Lettre 1212 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 16 janvier 1697]

Dans l’entretien que j’eus dernierément avec Mr le doÿen, il me sembloit qu’il escriroit à Rome, pour sçavoir au vray, ce qu’on debvroit croire au sujet de La Rovere [1] ; et autant qu’il m’en peut souvenir, il me parla des bons amis qu’il avoit en cette ville là, à propos de vostre demande. Cependant, mon cher Monsieur, voicy apparemment tout ce qu’il en sçait [2]. Je vous aurois envoyé plustost ce billet : mais comme j’ay esté surpris, et que vous ne voyez autre chose que mes lettres, j’ay balancé jusqu’aujourd’huy, et n’aurois peut estre point rescrit si je n’avois considéré que vous attendriez toujours après ce billet.

Je lis et relis toujours vostre excellent livre : mais plus je lis et relis, et plus j’y trouve à apprendre. Il faut, mon cher Monsieur, que vous soyez le plus grand avaleur de livres, / qui ait jamais esté, car de tous costez ce n’est que citations et passages, et en meme temps le meilleur logicien du monde, de tirer de si vives et si naturelles consequences, qu’il n’y a point de lecteurs à qui vous ne faciez sentir la verité. Vostre article de « Bion » [3] est fin et d’une élégance à ne pouvoir jamais estre assez admirée. Mais, où m’allez vous jetter avec vostre chronologie ? Est-ce que je suis capable de vous montrer quelque chose ? L’article de « Démocrite » est excellent [4] : celuy de « Dicéarque » merveilleux [5]. Vous y portez bien haut la raison humaine, et vous vous approchez bien près du souverain principe du Beau et du Bon. Le martyrologue Fannius [6] me plaist beaucoup ; et d’autant plus qu’il m’a fait souvenir de vostre style, qui est inter sermonem Historiàmque medius [7], la chose, selon moy, la plus difficile du monde.

Je vous remercie de tout ce que vous dites deça et dela / contre l’execrable Orkius [8]. Mais, s’il vous plaist, n’avez vous point peur des caloyers, sur ce que vous dites du roy de Judée [9]. Les caloyers se meslent de tout, et prennent d’ordinaire • au sortir de chez eux et en allant à l’Eglise sept esprits pires que le leur. Il faudroit les abélarder ; aussi bien ne font-ils des enfan[t]s que in sepem esuritionis [10] : mais il faudroit leur amputer la moitié de l’ame, c’est à dire l’appetit ratiocinant et l’appetit irascible, par lesquels ils sont caloyers, comme hommes par la figure. C’est une bonne chose que vostre Abélard et son Héloïse [11]. Quoyque vous en dites beaucoup, personne n’y scauroit trouver à redire sans vous loüer en mesme temps ; es enim Tu quem vituperare ne Inimici quidem possunt, nisi ut simùl laudent [12]. Pour moy je suis féru de ces deux aman[t]s infortunés, / aussi bien que de cent autres endroits de vostre ouvrage. Je vous en remercie encore aujourd’huy, et vous prie de croire que ce ne sera qu’en mourant que je cesseray d’estre à vous.

Je suis vostre très humble et très obligé serviteur Du Rondel ce 16 janvier [13]

 

J’ay cherché d’ Ablancourt et Du Bartas et n’ay pu les trouver [14]. Qu’est ce que vous en avez fait ?

J’ay leû Christine de Suede, et trouve que Clairet est le plus illustre analphabete qui ait jamais esté [15]. A un certain endroit où l’on parle du Mercure galant, j’ay esté sur le poinct de deviner : mais je me suis imposé silence ; car il n’y a rien tel que de deviner en choses revelées [16].

M rs de S[aint] Maurice, Lambermont, et Barthel[e]my [17] vous baisent très humblement les mains.

Notes :

[1] Allusion à un entretien de Du Rondel avec le doyen Bonhomme sur l’« étrange prérogative » de la maison de La Rovere, voir Lettre 1205, n.7.

[2] Du Rondel a dû envoyer un petit mémoire de la part du doyen Bonhomme sur la famille de La Rovere : ce mémoire est perdu, mais les informations qu’il contenait sont sans doute celles que Bayle rapporte dans l’article « Sixte IV », rem. H : voir Lettre 1205, n.7.

[3] DHC, art. « Bion le Borysthénite » : « un philosophe de beaucoup d’esprit, mais de fort peu de religion ».

[4] DHC, art. « Democrite » : « Il est excusable de s’être moqué de toute la vie humaine : il valoit mieux faire cela que d’imiter Heraclite, qui pleuroit éternellement. Il a été le précurseur d’ Epicure ; car le systême de ce dernier ne differe de celui de Democrite qu’en vertu de quelques réparations. C’est encore Democrite qui a fourni aux pyrrhoniens tout ce qu’ils ont dit contre le témoignage des sens ; car outre qu’il avoit accoutumé de dire que la vérité étoit cachée au fond d’un puits, il soutenoit qu’il n’y avoit rien de réel que les atômes et le vuide, et que tout le reste ne consistoit qu’en opinion. »

[5] DHC, art. « Dicéarque » : Bayle consacre la remarque L au débat sur la matière pensante : ce débat devait s’enrichir des échanges entre Leibniz et Toland : voir T. Dagron, Toland et Leibniz. L’invention du néo-spinozisme (Paris 2009).

[6] DHC, art. « Fannius (Caïus) » : « auteur latin qui vivoit sous le temps de Trajan, et qui eut beaucoup de part à l’estime et à l’amitié de Pline le jeune. Quelque occupé qu’il fût à plaider des causes, il ne laissoit pas de faire un recueil des cruautez de Neron : je veux dire qu’il composoit les dernières heures de ceux que ce méchant prince avoit fait tuer, ou bannir. Il avoit publié trois livres sur ce sujet pleins d’exactitude et de politesse, et il travailloit à la suite avec d’autant plus de soin, qu’il voioit que les prémieres parties étoient fort lues : mais la mort l’empêcha d’achever l’ouvrage. Il avoit pressenti lui-même, à cause d’un certain songe, qu’il mourroit avant que de publier le quatrieme livre. » Bayle ajoute dans la seule remarque de cet article : « Il n’y avoit rien de plus propre qu’un tel ouvrage à rendre odieuse la mémoire de Néron. C’étoit une espéce de martyrologe. On sait que les satires les plus finement écrites font incomparablement moins de tort à un tyran, qu’un martyrologe grossiérement compilé. Les dernieres heures des persécutez les recommandent par deux raisons très-puissantes : l’une est l’état de misere où ils sont ordinairement réduits ; l’autre est la patience et les beaux discours qui accompagnent d’ordinaire leur combat, à tout le moins dans les relations. Cela fait oublier tous les endroits de leur vie qui pourroient empêcher les effets de la compassion et de la vénération. Jugez quels charbons de feu toutes ces choses amassent sur la tête du persécuteur et du tyran. »

[7] « Un compromis entre l’entretien et le discours historique ».

[8] Pierre Jurieu.

[9] Comme Basnage de Beauval (Lettre 1184), Du Rondel signale l’article « David » comme étant exposé aux critiques des hommes d’Eglise : en effet, il devait faire l’objet d’une condamnation sévère devant le consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam : voir en annexe à ce volume les actes de ce consistoire, et H. Bost et A. McKenna (éd.), « L’affaire Bayle ». La bataille entre Pierre Bayle et Pierre Jurieu devant le consistoire de l’Eglise wallonne de Rotterdam (Saint-Etienne 2006), Introduction, p.62-66, ainsi que W. Rex, Essays on Pierre Bayle and religious controversy (The Hague 1965). Bayle ne devait pas composer d’ Eclaircissement sur cet article, mais il en fit publier une version « corrigée » dans la deuxième édition du DHC en 1702 ; la réaction indignée des lecteurs fit cependant que Leers contourna cette « censure » en publiant la version complète de l’article original en annexe à cette édition.

[10] Les « abélarder », les châtrer. In sepem esuritionis : « dans les limites de leur appétit ».

[11] DHC, art. « Abélard (Pierre) » : Bayle consacre un article assez long à Pierre Abélard, mettant en évidence sa position philosophique et religieuse – par exemple, sur la Trinité – aussi bien que les péripéties de ses amours. L’article « Héloïse » est aussi substantiel : « concubine et puis femme de Pierre Abelard, religieuse et puis prieure d’Argenteuil, et enfin abbesse du Paraclet, [elle] a trop fait parler d’elle pour ne mériter pas un article un peu étendu dans cet ouvrage. »

[12] « En effet, tu n’es pas de ceux que même des ennemis ne sauraient blâmer sans les louer en même temps. » Adapté de Pline le jeune, Lettres, Livre III.xii.4, où la phrase est à la première personne du pluriel : neque enim ii sumus quos vituperare ne inimici quidem possint, nisi ut simul laudent

[13] L’allusion à la lettre de Du Rondel du 5 janvier 1697 (Lettre 1205) permet d’établir le millésime, qui manque : voir ci-dessus, n.1.

[14] Dans le DHC, l’article « Perrot » traite de Nicolas Perrot d’Ablancourt ; l’article « Auriege, ou plutôt Ariege », rem. C, comporte des citations de Du Bartas. Bayle consacre aussi un article très bref à Christophle de Gamon (1574-1621), auteur de La Semaine ou création du monde, contre celle du sieur Bartas ([Genève 1609], 12°), qui connut plusieurs éditions ultérieures ; cet ouvrage est signalé d’après Isaac Bullart, Academie des Sciences et des Arts, contenant les vies, et les eloges historiques des hommes illustres, qui ont excellé en ces professions depuis environ quatre siécles parmy diverses nations de l’Europe : avec leurs pourtraits tirez sur les originaux au naturel, et plusieurs inscriptions funebres [...] recueïllies de leurs tombeaux, etc. (Bruxelles 1682, folio, 2 vol.).

[15] Il s’agit de l’ouvrage de Christian Gottfried Franckenstein, Histoire des intrigues galantes de la reine Christine de Suede : et de sa cour, pendant son sejour à Rome (Amsterdam 1697, 8°), que Bayle avait annoncé à Dubos dans sa lettre du 3 janvier (Lettre 1202 : voir n.14), et qu’il avait dû signaler à Du Rondel dans une lettre perdue, puisque celui-ci le mentionne dans sa lettre du 5 janvier (Lettre 1205 : voir n.9).

[16] Autrement dit, il ne faut pas s’aventurer à deviner le sens des textes, qu’il s’agisse de l’Ecriture sainte ou du Mercure galant.

[17] Sur Jacques Alpée de Saint-Maurice , ancien professeur de Sedan, réfugié à Maastricht, voir Lettres 114, n.9, 236, n.6, et 952. Sur Abel de Lambermont, pasteur à Maastricht, voir Lettre 119, n.18. Sur le docteur Jean Barthélemy, déjà évoqué par Du Rondel, voir Lettre 822, n.9, et 1186, n.12.

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