Lettre 1215 : Jean Anisson à Pierre Bayle

• De Paris le 26 janvier 1697

Je vous rends mille graces, Monsieur, de l’honneur de votre souvenir et de vos complimen[t]s obligean[t]s pour la nouvelle année [1], je vous la souhaite plus heureuse qu’à moy meme.

Je croiois répliquer plutôt à votre obligeante lettre du 3 e de ce mois, mais j’attendois de vous donner des nouvelles certaines du succès de ma négociation pour faire entrer un nombre de vos Dictionnaires à Paris : j’avois deux veües dans ce plan là, la première, de procurer votre livre aux gens de lettres de cette ville à bon compte, car ils achètent les livres qui entrent par les fenêtres terriblement chers ; et la seconde j’espérois que moyennant cette permission, il s’en répandroit assez pour en empêcher la contrefaction à Lyon ou à Genève ; mais Mr Leers m’a si mal secondé là dedans, qu’il m’a eté impossible de proffiter de la bonne volonté, que Monseig[neu]r le chancellier [2] a pour moy et en effet il avoit tant d’envie de me faire plaisir dans cette occasion, qu’il me donna à choisir de trois censeurs qu’il me nomma, et comme de ceux-là il y en avoit un amy de Mr Leers, mais amy intrinseque à ce que m’a dit autrefois Mr Leers, et à ce qu’il m’en a parû depuis[,] je preferay celuy là aux deux autres, quoyque je fusse d’ailleurs en / en [ sic] quelque deffiance de sa part sur mon châpitre, ce que n’ignore point Mr Leérs, car pendant son sejour en cette ville et dans le tem[p]s que je luy livrois tous mes amys, et tous mes patrons, je priay Mr Leers de me renouer avec cet homme, mais je ne reçus jamais de reponse sincère là-dessus de Mr Leers ; je ne vous le nomme point, parce que vous l’aurez appris par Mr Janisson [3] ; cependant je me flattois toujours qu’en consideration de Mr Leérs, il passeroit • par dessus les regles, puisque M gr le chancellier y vouloit bien passer en ma faveur. Je fus donc voir cet homme. Je luy parlay au nom de Mr Leérs, et je le priay de faire distinction de la permission d’imprimer qu’on demanderoit à un chancelier d’avec la tolerance dont il s’agissoit en ce cas pour l’entrée de quelques exemplaires d’un livre composé d’ailleurs par un galant homme, et d’un merite singulier[.] Mr R[enaudot] [4] me donna les meilleures parolles du monde, et ne parut pas eloigné de la chose, de sorte que j’eus dès lors esperance du succez et d’autant plus que je luy allegay l’exemple de feu Monseig r l’archevesque de Paris, qui avoit permis par mes mains l’entrée du livre de Mr Simond cy devant de l’Oratoire [5], et imprimez en Hollande, et dont on avoit icy refusé le privilege. /

Ce fut donc avec un grand etonnement de ma part, que M gr le chancellier me dit quelques jours aprez, qu’il étoit surpris que je l’eusse fait solliciter pour l’entrée d’un aussy mauvais livre que celuy là, que l’auteur y parloit mal du Roy, qu’il deschiroit mille particuliers honnêtes gens, qu’il y avoit ramassé toutes les saletez et les ordures imaginables, que le prince de Galles y étoit maltraité [6], et qu’enfin le livre étoit si mauvais qu’il alloit faire mettre aux cartons celuy que Mr Leers luy avoit envoyé, et qu’il inviteroit les autres personnes à qui Mr Leers en envoyoit d’en faire autant ; je ne pûs repondre que sur l’article du Roy, et je dis que l’auteur étoit trop sage pour parler mal d’un aussy grand Roy, de qui il étoit né sujet, et qu’il falloit distinguer les matieres de controverse d’avec les prétendües injures alléguées par Mr R[enaudot] ; encore un coup[,] je ne suis point revenu de ce coup là.

Je pense que Mr Janisson vous a mandé* que Mr R[enaudot] étoit faché que vous eussiez appellé Mr Arnaud et Mr Nicole jansénistes [7], et que vous ne voudriez pas qu’on vous appellast relapse. Y a-t il quelque endroit de votre livre qui regarde ce Mr R[enaudot] ou Mr son père[?] Je vous prie de me le dire, et comptez que je ne vous feray point d’affaires.

Il résultera neanmoins plus d’un bien de tout cela à Mr Leers : 1° on aura plus d’envie de voir le livre à cause / de la deffense que M gr le chancelier m’a dit qu’il alloit faire de le distribuer. 2° les imprimeurs de Lyon seront retenus de le contrefaire, et j’y aideray de mon mieux pour l’empescher et pour faire plaisir à Mr Leérs, quoyque je sois peu content de luy ; mais M rs les Hollandois ne sont pas faits autrement et nous sommes trop delicats en amitié pour eux.

J’ay envoyé à Mr Fiévet de Lisle [8] un Raynaudi Apopompæ fol[i]o en feuilles [9] ; comme Mr Fiévet est accablé d’affaires[,] ayez soin de le solliciter pour vous faire tenir ce livre.

Je vous remercie de vos soins obligean[t]s p[ou]r me procurer les livres de Mons r Depontchartrain [10], je n’ay plus besoin que des Cent nouvelles nouvelles [11], de l’ Héptameron de la reÿne de Navarre [12] in 4° et du Marot de lettre ronde [13] et les uns et les autres avec un peu de marge ; et le Plutarque d’ Amyot de Vascosan [14] in 8°.

Il ne me reste plus de papier q[u]e pour vous asseûrer qu’on ne sçauroit vous honorer et vous estimer plus que je fais, et q[u]e personne au monde n’est plus q[ue] moy Monsieur v[ot]re tres humble et tres obeiss[an]t serviteur. Anisson P[ère] Lamy benedictin m’a remis un livre in 12° p[ou]r vous [15] q[ue] ferons v[ou]s tenir par Mr Fievet au p[remi]er jour, car j’ay occasion de luy envoyer des livres.

 

A Monsieur / Monsieur Bayle / a Rotterdam •

Notes :

[1] Sur Jean Anisson, à cette date directeur de l’Imprimerie royale, voir Lettre 947, n.9. La lettre que Bayle lui avait adressée le 3 janvier ne nous est pas parvenue, mais la réponse d’Anisson nous en donne la teneur : Bayle cherchait le moyen de faire parvenir des exemplaires du DHC à ses amis parisiens.

[2] Louis Boucherat : voir Lettre 923, appendice, n.17.

[3] Il s’agit de l’ abbé Eusèbe II Renaudot, auteur du Jugement sur le DHC qui entraîna son interdiction en France : voir le texte de ce Jugement en annexe au présent volume. Bayle devait y répondre par des Réflexions datées du 19 septembre 1697 : voir Lettre 1303.

[4] L’ abbé Eusèbe Renaudot.

[5] Malheureusement, Anisson ne nomme pas l’ouvrage de Richard Simon qu’il avait pu faire entrer à Paris, et presque tous les ouvrages de Simon furent imprimés aux Provinces-Unies. Il s’agit peut-être de son Histoire critique du Vieux Testament, nouvelle édition (Rotterdam 1685, 4°), de l’ Histoire critique du Nouveau Testament (2 e édition, Rotterdam 1689, 4°), de son Histoire critique des principaux commentateurs du Nouveau Testament (Rotterdam 1693, 4°), ou même de ses très récentes Difficultez proposées au R.P. Bouhours sur sa traduction françoise des quatre évangélistes (Amsterdam 1697, 12°).

[6] Voir le texte complet de Renaudot en annexe au présent volume : le paragraphe suivant résume certains des reproches énumérés par Jean Anisson : « A l’égard des mœurs il regne par tout une obscenité insupportable, dont l’on peut voir un échantillon dans l’article de La Mothe Le Vayer, dans une longue digression touchant les auteurs qui écrivent des saletez. Il y a sur ce sujet un libertinage perpetuel dans le stile, que la pudeur ne peut souffrir. Plusieurs familles y sont maltraitées d’une maniere scandaleuse, par les amples extraits qu’il a donnez des Menagiana, et autres libelles de cette nature remplis de faussetez : entr’autres l’article de M. de Beautru ; de même tout ce qu’il y a dans les Lettres de M. Patin, quoy que notoirement faux ; dans des satyres et divers libelles de Hollande, est rapporté avec affectation. Il y a dans l’article de “François I er” une digression tres-injurieuse contre le roy d’Angleterre, pour donner lieu à établir la possibilité de la supposition du prince de Galles. » Voir aussi le texte de la lettre de Renaudot du 5 mars 1697, publiée également en annexe : « Au reste je ne crois pas que personne eût pû faire un rapport different du mien, ni celer à M. le chancelier que ce livre étoit plein de choses contre la religion, non seulement catholique, mais chrêtienne, indépendamment des sectes ; d’un libertinage tres-profane et dangereux de faussetez sur les ministres et autres qui y ont du rapport ; de divers traits injurieux aux particuliers sous ce beau pretexte qu’ils sont tirez de Patin, Menage, etc. aprés qu’on a averti M. Bayle de la fausseté de ces auteurs ; qu’il y a des ordures que la pudeur payenne ne peut pas souffrir ; et diverses choses injurieuses à la France, au roy, etc. et à des personnes ou à des corps qui ne meritent pas de pareils traitemens. Voila ce que j’ay dit à M. le chancelier, et il n’y a personne qui ne convienne que j’ay dit vray. »

[7] La famille de l’ abbé Renaudot était proche de Port-Royal : Eusèbe I, son père, avait été l’un des médecins appelés pour constater la guérison de Marguerite Périer après le « miracle de la Sainte Epine » ; sa tante, Marie-Magdeleine de Saint-Augustin (1622-1656/1657), avait été religieuse à Port-Royal. Aux yeux de Mathieu Marais, Eusèbe II Renaudot est « un des plus grands jansénistes qu’il y eût et des plus ennemis de la Constitution [ Unigenitus] ». Il avait participé comme jeune savant de haute réputation à la préparation de la « grande » Perpétuité d’ Antoine Arnauld et de Pierre Nicole. Ami de Boileau et très proche de Jean Racine, il correspondait aussi avec Nicolas Thoynard et avec Pasquier Quesnel. Il était, par ailleurs, membre du « petit concile » de Bossuet pendant les années du préceptorat du Grand Dauphin. Renaudot avait collaboré aussi à l’interdiction de l’ Histoire critique du Vieux Testament de Richard Simon. Voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de P.-F. Berger et A. McKenna).

[8] François. Fiévet, libraire-imprimeur à Lille.

[9] Bayle consacre un article à Théophile Raynaud (1585 ?-1663), « l’un des plus fameux et des plus savans jésuites du XVII e siècle » et cite assez souvent dans le DHC l’ouvrage publié posthumement, Apopompaeus admodum rara [...] tomus vigesimus et posthumus par Anonimum novissime digestus (Cracoviæ 1669, folio), imprimé par Annibal Zangoyski pour compléter l’édition lyonnaise des Opera omnia (Lugduni 1665, folio, 19 vol.) publiée par H. Boissat et G. Remeus : voir les articles « Barnes (Jean) », rem. A, C, D, E ; « Beze », rem. EE ; « Bzovius », rem. G ; « François I er », rem. U ; « Launoi (Jean de) », rem. R ; « Marie (l’Egyptienne) », rem. E ; « Ochin (Bernardin) », rem. O, AA ; « Raynaud (Théophile) », rem. G, I, N, O ; « Savonarola (Jérôme) », rem. H.

[10] Pontchartrain demande donc à Jean Anisson de lui fournir des livres et Anisson a recours à Bayle : c’est un circuit inattendu dans la circulation des livres au sein de la République des Lettres.

[11] Le Décaméron (1349-1353) de Boccace avait été traduit par Laurent de Premierfaict (1380 ?-1418) sous le titre Le Cameron aultrement dit les cent nouvelles (Paris 1541, 8°) et imprimé par Ambroise Girault. Les Cent nouvelles nouvelles est un recueil anonyme qui s’inspire de Boccace, dédié au duc de Bourgogne, Philippe le Bon, et composé vers 1460. Il a souvent été attribué à Antoine de La Sale, à tort semble-t-il. Ce recueil devait connaître une nouvelle édition quelques années plus tard : Les Cent Nouvelles Nouvelles : suivent les cent nouvelles contenant les cent histoires nouveaux qui sont moult plaisans à raconter en toutes bonnes compagnies par manière de joyeuseté : avec d’excellentes figures en taille-douce gravées sur les desseins du fameux Mr. Romain de Hooge (Cologne [Amsterdam] 1701, 8°, 2 vol.) ; voir aussi l’édition critique établie par F.P. Sweetser (Genève 1996).

[12] Marguerite de Navarre (ou Marguerite d’Angoulême), L’Héptameron des nouvelles de Marguerite de Valois, royne de Navarre, remis en son ordre, confus auparavant en sa première impression, par Claude Gruget (Paris 1559, 4° ; éd. N. Cazauran et S. Lefèvre (Paris 2000). Dans le DHC, art. « Navarre (Marguerite de Valois, reine de) », rem. N, Bayle signale, d’après La Croix du Maine et Du Verdier Vauprivas, des éditions de 1561 et de 1578 de la version établie par Claude Gruget.

[13] Il s’agit des éditions de Marot en caractères romains (par opposition aux éditions en italique ou en gothique) : ce sont en général des éditions lyonnaises données par Etienne Dolet à partir de 1542 : Les Œuvres de Clément Marot augmentées d’un grand nombre de ses compositions nouvelles, par cy devant non imprimées. Le tout sogneusement par luy mesmes reveu et mieulx ordonné, comme l’on voyrra cy après (Lyon, Etienne Dolet 1542, 1543, 8° ; Lyon, Jean de Tournes 1549, 16°). Voir C. Longeon, Bibliographie des œuvres d’Etienne Dolet, écrivain, éditeur et imprimeur (Genève 1980), n° 33, 34, 35, qui distingue entre les éditions de Marot imprimées par Dolet en « lettres rondes » et celle imprimée par Sébastien Gryphe pour le compte de Dolet (Lyon 1538, 8°), en lettres gothiques.

[14] Plutarque, Les Vies des hommes illustres, grecs et romains, comparées l’une avec l’autre, traduites par Jacques Amyot (1513-1593) et publiées par M. de Vascosan (Paris 1559, folio).

[15] Bayle connaissait le bénédictin François Lamy de longue date : voir Lettre 645. Il s’agit ici de sa réfutation de Spinoza, Le Nouvel Athéisme renversé, ou réfutation du système de Spinoza, tirée pour la plupart de la connoissance de la nature de l’homme (Paris 1696, 12°), que Bayle connaissait déjà et dont il n’avait pas une haute opinion : voir Lettres 1128, n.19, 1191, n.26, et 1194, n.12.

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