[Rotterdam, le 26 octobre 1696]

Au très illustre Théodore Jansson van Almeloveen, Pierre Bayle donne son salut

Bien qu’ayant évité scrupuleusement tout vice d’ingratitude, je ne peux pas assez louer, très aimable Almeloveen, ni exprimer avec une juste reconnaissance, votre bienveillance obligeante. J’accourrais tout de suite à Gouda pour vous témoigner de vive voix combien je vous admire et vous aime, libre que je suis maintenant du cruel labeur que m’a imposé mon Dictionnaire historique et critique [1], si le poids des lettres que j’ai à écrire ne me retenait chez moi. Pendant bien des mois entiers, j’ai remis la réponse tant aux parents qu’aux amis. Je donnais comme excuse le désagrément des affaires avec les imprimeurs qui exigeaient toute mon attention. Maintenant cette excuse serait fausse. Il est nécessaire donc de répondre, et cela n’apporte pas un petit désagrément ; bien plus, il s’agit d’une charge assez importune qu’il est nécessaire de répartir sur plusieurs jours. Vous répondre cependant ne ressemble pas du tout à un labeur ; je remplis ce devoir avec plaisir. J’aimerais, homme si aimable, avant d’accourir vous voir, être sûr que vous serez chez vous et non pas retenu par des affaires quelque part en route. C’est dire que je vous avertirai de mon départ.

Entre temps je vous suis reconnaissant pour l’envoi des feuilles au très distingué Henning [2]. J’ai peur que Monsieur Oudinet étant du palais [de Versailles] n’envoie trop tard ce qu’il a à extraire de l’exemplaire de Bergier [3]. Pour cette raison je conseillerais de ne pas permettre que cette attente retarde les imprimeurs. Qu’ils continuent, s’ils m’en croient, et avant d’arriver à la fin de l’ouvrage accueillent sans hésiter les notes qui prendront la forme d’un appendice.

Je vous envoie deux volumes d’ Hilarion de Coste [4] que vous pouvez utiliser tant que je ne m’applique pas à la suite de mon Dictionnaire : je dois laisser passer deux mois environ avant de m’attaquer au supplément de mon Dictionnaire [5]. Je remets en même temps le volume de Lomeier [6]. Je retiens en fait pendant quelques jours, si cela ne vous gêne pas, les dissertations qu’on vous a envoyées d’Allemagne [7].

Au revoir, homme très distingué, et aimez-moi toujours comme vous faites.

Donnée à Rotterdam le 7 e avant les Calendes de novembre 1696.

 

Notre Leers a complètement oublié de mettre dans sa commission que les livres que j’avais indiqués devaient être achetés à la vente aux enchères où se trouvait Sanderus De illustribus Gandav[ensibus] [8].

 

A Monsieur / Monsieur Almeloveen / Docteur en Medecine / A Tergou / avec un paquet de livres

Notes :

[1] A la date de la présente lettre, le DHC était achevé d’imprimer depuis deux jours.

[2] Il s’agit des notes de Dubos sur l’ouvrage de Bergier, qui devaient être jointes à la traduction latine par Henning (Henninius) à paraître à Utrecht chez François Halma dans le Thesaurus dirigé par Grævius – ce qui explique pourquoi Almeloveen sert d’intermédiaire.

[3] Marc-Antoine Oudinet avait succédé à Pierre Rainssant (mort en 1689) comme garde des médailles du Cabinet du roi. Il s’agit toujours de notes de Nicolas Bergier portées dans un exemplaire de son ouvrage signalé à Dubos par Oudinet : voir Lettres 1105, n.32, et 1125, n.32.

[4] Sur l’ouvrage d’ Hilarion de Coste, voir Lettres 1051, n.2, 1121, n.6, et 1123, n.4.

[5] Bayle envisageait toujours à cette date un « supplément » du DHC, mais devait finalement opter pour une nouvelle édition très augmentée : voir Lettre 1175 et 1222.

[6] Sur cet ouvrage de Lomeier, voir Lettre 1132, n.10.

[7] Almeloveen et Bayle font toujours allusion à ces dissertations sans en donner le titre exact : nous ne saurions donc les identifier avec certitude : voir Lettre 1159, n.7. Il s’agit peut-être de l’ouvrage de Hardouin, De nummis Herodiadum, des « dissertations » de Cellarius contre Hardouin et de Thomas de Simeonibus sur Faltonia Betitia Proba  : voir Lettres 1094, n.4, 1095, n.16, 1131, n.1, 1148, n.42, 1150, n.15, et 1159, n.7. Enfin, dans sa lettre du 2 octobre, Bayle évoquait également les « dissertations » De legione fulminante : voir Lettre 1163, n.13.

[8] Antonius Sanderus (1586-1664), De Gandavensibus eruditionis fama claris libri Tres (Antverpiæ 1624, 4°), imprimé chez Willem van Tongheren (Gulielmus a Tongris) : voir Lettres 1159, n.8, et 1163, n.3.

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