Lettre 117 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Sedan le 6 fevrier 1676

Depuis la grosse lettre que je vous ecrivis de Paris l’eté dernier [1], mon tres cher Monsieur, je me suis veu si accablé d’occupations, et si eloigné de la correspondance* de Geneve, que je n’ay peu ni vous ecrire, ni apprendre le succez* des ouvertures qui s’y firent en votre faveur apres la mort de Mr Sartory [2]. Diverses raisons m’ayant determiné d’embrasser la vocation* qui me fut adressée pour une charge de profe[sseur] en philosophie, je quittay Paris su[r] la fin du mois d’aout dernier, et m’e[n] vins icy, où j’ay eté contraint de rassembler tumultuairement mes idées de philosophie dissipées, pour entrer en lice avec 3 concurrens qui s’etoient toujours tenus en haleine [3]. Je vous laisse juger si cela ne m’a pas bien tenu en sollicitude*. Enfin soit bonheur, soit ignorance à mes competiteurs, j’ay eté receu ; et je suis obligé de travailler comme un forcat, ayant à composer mon cours au jour la journée, et donnant 5 heures / tous les jours à mes ecoliers. Ce sont des corvées qui m’ont etourdy, et c’est seulem[en]t parce qu’on s’accoutume à tout, que je commence à respirer.

Les premiers mouvemens*, apres cette espece de resurrection, doivent etre vers vous, mon cher Mons r pour vous prier que notre commerce se retablisse. J’ay toujours fait un si grand cas de notre amitié, que je ne me saurois resoudre, je ne dis pas à la laisser perdre, mais meme à negliger la moindre chose qui la puisse entretenir. Agreez donc que je vous ecrive, et faitez moi de grace, reponse quelque fois*.

Depuis mon depart • de Paris Mrs Leger et Pictet se sont allez promener en Normandie [4], et je les croi encore à Caen ; mais je • n’apprens rien d’eux à cause de la mutation de poste qu’ils font de tems en tems. Mr Banage les a ouys proposer* à Roüen où ils se sont signalez, et luy meme s’etant fait ouyr pour la premiere fois dans sa patrie, a tellement plu qu’il aura bonne part à l’election qui se va faire p[ou]r • remplir la place de Mr Le Moine [5]. Vous savez qu’il y a long tems qu’il est attendu à / Leyden, et que malgré l’empressement qu’il a toujours eu de satisfaire Mrs de Hollande qui l’ont appellé ; on luy a continuellement suscité des obstacles qui l’ont retenu. Mais enfin son depart est fixé à la fin de ce mois. Mr Banage part avec luy et s’arretera seulement à Londres le tems que Mr Le Moine y sejournera, c’est à dire 2 mois [6]. Cependant on procedera à Roüen à pourvoir l’Eglize, et notre amy est pour l’emporter.

Je meurs d’envie de savoir de vos nouvelles mo[n] cher Mr, car selon toutes les apparences votre installa[ti]on est faite et on a deja veu renouveller les applaudissemens que vous avez receus autrefois. Ce sera avec bien de la joye que j’apprendrai toutes ces particularitez ; aussi bien que de tout ce qui se passe dans votre illustre Republique. J’ay ouy dire que Mr de Tournes a fait imprimer divers traittez du grand Fra Paolo [7], et qu’il veut meme imprimer la reponse de Mr Jurieu prof[esseur] icy, au livre de Mr Arnaud contre n[ot]re morale [8]. Lad[i]te reponse a eté fort applaudie, et louëe meme par ceux de dehors*.

Nous avons appris que Mr de S[aint] Romain [9] se retirant, le R[oi] luy donne pour successeur l’[…] de Gravel [10] ; Je ne doutte pas qu’en cas qu’il passe à Geneve, on ne […] entrée, et qu’on ne voye encore des / devises de votre façon belles et justes comme celles de l’autrefois [11]. Je vous demande communication de tout cela. Mais n’oubliez pas je vous en conjure à me parler des ouvrages de plusieurs savans suisses, comme Mr Ottius professeur à Zurich (que l’on m’a dit avoir imprimé un beau livre contre les Annales de Baronius [12]) Mr Vetsthenius professeur à Basle qui a publié quelques ouvrages d’ Origene [13] etc[.]

Nous sommes icy tres mal postez dans les Ardennes pour savoir ce q[ui] se passe dans la rep[ublique] des lettres. On fait etat d’une rhetorique du Pere Lamy qu’il appelle L’Art de parler [14], où il a inseré plusieurs remarques curieuses sur la maniere dont il croit que les ho[mm]es inventeroient une langue, supposé que Dieu les mit • dans un nouveau monde dans l’age de raison etc[.] Le Traitté du poeme epique par le P[ere] Le Bossu [15] chanoine regulier de S[ain]te Geneviesve, passe p[ou]r une piece tres forte Vous savez sans doutte que les variorum pour Mr le Dauphin paroissent [16] et que le Florus de Mad le Le Fevre [17] qui en est un, est fort estimé.

Je vous prie d’asseurer de mes tres humbles respects Mr le syndic Fabry[.] Mon addresse est toujours ches Mr Carla tailleur rue de Geure à la Hure, ajoutant pour faire tenir à Mr Bele à Sedan [18]. Je vous souhaitte toute sorte de benedictions et suis v[ot]re &c[.]

Notes :

[1] Il s’agit apparemment de la Lettre 93 du 28 mai 1675.

[2] La procédure de nomination destinée à pourvoir la chaire de grec, d’histoire ecclésiastique et d’éloquence avait été engagée au début de l’année 1675, peu de temps après la mort de Jean-Jacques Sartoris, décédé le 24 décembre 1674. A l’époque où Bayle écrit cette lettre, Minutoli était déjà professeur, ayant été nommé le 17 septembre 1675.

[3] Bayle exagère un peu ici les capacités de ses concurrents : voir Lettre 112 et les n.4, 6 et 7.

[4] Il y avait près d’un an que les deux patriciens genevois, Antoine Léger et Bénédict Pictet, visitaient la France : voir Lettre 84, n.4.

[5] Voir Lettre 116, n.20.

[6] Bayle est très précisément informé des projets de Basnage, car quand il écrit cette lettre ce dernier allait arriver à Sedan. Le Moine allait rester plus longtemps que prévu en Angleterre, pour y recevoir un doctorat à Oxford : il n’arriva à Leyde que durant l’été 1676 (voir Lettre 128, p.366). Quant à Basnage, son élection comme pasteur de Rouen (Quevilly) allait retarder ses projets de voyage en Angleterre.

[7] Pietro Sarpi, Opere del Padre Paolo theologo della serenissima Republica di Venetia (Ginevra 1676, 12°, 6 vol.) ; voir le JS du 21 décembre 1676.

[8] Sur l’ Apologie de Jurieu, voir Lettre 112, n.10. Quant à la réaction favorable de « ceux de dehors », c’est-à-dire des catholiques, nous n’en avons pas trouvé de trace – certainement pas chez les théologiens de Port-Royal. Cette remarque nous semble témoigner de l’attitude optimiste de Bayle à l’égard de l’impartialité des catholiques dans les controverses orales et écrites et peut-être aussi de la fatuité de Jurieu qui aura pris pour argent comptant de simples formules de politesse.

[9] Melchior de Harod de Senevas, marquis de Saint-Romain (vers 1614-1694) ; Saint-Simon le décrit comme un « amphibie de beaucoup de mérite et qui avoit manié beaucoup de négociations, conseiller d’Etat d’épée, sans être d’épée, avec des abbayes sans être d’Eglise ». Ce diplomate chevronné fut ambassadeur de Louis XIV auprès des Cantons suisses, résidant en principe à Soleure, de novembre 1672 à février 1676. Voir G. Livet (éd.), Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de France des traités de Westphalie jusqu’à la Révolution française, tome xxx.1, Suisse (Paris 1983), p.67-76.

[10] Robert de Gravel, ancien secrétaire de Mazarin, avait longtemps été plénipotentiaire de Louis XIV auprès de la Diète germanique ; il remplace M. de Saint-Romain et sera ambassadeur auprès des Cantons suisses de février 1676 à juin 1684. Voir Recueil des instructions, xxx.81-89, et dans la Gazette, n° 6, la nouvelle de Paris du 8 janvier 1676.

[11] Nous n’avons pas pu retrouver les devises auxquelles le texte fait allusion. On sait qu’à l’entrée d’un grand personnage les villes édifiaient des sortes de décors précaires, cadre fugitif de cérémonies solennelles où figuraient généralement des devises latines – que Genève avait demandées au professeur d’éloquence de son académie.

[12] Il s’agit du théologien zurichois Johann-Heinrich Otte (1617-1682), qui fut dans sa ville natale professeur d’abord d’éloquence et ensuite d’histoire ecclésiastique. Bayle fait ici allusion à l’ouvrage Examinis perpetui in Annales Cesaris Baronii Cardinalis Centuriæ II (Tiguri 1676, 4°, 2 vol.) ; voir le JS du 18 janvier 1677 et Lettres 125, n.11, et 136, n.14.

[13] Sur cette édition d’ Origène établie par le théologien bâlois Johann Rodolph Wetstein, voir Lettre 93, n.37.

[14] Bernard Lamy (1640-1715), oratorien, L’Art de Parler. Avec un discours dans lequel on donne une idée de l’art de persuader, seconde édition (Paris 1676, 12°). La première édition, intitulée simplement L’Art de parler (Paris 1670, 12°), avait été republiée sous le titre De l’art de parler (Paris 1675, 12°). L’ouvrage allait connaître encore d’autres éditions ; voir le bref compte rendu de la 3 e édition dans NRL, nov. 1684, Catalogue, n° 1, et l’édition critique moderne établie par C. Noille-Clauzade (Paris 1998).

[15] Sur cet ouvrage de René Le Bossu, voir Lettre 79, n.19.

[16] C’est sous la direction de Pierre-Daniel Huet, sous-précepteur du Dauphin, que paraissait depuis 1674 ce qui devait constituer les trente-neuf ouvrages (en 61 volumes) de la collection Ad usum Delphini ; sept volumes étaient alors publiés : Florus, Salluste, Cornelius Nepos, Phèdre, Térence, Virgile, Velleius Paterculus. Cette collection, qui n’a jamais été véritablement destinée au seul Dauphin, mais qui a pu tout de même lui servir, est une collection de classiques latins, et non d’éditions critiques. La mention des variorum montre que Bayle ne distingue pas encore la spécificité de la collection, qui, précisément, se veut différente des éditions elzéviriennes cum notis variorum. Voir les remarques de Bayle sur ces éditions NRL, octobre 1684, art. V, et C. Volpilhac-Auger, « La collection Ad usum Delphini : entre érudition et pédagogie », Les Humanités classiques, numéro spécial de la Revue d’histoire de l’éducation, 74 (mai 1997), p.203-214, ainsi que l’ouvrage publié sous sa direction, La Collection Ad usum Delphini. L’Antiquité au miroir du Grand Siècle (Grenoble 2000).

[17] Voir L. Annæi Flori Rerum Romanarum Epitome, interpretatione et notis illustravit Anna Tanaquilli Fabri filia iussu christianissimi Regis in usum serenissimi Delphini Parisiis apud Fredericum Leonard (Lutetiæ Parisianorum 1674, 4°). Anne Le Fèvre (1647-1720), fille de l’humaniste Tanneguy Le Fèvre, et elle-même philologue distinguée, épousa en 1683 en secondes noces l’érudit André Dacier (1651-1722). Tous deux se convertirent au catholicisme en 1685. A la date de la lettre de Bayle, Anne Le Fèvre fait ses premières armes ; quatre ouvrages de la collection Ad usum Delphini lui seront confiés entre 1674 et 1683, grâce à la protection de Huet, qui avait proposé à son père une pension contre sa conversion au catholicisme. Elle se fait bientôt connaître par des ouvrages plus érudits que ce Florus à l’usage du Dauphin, et surtout des gens du monde : elle donne notamment en 1675 une édition de Callimaque, bientôt suivie de traductions d’auteurs grecs ( Anacréon et Sapho, 1681 ; Homère, Iliade, 1711 ; Odyssée, 1716). Ces dernières, inlassablement critiquées pendant le siècle, n’en resteront pas moins les seules en usage pendant trois quarts de siècle. Quand, en 1714, sa traduction de l’ Iliade fit l’objet d’une libre adaptation en vers par Houdart de La Motte (1672-1731), elle attaqua celui-ci avec passion dans son ouvrage Des causes de la corruption du goût (1714), auquel il répondit courtoisement dans ses Réflexions sur la critique (1715). Cette polémique constitue un moment important de la Querelle des Anciens et des Modernes : voir N. Hepp, Homère en France (Paris 1968).

[18] Le marquis de Gesvres, capitaine des gardes, avait été autorisé peu après 1642 à construire un quai ainsi qu’une rue longeant le quai, et, en 1647, on avait permis la construction de petites boutiques sur la longueur du quai, du côté de la Seine. Le fait que Bayle écrive à Minutoli d’adresser ses lettres « ches Monsieur Carla » montre qu’une fois établi à Paris, Ribaute avait réellement pris pour nom celui de son lieu d’origine et que ce n’était pas là un sobriquet inventé par les Bayle. On voit ici que Bayle avait continué de modifier l’orthographe réelle de son nom de famille, un stratagème adopté à son arrivée à Rouen (voir Lettre 59, p.284).

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