Lettre 1205 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 5 janvier 1697]

Ce fust de mémoire que je vous escrivis l’autre jour, touchant les gymnosophistes, Spinosa et Héliodore [1], parce que, mon cher Monsieur, cinq ou six jours après que j’eus receû vostre excellent livre, je l’envoyay chez le relieur. Depuis ce temps, ô prodige ô horreur ! ce n’est que d’avant hier que j’ay vostre 1 er tome. Ce misérable de Lessart [2] avoit à faire deux encans* de deux pauvres prestres, qui se sont laissez mourir pour aller en paradis, de sorte qu’il a fallu attendre, malgré moy et tout mon sâoul • après la diligence qu’il vient de faire. Dans vostre 1 er tome, j’ay leû ce que vous y dites des gymnosophistes. Il • y a plus qu’il ne faut pour me convaincre : mais vostre Philostrate [3] est un mauvais romancier, à ce que j’ay oui dire autrefois à Paris, et prenez y garde. J’ay recalé à l’article d’« Egialée », où vous parlez de Deipyle. En trois editions que j’ay de Stace, il y a Deiphile : « Rare et sublime effort d’un esprit sans pareil ! » Il y a pourtant des grammairiens qui s’applaudissent de semblables / coyonneries que je viens de faire.

Je suis revenu à Esope, où j’ay veû tout le contraire de ce qui se lit chez Arrian [4]. Selon le texte, c’est des payens que l’on a emprunté le mot de ku/rioj [5] dans les prières, et mesme la formule du Kyrie eleïson. • (Arrian, l[ivre] 2, c[hapitre] 7, pag[e] 142, 8 v°, edit[ion] Col[ogne]). Prenez la peine de le lire.

Voicy un billet de Mr le grand doyen [6], qui est vostre admirateur, vostre panégyriste et vostre serviteur, tout comme moy. Il m’a promis de vous [se]rvir comme il faut et plus heureusement croit il, dans l’affaire du seigneur de La Rovere que dans l’affaire de Guastalla [7]. Vale benè ut valeam [8]. Du Rondel

A Maestricht ce 5 janv[ier] 1697

J’ai payé la relieure ; et c’est une chose dont je ne vous donnerois pas advis, si ce n’est que mon libraire pourroit bien estre assez diable, pour mander tout le contraire à Mr Leers. Christine de Suède n’est pas encore arrivée [9].

 

A Monsieur / Monsieur Bayle Professeur / en Philosophie et en Histoire / A Rotterdam •

Notes :

[1] Nous ne connaissons pas la lettre où Du Rondel évoque un problème de philosophie lié aux gymnosophistes, à Spinoza et à Héliodore d’Emèse : cette lettre doit s’être perdue.

[2] Jonathan Delessart, le libraire de Maastricht à qui Du Rondel avait donné son exemplaire du DHC pour le faire relier : sur sa librairie, voir Lettre 819, n.13.

[3] C’est à l’article « Gymnosophistes », rem. B, que Bayle invoque le témoignage de Philostrate, selon lequel les gymnosophistes africains était « descendus des gymnosophistes indiens ».

[4] Le passage d’ Esope est cité dans le DHC, art. « Esope », rem. K : « On trouve dans l’explication de l’une des fables d’Esope ces paroles de saint Jacques [ Epist[ola], cap. IV, vers. 6], Dieu résiste aux orgueilleux, mais il fait grâce aux humbles. o9 mu/qoj dhlei=, e1ti Ku/rioj u0perhfa/noij a0ntita/ssetai, tapenoi=j de\ di/dosin xa/rin. Fabula declarat quod Deus superbis resistit, humilibus autem dat gratiam. Concluez de là que c’est Planude qui a composé cette fable, ou qui du moins a joint cette explication. Si ce n’est point Planude, c’est quelque autre chrétien, ou du moins un juif. Et ne me dites point qu’il y a certaines notions communes qui peuvent aussitôt sortir de la plume d’un Phrygien, que de celle de Salomon, ou de Planude ; car, outre qu’il est fort rare que le hazard fournisse précisément les mêmes paroles, et le même arrangement de lettres à deux personnes pour exprimer la même pensée, il est sûr qu’Esope n’auroit pas mis ku/rioj dans la maxime dont il s’agit. Ce mot ne se prend par excellence pour Dieu que dans la version des LXX et dans les auteurs qui les imitent. »

[5] « maître, seigneur ».

[6] Voir ce billet daté du 27 décembre 1696 du doyen Bonhomme à Jacques Du Rondel : Lettre 1197.

[7] Sur la congrégation de la comtesse de Guastalla, voir Lettres 1149, n.10, et 1197, n.1. C’est à l’article « Sixte IV », rem. H, que Bayle évoque « une étrange prérogative » de la maison de La Rovere : « C’étoit un droit sur le pucelage des filles que leurs vassaux épousoient. Un cardinal de cette maison [ Hieronimo della Rovere] jetta dans le feu la patente de ce privilège. » Il tire cette information de Bonifacio Vannozzi, Avvertimenti politici, ii.253, et ajoute (n.56) : « Mons r Pars, ministre de Katwic, raconte dans un ouvrage flamand intitulé Katwykse Oudheden, c’est-à-dire Antiquitez de Katwic, p.196, que certains seigneurs de Hollande (il en nomme quelques-uns) ont eu un semblable privilege, et que les Etats l’ont aboli en leur donnant quelque argent. » Sur les efforts du doyen Bonhomme pour trouver des informations sur cette question, voir aussi Lettres 1212, n.1, et 1306, n.1.

[8] « Portez-vous bien, pour que je me porte bien moi aussi. »

[9] Christian Gottfried Franckenstein, Histoire des intrigues galantes de la reine Christine de Suede : et de sa cour, pendant son sejour à Rome (Amsterdam 1697, 8°) : voir Lettres 1202, n.14, et 1212, n.15. L’ouvrage fut publié anonymement, ce qui est, semble-t-il, la source de la confusion de Du Rondel (Lettre 1212) avec un auteur Clairet, que nous n’avons su identifier.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 192296

Institut Cl. Logeon