Lettre 1230 : Jacques Du Rondel à Pierre Bayle

[Maastricht, le 11 mars 1697]

Ce que vous me mandez* de Mr Allix, me surprend [1] : car il me semble, mon cher Monsieur, que vous luy avez fait tous les honneurs imaginables dans vos journaux, et que vous luy en faites encore dans vostre Diction[n]aire. Mais il est caloyer, démagogue, apoclet*, etc.... et c’est assez. Il ne faut rien à gens comme cela, pour les mettre hors des gonds. Le zele de la maison les échaude à tel poinct qu’ils en ont fort souvent la cervelle toute cuite. Je ne vous consoleray point, s’il vous plaist, là dessus. Ce n’est pas une mauvaise marque de déplaire à semblables gens.

Pour ce qui est de la cour de France, et de ce que vous m’en mandez, cela ne me surprend point [2]. Je l’avois deviné à Henri quatre, lorsque vous dites que si on l’eust Abélardé etc [3].... mais quand j’eus veû comment / [vous] finissez Louis XIII [4], j’en fus asseuré. Je ne sçay pourtant à quoy ils songent tous. La fin de « David » avoit dequoy les appaiser ou les amuser [5]. Mais ne seroit ce point un ramage de ces oyseaux de nuit ou de lit, qui sont si funestes aux Princes ? Il y en a à cette cour, qui pourroient s’estre reconnus en bien des endroits, et c’est un outrage impardon[n]able. Puis que vous et Mr Leers ne courez aucun risque dans cette avanie, je m’en resjoüis et vous en félicite. Si vous n’avez pas la France pour vous, vous aurez tout le reste de l’Europe : et pour combien pensez vous debvoir compter tant d’honnestes gens en tant de royaumes ? Cela, ce n’est pas tant perdre une partie, que gagner une moitié et triompher de tout le reste. Et puis, vous sçavez bien qu’il y a des pertes triomphantes qui vallent plus que des victoires completes.

J’ay veû Mr le grand doyen et luy ay / leû vostre lettre [6], c’est à dire ce qui le concerne. Et comme il s’apprestoit à escrire sur son agenda, je luy mis une copie que j’avois eu soin de transcrire, afin de soulager sa mémoire. Dès que Madame la comtesse de Tilli [7] sera icy, il ne manquera pas de l’aller voir et de luy lire ce que vous me mandez. Il m’a promis de s’y comporter de tout son coëur et de tout son ame, comme un homme qui vous estime et vous estimera infiniment toute sa vie. Il ne scait pas encore, si ce sera luy ou le grand prevost qui ira à La Haye après Pasques : mais il se fait une joye de songer que ce pour[r]oit estre luy. Assurément il est tout à vous, aussi bien que moy. Je vous fais icy ses baisemains bien passionnez et y adjouste les miens. Vostre lettre à Mr de Reckem [8] a esté portée, et ce fust ma petite niepce et une de mes servantes. Madame le comtesse de Tilli / les remercia au travers des vitres de sa salle.

Je n’ay rien veû de Mr Gronove [9], depuis longtemps. Mandez moy un peu, si dans l’édition nouvelle de Censorinus [10] il y auroit une bonne note sur la primauté de l’œuf ou de la poule. J’ay leü cet autheur commenté ce me semble par Lindenbroge : mais il y a si long temps que je ne m’en souviens plus.

Adieu, mon cher Monsieur. Faites moy toujours l’honneur de m’aymer.

Si je puis j’escriray aujourd’huy au patron [11].

Ce 11 eme mars 1697.

Notes :

[1] La lettre de Bayle à Du Rondel, où il faisait allusion à Pierre Allix, est perdue, mais on devine qu’il s’agissait de l’hostilité d’Allix à l’égard de Bayle. En effet, après la publication de l’article de Jurieu intitulé « Mémoire [...] pour montrer le rapport des trois dimensions du corps, avec les trois personnes de la nature divine » dans les NRL, juillet 1685, art. III, Allix avait fait publier par Bayle sa réfutation au mois d’août 1685, art. X, « Réponse au parallele des trois personnes de la Trinité, et des trois dimensions du corps ». Au mois de septembre 1685, art. X, Jurieu rétorqua par une « Replique aux remarques contre le parallele de la Trinité avec les trois dimensions de la matiere », qui fut ensuite reproduite, avec le mémoire initial sous une forme plus complète, dans L’Accomplissement des prophéties (2 e éd., Rotterdam 1686, 12°, 2 vol.), ii.319-377, sous le titre Essay de théologie mystique. Cette publication de Jurieu et le commentaire de Bayle dans les NRL, septembre 1686, art. V, dans le cadre de son compte rendu de L’Accomplissement des prophéties, avaient indigné Allix et il avait dû donner une nouvelle expression de son amertume à Bayle dans une lettre perdue. Voir aussi Lettre 458, n.1.

[2] Du Rondel fait allusion à l’attitude de Bayle à l’égard de la cour de France, qui faisait alors l’objet de différents bruits qui couraient après la publication du Jugement de Renaudot ; dans sa lettre à Janiçon du 5 mars (Lettre 1228), Renaudot avait dénoncé explicitement « diverses choses injurieuses à la France, au Roi, et à des personnes ou à des corps qui ne méritent pas de pareils traitemen[t]s ». Du Rondel relève les traits piquants de Bayle à l’égard des rois Henri IV et Louis XIII et fait allusion au traitement satirique de Guillaume III dans l’article « David », qui « avoit de quoy [...] appaiser ou [...] amuser » les critiques.

[3] DHC, art. « Henri IV » : « Henri IV, roi de France, a été un des plus grands princes dont l’histoire de ces derniers siecles fasse mention ; et l’on peut dire que si l’amour des femmes lui eût permis de faire agir toutes ses belles qualitez, selon toute l’étendue de leurs forces, il auroit ou surpassé, ou égalé les héros que l’on admire le plus. Si la première fois qu’il débaucha la fille ou la femme de son prochain, il en eût été puni de la [même] maniere que Pierre Abelard, il seroit devenu capable de conquérir toute l’Europe, et il auroit pu effacer la gloire des Alexandres et des Césars. » Bayle discute longuement (rem. A et B) de la compatibilité de la bravoure militaire et la « vigueur vénérienne » hétérosexuelle et homosexuelle, pour finir par ces mots : « Concluons de tout cela que si Henri IV eût été traité comme Abelard, il n’auroit rien perdu, ni de son courage, ni de sa prudence, ni de son esprit. Origene, Photius, Abelard sont une preuve manifeste que la privation des organes masculins n’est d’aucune conséquence au préjudice des dons naturels de l’âme. »

[4] DHC, art. « Louis XIII » : « Il n’avoit jamais aimé la lecture, depuis qu’on l’en eut dégoûté en lui faisant lire un ouvrage qui lui déplaisoit [les Antiquitez de Faucher]. On peut dire généralement parlant qu’il ne fut pas bien instruit aux Lettres, et qu’il ne les aima point, et cela n’empêcha pas qu’il fît paroître beaucoup de délicatesse d’esprit en plusieurs rencontres. Je copierai le caractere qu’on lui donne dans l’ Histoire de l’édit de Nantes. La même raison qui m’empêche dans plusieurs autres articles de rap[p]orter un détail d’actions selon la suite du tem[p]s, m’en a détourné ici, c’est que je ne veux pas répéter ce qu’on trouve dans Mr Moréri. Je suis surpris qu’il ait oublié l’acte solennel, par lequel Louis XIII mit sa personne et son royaume sous la protection de la Sainte Vierge. Mons r Godeau exerça sa Muse sur ce sujet avec peu de jugement. Un savant critique [ François Vavasseur] le poussa d’une grande force. J’ai oublié de dire que l’autorité roiale se fit sentir sous le regne de Louis XIII plus fortement, qu’elle n’avoit jamais fait en France, et je ne croi pas que le Parlement de Paris ait jamais souffert une mortification aussi honteuse que celle qu’on lui fit subir l’an 1631. Il est vrai qu’il semble que cette illustre compagnie s’étoit un peu trop oubliée, et qu’elle avoit eu le malheur de se laisser emporter par les artifices de quelques esprits factieux. J’examinerai peut-être ailleurs [dans l’article « Rivière »] l’horoscope qui se trouve dans les Mémoires de Sully. »

[5] DHC, art. « David » : « La piété de David est si éclatante dans ses Pseaumes, et dans plusieurs de ses actions, qu’on ne la sauroit assez admirer. Il y a une autre chose qui n’est pas moins admirable dans sa conduite ; c’est de voir qu’il ait su mettre si heureusement d’accord tant de piété avec les maximes relâchées de l’art de régner. On croit ordinairement que son adultère avec Betsabée, le meurtre d’ Urie, le dénombrement du peuple, sont les seules fautes qu’on lui puisse reprocher : c’est un grand abus. Il y a bien d’autres choses à reprendre dans sa vie. C’est un soleil de sainteté dans l’Eglise ; il y répand par ses ouvrages une lumière féconde de consolation et de piété, que l’on ne sauroit assez admirer ; mais il a eu ses taches : et il n’est pas jusqu’à ses dernieres paroles où l’on ne trouve les obliquitez de la politique. L’Ecriture Sainte ne les rapporte qu’historiquement ; c’est pourquoi il est permis à un chacun d’en juger. Finissons par dire que l’histoire du roi David peut rassurer plusieurs têtes couronnées, contre les allarmes que les casuïstes sévéres leur pourroient donner, en soutenant qu’il n’est presque pas possible qu’un roi se sauve. »

[6] Sur le doyen Bonhomme, voir Lettre 1149, n.1.

[7] Sur la comtesse de Tilly, épouse de Claude ’t Serclaes, gouverneur de Maastricht, voir Lettres 974, n.2, et 1099, n.5.

[8] Cette lettre de Bayle adressée à Ferdinand Govert, comte d’Aspremont-Lynden-Reckheim, ne nous est pas parvenue. Le comte avait fourni à Bayle la matière de son article « Reckheim » : voir Lettre 1099, n.5.

[9] Sur le grand érudit Jacob Gronovius, résident à Leyde, voir Lettre 620, n.6.

[10] Sur cette nouvelle édition de l’ouvrage de Censorinus, voir Lettre 1229, n.13.

[11] Le « patron » de Du Rondel et de Bayle à Rotterdam, Josua van Belle, seigneur de Waddinxveen : voir Lettres 957, n.8, et 961, n.10.

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