Lettre 1170 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 29 octobre 1696]

Bien loin de me formaliser de ce que vous me mandez* sur mes objections [1], je vous en remercie, mon cher Monsieur. C’est leur donner du poids et du lustre, que de les inserer dans vostre livre. Sans cela, on n’en sçauroit jamais rien dans le monde, et je ne croirois jamais qu’elles valussent quelque chose. De quelque maniére que vous vous y soyez pris, n’apprehendez pas que je vous en sçache mauvais gré. Je suis trop sensible à l’amitié dont vous m’honorez, pour n’estre pas à vous toute ma vie, et suis trop persuadé, que vous avez plus d’esprit que moy, pour ne pas acquiescer à vos responses. Et puis, mon cher Monsieur, de qui tiens-je ma petite renommée ? N’est-ce pas de vous ? Auroit-on jamais parlé de OVARNM de Mithra, sans les Nouvelles de la rép[ublique] des lettres [2] ? Sçauroit-on ce qu’avoit pensé Diogene sur les bestes [3], sans le secours du mesme livre ? Et n’est ce pas à l’esclat de vostre nom, qu’est redevable celuy du Chénix [4] ? Ne doutez donc point, mon cher Monsieur, que je ne reçoive / avec tout le respect que je vous doibs, ce que vous escrivez contre moy. Il suffit que j’y puisse apprendre quelque chose, pour estre satisfait en cette rencontre, et pour vous en remercier de tout mon coëur. Je vous supplie très humblement d’en estre persuadé.

Mais, comment vous remercier de vostre Diction[n]aire ? Où trouver des paroles qui soyent assez dignes, pour exprimer la moindre partie de mon ressentiment ? Quis tanta relatu, æquet [5] ?

Nec laudare satis, dignasque rependere grates Sufficiam referent Superi [6] . Je le souhaite de tout mon cœür ; car il m’est absolument impossible de pouvoir jamais reconnoistre, comme il faut, la moindre de vos graces, et je ne croy pas qu’il y ait d’homme qui le puisse, quand je sustituerois le genre humain à ma place.

Hier, je fus voir Mr le g[rand] doyen [7] à qui je leus le commencem[en]t de vostre lettre. Il vous remercie très humblem[en]t, mais ce qu’on appelle très humblem[en]t[.]

Je feray relier le Diction[n]aire : mais ce ne sera / pas au compte de Mr Leers, ni d’aucun autre que de moy. Adieu, mon cher Monsieur. Tout à Vous. Du Rondel

Ce 29 octob[re] 1696.

J’escriray un de ces matins au patron  [8]. Je vous remercie de vos nouvelles lit[t]eraires.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle Professeur / en Philosophie et en Histoire / A Rotterdam •

Notes :

[1] La lettre de Bayle à laquelle Du Rondel répond est perdue, mais on devine qu’il s’agit de ses thèses sur Epicure, contestées par Bayle : voir DHC, art. « Epicure », rem. C, L, N, O, « Bion le Borysthénite », rem. F, K, et « Lucrèce (poète) », rem. I, K.

[2] Sur cette inscription interprétée par Du Rondel, voir NRL, décembre 1684, art. II, Lettre 354 et notre illlustration du vol. V, n° 14.

[3] L’opinion de Diogène sur les bêtes avait été citée par Du Rondel dans une lettre insérée dans les NRL, octobre 1684, art. XI. On peut aussi associer à cette lettre le deuxième article du tout premier numéro des NRL, mars 1684, qui porte sur l’ouvrage de Jean Darmanson, La Bête transformée en machine ; divisée en deux dissertations, prononcées à Amsterdam, par J. Darmanson, dans ses conferences philosophiques (s.l. 1684, 12°) : le premier paragraphe de ce compte rendu porte l’intertitre « Sentimens des Anciens sur les bêtes ». Sur l’opinion de Diogène, voir aussi Lettres 1191, n.5, et 1194, n.3 : le commentaire de Du Rondel avait été inséré dans le DHC, art. « Pereira », rem. C.

[4] Sur la Dissertation sur le Chenix de Pythagore (Amsterdam 1690, 12°), dédiée à Bayle, voir Lettre 763.

[5] Stace, Thébaïde, VIII, 514 : « Comment reconnaître tant de bienfaits ? »

[6] Stace, Thébaïde, VII, 379-380 : Nec laudare satis, dignasque rependere grates / Sufficiam : referent Superi : « Je ne puis vous louer assez dignement, ni vous témoigner toute la reconnaissance que vous méritez. Les dieux le feront mieux que moi. »

[7] Sur le doyen Bonhomme, « nouvel ami illustre » de Du Rondel et de Bayle, voir Lettre 1149, n.1.

[8] Le patron de Du Rondel et de Bayle à Maastricht était Etienne Groulart : voir Lettre 465, n.6. On voit ici que, fort de la notoriété que lui confère les mentions élogieuses que Bayle fait de lui dans le DHC, Du Rondel affiche une certaine désinvolture à l’égard d’un patron qui l’a fait beaucoup souffrir : voir Lettre 1075. Cependant, il se peut aussi que le « patron » désigné soit leur patron de Rotterdam, Josua van Belle, seigneur de Waddinxveen : voir Lettre 1080, n.7.

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