à Pierre Bayle

• † A Paris ce 20 juillet 1696

Monsieur

Je fus obligé de finir brusquement la derniere lettre que j’ay eu l’honneur de vous ecrire, et en vous priant de m’envoyer le livre de Cellarius sur les Herodiades [1]. J’oubliay de vous envoyer une lettre de change pour de semblables petites commissions dont je pour[r]ay prendre quelquefois la liberté de vous charger : trouvés bon que je satisfasse aujourd’huy à ce devoir. La somme que je vous envoye est petite, mais comme mon dessein n’est pas de vous importuner fort souvent, je croy que vous en aurés encore pour longtemps. On n’a mis dans la lettre de change ni vostre nom ni le mien, afin que cela ne vous fasse aucune peine, et on en usera toûjours ainsi jusqu’à ce que j’apprenne vos intentions là-dessus.

L’ami malheureux [2] se porte fort bien pour l’etat où il est, et je m’estonne que sa santé resiste à l’incommodité et au chagrin* qui sont inseparables de la prison. J’espere qu’il en sortira bientost, surtout si la paix dont on parle fort icy, est aussi assurée qu’on la souhaite de part et d’autre : on ne doute presque plus icy de celle de Savoye, et on prétend qu’elle sera un grand acheminement à la generale.

Je vous croy fort peu curieux de scavoir les intrigues des jacobins et des cordeliers et les disputes des docteurs de Sorbonne sur le livre de l’ab[b]esse d’ Agreda traduit depuis quelque temps en francois [3]. L’histoire en seroit longue et contient plusieurs particularités / fort jolies. Les quatre deputés de Sorbonne ont censuré le livre et ont fait imprimer leur avis afin de le communiquer aux autres docteurs qui s’assemblent de temps en temps là-dessus. Il y en a qui font de si longs discours qu’on songe à faire ce qu’on a deja fait pour l’affaire des jansenistes, qui est de faire parler chaque docteur par mesure avec deffense de passer le temps marqué [4]. Vos Messieurs [5] trouveront là assurement de quoy se divertir. Il y a cependant des choses qui passent la raillerie, et un anonyme par ex[emple] a fit une satyre contre Mr de Meaux  [6], qui a choqué tous les honnestes gens. On n’aime point en ce pays cy les injures atroces. Mr L[eers] [7] ne le scait pas, mais il le devroit scavoir.

Le livre de Mr le marquis de L’Hospital se débite à present. Il est intitulé, Analyse des infiniment petits pour l’intelligence des lignes courbes. Mr de Varignon et le P[ère] Mallebranche y ont travaillé [8]. M [m]e la marquise de L’Hôpital [9] mesme entend fort bien ces matieres là, et y a aidé Mr son époux. Mr Faydit auteur d’un sermon sur s[aint] Polycarpe [10] qu’on a leû dans vostre pays, et qui a fait depuis peu des memoires contre les memoires de Mr Tillemont [11], des Eclaircissemens sur les deux premiers siecles de l’Eglise [12] et choses semblables, va publier, ou plûtost va faire vendre en cachette un livre in 12 de 500 pages sur le mystere de la S[ainte] Trinité [13], dans lequel il combat également les sociniens, les scholastiques, les anciens theologiens et les modernes, le Pere P[etau] [14] et Mr Bullus [15], Mr de Meaux [16] et les P[ères] benedictins [17]. Je n’ay pas encore assés lû cet ouvrage pour vous en rendre compte, mais si vous vouliés bien que je prisse la liberté de vous faire tenir quelquefois de petits papiers et livrets de cette sorte, je pour[r]ois vous envoyer la valeur de une ou deux feüilles par semaine, et le port ne vous en cousteroit rien. J’aurois commencé à le faire dès aujourd’huy en ayant trouvé la commodité, mais j’ay voulu auparavant avoir vostre consentement.

Je ne dois pas / omettre icy puisque je m’en souviens, que ce qui me fait esperer que nostre ami sera bientost hors d’affaire, est que j’ay parole du ministre de luy faire toucher un an de sa pension dont il n’avoit rien touché depuis sa detention. On m’a recommandé de ne le dire à personne qui en pust abuser, parce que plusieurs prétendent avoir droit d’estre payés devant luy, mais je voy bien que vous n’en abuserés pas : permettés moy de souhaiter que vous fussiés en état de le faire.

Il y a des libraires de Lyon qui ont sur vostre Diction[n]aire le dessein dont vous vous estiés douté [18]. Si vous me croyés capable de vous rendre la-dessus quelque service, je le ferois de tres bon cœur. Je croy vous l’avoir desja mandé. Je souhaiterois surtout avoir de vostre Diction[n]aire les feüilles choisies, c’est à dire, les plus correctes, et scavoir à quoy on les peut distinguer [19], et s’il n’arrivera point dans vostre livre ce que j’ay vû arriver quelquefois, scavoir qu’aucun exemplaire n’est correct comme il faut dans toutes ses parties, parce que les libraires pour faire tout passer mettent le bon et le mauvais ensemble, en sorte que lorsque les premieres feuilles sont bonnes, les dernieres ne le sont pas, et lorsque les dernieres le sont, les premieres ne le sont point. J’en pour[r]ois ecrire à Mr L[eers] et luy proposer mes vuës pour en faire passer en France, mais j’attens pour cela que nostre affaire soit finie [20]. Le P[ère] de La Chaize luy a envoyé ma lettre et n’ • a pas encore receu sa reponse [21].

Il y a maintenant un grand different entre nos beaux esprits sur ce vers de la poetique d’ Horace

difficile est propriè communia dicere etc
 [22]
.
La difficulté tombe principalement sur l’explication du mot communia : Mr Dacier pretend que ce sont des sujets nouveaux, que personne n’a encore traité[s], et qui sont communs, parce que personne ne s’en estant / encore emparé, sunt in medio posita, sunt primi occupantis [23]. Enfin il entend par communia la mesme chose que par Ignota indictaque [24], dont Horace se sert deux vers après. D’autres comme Mr le marquis de Sevigny, et mesme Mr Boileau entendent par communia des sujets que tout le monde a traité[s], et veulent qu’Horace dise qu’il est difficile de traiter ces sortes de sujets d’une maniere non commune, propriè [25], et de s’approprier un sujet que tout le monde pouvoit prendre, Publica materies privati Juris erit etc [26]. Voilà si je ne me trompe l’etat de la question qui a produit deja plusieurs ecritures qui mesme ont esté portées à la Cour, et devant tous les tribunaux. J’ay exhorté les parties que j’ay l’honneur de connoistre, à bien prolonger le procés et à faire imprimer les pieces.
Le procès sur le testament de Mr Nicolle [27] doit estre jugé le mois prochain. On doit encore faire un second factum. M [m]e de Fontpertuis s’intrigue beaucoup pour cacher tout cela et surtout pour déguiser l’histoire de l’isle de Nordstram [28].

Adieu, mon tres cher Monsieur, je voudrois avoir quelque chose de meilleur à vous mander. Mes complimens s’il vous plaist à Mr L[eers]. Je suis son serviteur quoiqu’il pense et quoiqu’il ait dit et écrit de moy : ma religion m’apprend à luy pardonner l’affront le plus sensible que je pusse recevoir.

Je ne say si je vous ay éclairci ce que Mr Pinsson [29] m’a dit que vous vouliés scavoir sur le livre de Louis de la Ville, qui parut en 1680 [30]. J’estois pour lors en r[h]etorique agé de 14 ans. Ce qui a pû donner lieu à ce qu’on vous a dit, est que j’ay porté quelquefois le nom de Vitry-la-Ville [31], qui est une terre de Champagne entre Chaalons et Vitry-le-Francois, dont mon grand-pere estoit seigneur, et qui est encore dans la famille. L’auteur du livre est le P[ère] Louis Le Vallois qui est maintenant aupres de M rs les petits princes de France en qualité de leur confesseur [32]. Il a esté autrefois regent de philosophie dans le college des jesuites de Caen, pendant que Mr Cally fameux cartesien [33] y regentoit la philosophie à l’université. Les disputes qu’ils avoient ensemble, donnerent lieu au P[ère] Levallois de faire imprimer ce livre sous le nom de Louis de La Ville. Mr Cally y repondit sous le nom de Pierre Des Champs. Mr Pierre Cally que j’ay autrefois fort connu, est encore curé de S[aint] Sauveur à Caën. Il vient de faire imprimer sa philosophie en latin : ce sont deux volumes in 4°[.] Ses ecoliers avoient trouvé un anagramme qui luy estoit fort honorable. Petrus Cali. Pater Lucis [34].

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / A Rotterdam

Notes :

[1] Voir la lettre d’ Edouard de Vitry du 9 juillet (Lettre 1128), n.26.

[2] Daniel de Larroque, emprisonné au château de Saumur : voir Lettres 1022, n.1, 1061, n.9, et 1117.

[3] Marie de Agreda (ou d’Agreda), née María Fernandez Coronel (1602-1665), en religion Marie de Jésus, fut une religieuse espagnole de l’ordre franciscain de l’Immaculée Conception. A partir de 1620, elle aurait eu une série de visions extatiques, qui se poursuivirent après sa nomination comme abbesse en 1627. Elle mourut en 1665 ; sa cause de béatification fut introduite en 1671 et elle fut déclarée vénérable en 1679. Son œuvre principale, composée à partir de 1637, s’intitule La Mistica Ciudad de Dios, La Cité mystique de Dieu. Elle fit l’objet d’une enquête de l’Inquisition en 1635 et de nouveau en 1650, mais son œuvre fut finalement approuvée. Elle est constituée par le récit de la vie de Jésus et de Marie, ponctué par les leçons de la « doctrine que la Reine du Ciel me dicta », et souleva de vives polémiques dans toute l’Europe. Approuvée en premier lieu en 1667, révisée avant la publication de l’édition princeps en 1670, elle fut de nouveau déférée devant l’Inquisition espagnole, qui l’approuva en 1686. Entre temps, elle fut interdite par l’Inquisition romaine le 30 juillet 1678 (Bujanda, xi.586), mais les rois d’Espagne obtinrent du pape Innocent XI (Benedetto Odescalchi), puis d’ Innocent XII (Antonio Pignatelli), que la publication du décret soit suspendue là où elle n’avait pas encore eu lieu. Une commission de trois cardinaux nommés par Innocent XII commença alors l’examen de son œuvre. Pendant leurs travaux, en 1696, une censure fut lancée contre celle-ci par l’assemblée de la Sorbonne, qui fait l’objet d’un compte rendu dans le JS du 26 novembre 1696. Dans sa lettre à son neveu du 24 juin 1696, Bossuet fait état de l’opposition du général des dominicains, le Père Antonin Cloche, à l’œuvre de Marie de Agreda et de la censure en préparation à la Sorbonne ; par la suite, il évoque les manœuvres des franciscains et le vote de la censure à la Sorbonne, le 17 septembre 1696 ; cette censure fut confirmée le 1 er octobre et publiée (Paris 1696, 4°) : voir Bossuet, Correspondance, n° 1385, vii.441-442, et n° 1421, viii.70. En 1696 parut une grande édition en espagnol : Mystica ciudad de Dios, milagro de su omnipotencia, y abismo de la Gracia, historia divina, y vida de la Virgen Madre de Dios, Reyna, y Señora nuestra, Maria Santissima, Restauradora de la culpa de Eva, y Medianera de la Gracia, Manifestada en estos ultimos siglos, por la misma Señora à su Esclava Sor Maria de Jesus, abadesa de el convento de la Immaculada Concepcion de la Villa de Agreda, de la Provincia de Burgos, de la Regular Observancia de N.S.P. S. Francisco. Para nueva luz de el mundo, alegria de la Iglesia Catolica, y confianza de los Mortales (Amberes 1696, folio, 3 vol.). La traduction française par le récollet Thomas Croset avait paru à Marseille l’année précédente : La Cité mistique de Dieu, miracle de sa tout-puissance, abîme de la grace, histoire divine et la vie de la très Sainte Vierge Marie mère de Dieu [...] Manifestée dans ces derniers siècles par la Sainte Vierge à la Soeur Marie de Jésus (Marseille 1695, 8°) ; elle devait être éditée de nouveau par François Foppens (Brusselle[s] 1717, 8°). Voir le DHC, art. « Agreda (Marie d’) », et les commentaires de J. Le Brun, La Spiritualité de Bossuet (Paris 1972), s.v., de R. Whelan, The Anatomy of superstition. A study of the historical theory and practice of Pierre Bayle (Oxford 1989), p.14-30, et de F.-G. de Cambolas, Maria d’Agreda et « La Cité Mystique de Dieu » (Paris 2003).

[4] Allusion au débat sur la censure d’ Antoine Arnauld en Sorbonne, où, le 17 janvier 1656, le temps de parole fut limité à une demi-heure : voir Dictionnaire de Port-Royal, Appendice VI : « L’affaire Arnauld », p.1070.

[5] « Messieurs les huguenots ».

[6] Il s’agit certainement de la Lettre d’un colonel d’infanterie au R.P. Quesnel, prêtre de l’Oratoire, au sujet du livre de la s[œu]r d’Agreda, censuré par M. de Meaux (s.l.n.d., 8°), qui est probablement due à Pierre-Valentin Faydit ; elle est violemment hostile à Bossuet. Voir J. Le Brun, La Spiritualité de Bossuet (Paris 1972), p.634. Edouard de Vitry touche ici à une question à laquelle Bayle était très sensible, comme on le voit par l’ Avis aux réfugiés et par la Dissertation sur les libelles diffamatoires, publiée dans le Projet et fragmens d’un dictionnaire critique (Rotterdam 1692, 8°) et maintenue comme appendice dans les différentes éditions du DHC.

[7] Vitry sous-entend apparemment que le pamphlet a été imprimé par Reinier Leers, mais on n’en trouve pas mention dans l’étude d’O. Lankhorst, Reinier Leers. Voir aussi les lettres antérieures de Vitry (Lettres 1122 et 1128), où il faisait état de ses « contestations » avec Reinier Leers ; sur les raisons de ces contestations, voir Lettre 1122, n.2.

[8] Elève de Jean Bernoulli, disciple de Leibniz, Guillaume François Antoine de L’Hospital (ou L’Hôpital) (1661-1704), marquis de Sainte-Mesme, comte d’Entremont, venait, en effet, de publier le premier ouvrage français sur le calcul différentiel, Analyse des infiniment petits pour l’intelligence des lignes courbes (Paris 1696, 4°), qui fit l’objet d’un compte rendu dans le JS du 10 septembre 1696, et dans l’ HOS de Basnage de Beauval, mai 1697, art. IX. Membre de l’Académie des sciences depuis 1693, il collaborait avec Malebranche dans ses recherches sur le calcul infinitésimal, qui avait été introduit par Pierre Varignon (1654-1722) dans les travaux de l’Académie des sciences dès 1694. C’est en se fondant sur cette méthode de calcul leibnizienne que Varignon devait donner devant l’Académie des sciences en septembre 1698 un nouveau départ à la science du mouvement par l’élaboration du concept de « vitesse dans chaque instant » ; en janvier et mars 1700, il devait présenter la construction définitive de la science algorithmique du mouvement. Voir Dictionary of seventeenth century French philosophers, art. « Varignon, Pierre », par M. Blay, et, du même, le chapitre « Calcul de l’infini » dans M. Blay et R. Halleux (dir.), La Science classique. XVI e-XVIII e siècle. Dictionnaire critique (Paris 1998), p.692-711 ; voir aussi A. Robinet, « Le groupe malebranchiste introducteur du calcul infinitésimal en France », Revue d’histoire des sciences, 13 (1960), p.287-308.

[9] En 1688, le marquis de L’Hospital avait épousé Marie-Charlotte de Romilley de La Chesnelaye, qui était également mathématicienne. Leur fils, Paul-François de Galluccio, marquis de L’Hospital, né en 1697, devait être nommé ambassadeur de France à Naples.

[10] Pierre-Valentin Faydit, Lettre de M. l’abbé Faydit de S[aint] Bonnet au célèbre M. Ménage sur ce que celui-ci lui avoit dit qu’il craignoit que le sermon qu’il avoit fait le jour de saint Polycarpe ne le brouilla[t] avec M. le cardinal nonce (s.l. 1688, 4°), une lettre de quatre pages, suivie par un Supplément à la dissertation sur le sermon de saint Polycarpe, ou correction de fautes, additions et omissions survenues dans l’impression qui en a été faite sans la participation de l’auteur (s.l.n.d., 16°). La formule d’ Edouard de Vitry est ambiguë : il pense peut-être aussi à une autre publication de Faydit, Conformité des Eglises de France avec celles d’Asie et de Syrie dans leurs différents avec Rome (Liège 1689, 12°), qui fut imprimée également sous le titre Extrait d’un sermon prêché le jour de saint Polycarpe à Saint-Jean-en-Grève, à Paris, avec la preuve des faits qui y sont avancés (Liège 1689, 12°).

[11] Faydit, Mémoires contre les « Mémoires de l’histoire ecclésiastique » de M. de Tillemont, par le sieur Datify de Romi (Toulouse 1695, 4°) ; une nouvelle édition devait paraître dans les Dissertations mêlées sur divers sujets (Amsterdam 1740, 12°, 2 vol.).

[12] Faydit, Eclaircissements sur la doctrine et sur l’histoire ecclésiastique des deux premiers siècles (Maastricht 1695, 8°).

[13] Pierre-Valentin Faydit, Altération du dogme théologique par la philosophie d’Aristote ou fausses idées des scolastiques sur toutes les matières de la religion, tome I : Traité de la Trinité (s.l. 1696, 12°). L’ouvrage ne porte ni le nom du lieu ni celui de l’imprimeur ; il a connu deux éditions distinctes, comme le signale B. Tambrun-Krasker, « Métaphysique trinitaire et humanisme à la fin du 17 e siècle : la folie de Faydit », document en ligne, halshs-00347038, version 2 (10 décembre 2009). Cette publication devait entraîner l’arrestation de Faydit : voir Lettre 1147, n.1. Voir aussi B. Tambrun, L’Ombre de Platon. Unité et Trinité au siècle de Louis le Grand (Paris 2016), s.v.

[14] Sur la méthode historique du Père Denis Petau, voir Lettres 258, n.17, et 843, n.11, ainsi que l’article que Bayle lui consacre dans le DHC.

[15] L’adversaire de Denis Petau, George Bull (Bullus) (1634-1710), dont les ouvrages sont évoqués par Bossuet dans son Antiquité éclaircie sur l’immutabilité de l’Estre divin et sur l’égalité des trois personnes. L’état présent de la controverse de la religion protestante, contre la 6e, 7e et 8e lettre du « Tableau » de M. Jurieu. Sixième et dernier avertissement (Paris 1691, 4°), première partie, art. II. Bayle évoque cette polémique dans le DHC, art. « Petau (Denys) », rem. B, où il désigne aussi l’ouvrage de Bull qu’il avait recensé dans les NRL, septembre 1685, cat. iv. A la date de la lettre d’Edouard de Vitry, George Bull avait fait paraître, Defensio fidei Nicæenæ, ex scriptis, quæ extant, catholicorum doctorum, qui intra tria prima ecclesiæ christianæ secula floruerent : in qua obiter quoque Constantinopolitana confessio, de Spiritu Sancto, antiquiorum testimoniis adstruitur (Oxonii 1685, 8° ; 2 e éd. 1688) et Judicium ecclesiæ catholicæ trium primorum seculorum, de necessitate credendi quod Dominus noster Jesus Christus sit verus Deus, assertum contra M. Simonem Episcopium aliosque (Amstelodami 1696, 8°). En 1703, parurent ses œuvres complètes : Georgii Bulli, S. Theologiæ Professoris et Presbyteri Anglicani, Opera Omnia, quibus duo Præcipui Catholicæ Fidei Articuli, de S. Trinitate et Justificatione, orthodoxè, perspicuè ac solidè explanantur, illustrantur, confirmantur. […] (Londres 1703, folio).

[16] Dans son Sixième avertissement, première partie, art. XI, Bossuet s’en prend à Jurieu en ces termes : « Mais pourquoi vouloir obliger le ministre Jurieu, un si grand original en matière de théologie, à suivre les sentiments de Bullus ? Je le dirai en un mot : c’est qu’il devoit s’y obliger lui-même, pour n’avoir point à dire cent absurdités qu’on vient d’entendre, avec cent autres qu’on découvrira dans la suite ; et si l’on veut parler plus au fond, c’est que le sentiment de Bullus portoit, surtout dans un homme qui comme M. Jurieu fait profession de reconnoître la divinité de Jésus-Christ, un caractère manifeste de vérité qu’on ne pouvoit rejeter sans extravagance. [...] Le fondement de son discours [de Jurieu] est d’abord que je le renvoie au Père Pétau et à Bullus tout ensemble, pour apprendre les vrais sentiments des Pères des trois premiers siècles : “Pour achever son portrait”, dit-il [Jurieu], “M. de Meaux ne pouvoit faire mieux que de joindre comme il a fait, Bullus à Pétau, comme travaillant à la même chose ; puisque Bullus s’est occupé presque uniquement à réfuter Pétau pied à pied. Ceux qui ont lu ces deux auteurs sont épouvantés d’une telle hardiesse”, de faire aller ensemble deux auteurs directement opposés. Il dissimule que ce que j’allègue du Père Pétau n’est pas son second tome, que Bullus réfute, mais une préface postérieure dont Bullus ne parle qu’une seule fois et en passant : et si j’avois à me plaindre de la candeur de Bullus, ce seroit pour avoir poussé le Père Pétau sans presque faire mention de cette préface où il s’explique, où il s’adoucit, où il se rétracte, si l’on veut ; en un mot, où il enseigne la vérité à pleine bouche. »

[17] En attendant l’ Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques (Paris 1729-1783, 4°, 24 vol.) de Dom Rémy Ceillier (1688-1761), il s’agit ici sans doute d’une allusion aux grandes éditions patristiques des bénédictins ; rappelons surtout, à cette date, l’édition en cours de saint Augustin, sous la direction de François Delfau, de Claude Martin, de Thomas Blampin et de Jean Mabillon (Parisiis 1680-1700, folio, 11 vol.). Voir D.-O. Hurel, « Les mauristes, éditeurs des Pères de l’Eglise au XVII e siècle », in E. Bury et B. Meunier (dir.), Les Pères de l’Eglise au XVII e siècle (Paris 1993), p.117-133 ; B. Gain, « Les éditions patristiques des mauristes : des entreprises vraiment collectives », in M. Furno (dir.), Qui écrit ? Figures de l’auteur et des co-élaborateurs du texte. XV e-XVIII e siècle (Lyon 2009), p.15-35.

[18] Les frères Huguetan , représentants des imprimeurs du Grand dictionnaire de Moréri, faisaient obstacle à l’impression du DHC de Bayle, de peur de la confusion entre ces deux ouvrages. C’est pour cette raison que Leers avait demandé à Bayle de permettre que son nom apparût dans le privilège et sur la page de titre, alors que l’intention de Bayle avait été de faire publier son œuvre anonymement : voir Lettre 1165. Lors de la publication du Jugement de Renaudot sur le DHC et de l’interdiction de cette œuvre en France par le chancelier Louis Boucherat, Bayle s’en console – à l’instar de Leers – en pensant que cette interdiction fera obstacle aux ambitions des imprimeurs pirates lyonnais : voir Lettres 1219 et 1238, n.9. Sur la pratique des contrefaçons, voir O.S. Lankhorst, « Reinier Leers, libraire-imprimeur à Rotterdam (1654-1714), et ses contrefaçons », in F. Moureau (dir.), Les Presses grises : la contrefaçon du livre : XVIe-XIXe siècles (Paris 1993), p.49-63.

[19] Sur les différentes compositions du premier volume du DHC, voir Lettre 1120, n.6.

[20] L’affaire d’ Edouard de Vitry avec Reinier Leers : les « contestations » dont il avait déjà été question : voir ci-dessus, n.7.

[21] O.S. Lankhorst, Reinier Leers, ne fournit pas de précision sur cette correspondance entre Reinier Leers, Edouard de Vitry et le Père François d’Aix de La Chaize.

[22] Horace, Ars poetica, v. 128 : « Il est difficile d’exprimer d’une manière personnelle les choses souvent traitées. » André Dacier avait publié quelques années auparavant ses Remarques critiques sur les œuvres d’Horace avec une nouvelle traduction (Paris 1681-1689, 12°, 10 vol.) ; une nouvelle édition devait sortir en 1700 et une troisième en 1709. Charles, marquis de Sévigné (1648-1713), devait publier prochainement une Dissertation sur « L’Art poétique » d’Horace, où l’on donne une idée générale des pièces de théâtre et où l’on examine si un poète doit préférer les caractères connus aux caractères inventez (Paris 1698, 12°). Nous n’avons pas trouvé de réflexion spécifique de Boileau sur cette question, mais Horace était évidemment une de ses références privilégiées.

[23] « qui sont disponibles pour tout le monde et appartiennent au premier occupant ».

[24] Remarques critiques sur les œuvres d’Horace, sur l’ Art poétique, v. 130 : « Il appelle ici ignota indictaque ce qu’il appelle plus haut communia, des sujets inconnus, et qui n’ont jamais été traitez. Il ne se contente pas de dire ignota, inconnus, il ajoute indictaque, que personne n’a traitez, dont personne n’a parlé : car un sujet pourroit être inconnu, sans être nouveau. »

[25] Voir Bolæana, ou bons mots de M. Boileau, avec les poésies de Sanlecque, éd. Jacques de Losme de Montchesnay (Amsterdam 1742, 12°), p.93 : « Mr le marquis de Sévigny, et mesme Mr Boileau entendent par communia des sujets que tout le monde a traité[s], et veulent qu’ Horace dise qu’il est difficile de traiter ces sortes de sujets d’une maniere non commune, propriè, et de s’approprier un sujet que tout le monde pouvoit prendre. »

[26] Horace, Ars poetica, v. 131 : « Un sujet ouvert à tous deviendra votre propriété privée si vous ne restez pas dans le cercle ordinaire et banal des événements. »

[27] Pierre Nicole est mort le 16 novembre 1695 à Paris. Dans la Vie de M. Nicole et histoire de ses ouvrages composée par Claude-Pierre Goujet et publiée dans la Continuation des essais de morale, tome XIV (Luxembourg 1732, 12° ; Liège 1767, 12°), ch. XX, les différentes dispositions du testament de Pierre Nicole sont précisées. Ce document avait été établi le 28 novembre 1691 ; à la date du 20 avril 1694, il l’avait confirmé et déposé entre les mains du notaire Savigny ; il y avait ajouté un codicille le 12 novembre 1695. Il avait choisi comme exécuteurs testamentaires Louis, comte de Charmel, l’oratorien Armand Fouquet, et M. Cordier ; Bernard Couet, grand vicaire de l’archevêque de Paris, devait se substituer à M. Cordier en cas de décès. Le biographe poursuit : « Quoiqu’il ne paroisse rien dans ce testament que de conforme à la piété et à la justice, les legs furent contestés après la mort de M. Nicole, par les demoiselles Jeanne Le Maire, veuve de Charles Du Tellier, écuyer, sieur d’Essars, et Marguerite Le Maire, fille majeure, se prétendant héritières pour moitié du défunt, dont elles se disent cousines-germaines. M. de Laistre, avocat au Parlement de Paris, employé pour ces demoiselles, fit imprimer un factum, dans lequel il inséra le testament de M. Nicole, avec des apostilles aussi injurieuses à la mémoire de ce grand homme, que contraires à la vérité. C’est une pièce toute dictée par la passion. Peu content d’y insulter à la mémoire d’un homme aussi respectable que M. Nicole, et de lui prêter des intentions indignes d’un homme de probité, et plus encore d’un chrétien, et contraires mêmes aux dispositions marquées dans son testament ; on y déchire aussi, sans scrupule, le célèbre M. Arnauld, en feignant de le louer et de faire voir la différence de son testament spirituel d’avec celui de M. Nicole. Ce factum et ce testament, ainsi apostillé, ont été réimprimés en 1710 dans un recueil de factums et mémoires, publié in-4° à Lyon, par les soins de maître Aubert, avocat, mort à Lyon au mois de mars 1733, âgé de quatre-vingt-quatorze ans. » La contestation portait certainement sur les dispositions du testament de Nicole concernant la « boîte à Perrette », système de legs qui devait bénéficier aux amis et héritiers de Port-Royal : voir N. Lyon-Caen, La Boîte à Perrette. Le jansénisme parisien au XVIII e siècle (Paris 2010).

[28] Angélique Angran de Fontpertuis, née Crespin du Vivier, dite M me de Fontpertuis, l’amie dévouée d’ Angélique de Saint-Jean Arnauld d’Andilly et d’ Antoine Arnauld, s’était chargée de gérer les affaires financières de ce dernier et fut nommée par Pierre Nicole sa légataire particulière avec mission de traiter au mieux sa participation au règlement final de l’affaire de Nordstrand. Il s’agissait d’investissements destinés – en vain – à assurer aux amis de Port-Royal un lieu de refuge sur l’île de Nordstrand, située dans la mer du Nord, non loin de la côte des Pays-Bas, à la hauteur de Husum. Voir le Dictionnaire de Port-Royal, art. « Angran de Fontpertuis » et « Nordstrand » par E. Weaver-Laporte.

[29] Edouard de Vitry appartenait donc au réseau de François Pinsson des Riolles, le correspondant de Bayle.

[30] Louis Le Valois, S.J. (1639-1700), Sentiments de Mr. Descartes touchant l’essence et les propriétés des corps opposés à la doctrine de l’Eglise, et conformes aux erreurs de Calvin, sur le sujet de l’Eucharistie, avec une dissertation sur la prétendue possibilité des choses impossibles (Paris, 1680, 8°), où l’auteur s’attaque à la doctrine cartésienne de l’eucharistie ainsi qu’à Jacques Rohault et à Malebranche. Ce dernier lui répondit dans sa Défense de l’auteur de la « Recherche de la vérité » contre l’accusation de M. de La Ville (Cologne 1682, 12° ; éd. A. Robinet, xvii-1.447-476). Bayle avait publié, dans son Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosophie de M. Descartes (Amsterdam 1684, 12°), un « Eclaircissement sur le livre du Père Le Valois contre les cartésiens » attribué à François Bernier. Le Valois fut aussi attaqué par Pierre Cally, dans son Durand commenté, ou l’accord de la philosophie avec la théologie touchant la transsubstantiation de l’eucharistie (Cologne 1700, 8°). Voir H. Gouhier, « Philosophie chrétienne et théologie. A propos de la seconde polémique de Malebranche », Revue philosophique (1938), p.24-30 ; M. Adam, L’Eucharistie chez les penseurs français du XVII e siècle (Hildesheim, 2001), p.172-180, et l’article du site dirigé par J. Schmutz : http://www.scholasticon.fr.

[31] On peut conclure qu’il s’agissait d’une confusion entre les noms de Louis de La Ville (pseudonyme de Louis Le Valois) et d’ Edouard de Vitry-la-Ville.

[32] Louis Le Valois avait été nommé en 1695 confesseur des petits-enfants du roi.

[33] Sur le cartésien de Caen Pierre Cally et la publication de son cours de philosophie, voir Lettre 1086, n.36 ; sur sa critique de Louis Le Valois, voir ci-dessus, n.29.

[34] « Pierre Cally, père de la lumière ».

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