Lettre 1241 : Claude Nicaise à Pierre Bayle

Dijon le 6 e avril 1697

J’ay ecrit ces jours passés à Mons r Leers, qui vous aura faict part Monsieur de ce que je luy mandois* touch[an]t vostre Dictionnaire [1], et dont je ne doute pas qu’on ne vous ayt faict part d’aillieurs. Tout ce qui a esté dit de la part de l’abbé qui a esté commis par Mons r le chanc[el]ier pour l’examiner [2], est trop outré pour trouver creance dans les esprits ; et bien loing de luy nuire et d’empescher son debit, cela y contribuera davantage. Le meilleur moyen de profiter de vostre liberalité en mon endroit c’est de l’adresser à Geneve à Mons r Choüet libraire [3] qui vous aura faict scavoir qui sont ses correspondants. J’aurois pû vous dire de le donner à Mons r de Harlay, nostre plenipotentiaire [4] qui me faict le bien de m’aymer ; mais j’ay crû qu’il n’estoit pas à propos de l’employer pour cela. Mr Anisson a recû les deux exemplaires du Junius comme il me l’a mandé aujourd’huy dans une de ses lettres où il tache de se reconcilier avec moy sur son long silence.

Mons r Grævius tache pareille[me]nt de le faire dans sa derniere, en me promettant de me mettre dans son Tresor des antiquites romaines [5] parmi les senateurs romains ; c’est pour reparer en quelque façon le silence qu’il a gardé à mon égard dans la préface du Junius De pictura veterum [6], où il ne s’est pas souvenü de moy, comme il sembloit qu’il devoit faire, et que vous l’avés Mons r remarqué obligem[men]t dans vostre Dictionnaire [7]. Cette petite omission me sera fort avantageuse et me procurera beaucoup d’honneur, de petit provincial je deviendray grand homme de cour, et de la première cour du monde. /

Vous ne nous avés point dit Mons r vostre sentim[en]t sur le portraict de Mr de Court faict par l’ abbé Genest [8] que j’ay donné ordre qu’on vous envoyast il y a longtems aussi bien qu’à Mr de Beauval et à nos amis [9], et surtout à Mons r de Saumaise [10], son parent. Nous ne voyons point ancore l’ Apologie de Mr Nicole  [11] qu’on nous promet toujours. L’auteur aura subjet de l’amplifier sur ce qui vient d’arriver, je croy Mons r que vous aurés appris depuis peû que Mons r l’archev[êque] de Cambray præcepteur de Mess rs les ducs de Bourg[ogn]e d’Anjou et de Berri vient de faire un livre in 12 sous ce tiltre Explication des maximes des saincts sur la vie interieure, imprimé à Paris il y a peu de jours avec privilege [12] ; mais sans approbation. Ce livre a esté composé exprès contre celluy de Mr Nicole du quietisme [13]. Ce livre [14] est blasmé de tout le monde, de ses amis comme de ses ennemis ; je l’ay lû et j’i trouve bien des choses à dire. Il n’est pas intelligible ; le quiétisme y est respandû par tout ; il n’est pas françois en bien des endroicts, et il y a des propositions dangereuses ; et l’auteur n’i a presque gardé aucunes des regles qu’il se prescript à luy meme dans sa preface ; c’est un homme qui veut qu’on le croye sur sa parole ; il ne parle ni de l’Ecriture ni des Peres, ni des Conciles, touts ses principes sont tirés de s[ain]t François de Sales [15], de Balthazar Alvares [16], de s[ain]te Theres[e] [17], du b[ienheureux] Jean de la Croix [18] et de quelques autre[s] mystiques. On le croit brouillé avec Mons r de Meaux pour cet ouvrage [19]. Ce prélat[,] à ce que j’ay appris[,] luy avoit envoyé un ouvrage qu’il a faict contre le quiétisme pour en avoir l’approbation de cet archevesque, qui n’a daigné luy faire reponse, ni luy envoyer son approbation, ce qui l’a / fort choqué, son livre paroist ; on dit que le roy les a voulu accom[m]oder, mais que Mons r de Meaux a temoigné à Sa Maj[es]té, qu’il n’i avoit pas lieu d’aucun accom[m]odem[en]t en cette rencontre.

Un autre grand prelat et archeveq[ue] a faict quelque temps auparavant une grande ordonnance qui se reduit dans un livre où il instruit son peuple sur les matieres de la grace et de la predestination au subject d’un livre qu’il condamne imprimé à Monts sur ce subject [20]. Il semble qu’il dict en Sorbonne une leçon en theologie, où il veuille accorder le jansenisme avec le molinisme ; il est pour, il est contre, il est dedans, il est dehors ; cela n’a pas plû à beaucoup de gens qui ont regardé cette ordonnance comme un festin que ce prelat faict à son peuple, où il a meslé une mauvaise symphonie et de mechants parfums. Il pouvoit s’en exempter, et rendre sans cela son festin meilleur et agreable comme dit le poete ; poterat quia duci cœna sine istis [21]. Un galant homme de mes amis qui m’escript sur ces deux ouvrages et ces deux prelats, me dit que c’est joüer sa reputation à trois dêz, que de l’hazarder de cette maniere : si in viridi ligno hæc fiunt, in arido quid fiet [22]. Voila mons r des histoires dont vous apprendrés le detail d’ailleurs qui exercera vostre critique et remplira vostre supplement.

Les lettres des scavants à Mons r Peiresk, sont actuellem[en]t sous la presse à Geneve [23][.] Il y en aura comme je croy trois vol[umes] in 4°[ ;] sitost qu’elles paroistront[,] je donneray ordre qu’on vous les envoye, pour me revancher en partie de vos liberalités ; Mons r Leers les pourra r’imprimer, et elles le meriteront ; recommandés luy nos pacquets de M r Grævius arrestés [24].

Je suis Monsieur du meilleur de mon cœur tout à vous.

 

Pour / Monsieur Baÿle / Rotterdam •

Notes :

[1] Il n’existe pas de trace d’une correspondance directe entre Nicaise et Leers dans l’étude d’O. Lankhorst, Reinier Leers ; voir cependant Lettre 1275, n.1. Nicaise répond ici à la lettre de Bayle du 18 mars (Lettre 1237).

[2] Sur le Jugement de l’abbé Eusèbe Renaudot, voir Lettre 1215, n.6, et le texte du Jugement en annexe à ce volume.

[3] Jean-Antoine Chouet, imprimeur : c’est la « voie de Genève » évoquée par Bayle dans sa lettre précédente : voir Lettre 1237, n.13.

[4] Sur Harlay-Bonneuil et les autres plénipotentiaires des négocations du traité de Ryswick, voir Lettre 1227, n.33.

[5] Jean Georges Grævius, Thesaurus antiquitatum Romanarum, in quo continentur, lectissimi quique scriptores, qui superiori aut nostro seculo Romanæ reipublicæ rationem, disciplinam, leges, instituta, sacra, artesque togatas ac sagatas explicarunt et illustrarunt, congestus a Joanne Georgio Grævio ; accesserunt variæ et accuratæ tabulæ aeneæ (Trajectori ad Rhenum 1694-1699, folio, 12 vol.).

[6] Sur le silence de Grævius, dans son édition du De pictura veterum de François Du Jon (Junius) le fils, sur l’aide qu’il avait reçue de la part de Nicaise, voir Lettre 1066, n.3.

[7] Nous n’avons pas trouvé dans le DHC cette allusion à la contribution de Nicaise passée sous silence dans l’édition par Grævius du De pictura veterum de François Du Jon le fils : elle ne figure pas à l’article « Junius (François) ».

[8] Sur cet ouvrage de l’abbé Charles-Claude Genest, voir Lettres 1125, n.6, 1137, n.4, et 1260, n.20.

[9] Basnage de Beauval n’a pas recensé ce livre dans l’ HOS.

[10] Charles-Caton de Court, fils de Charles de Court, « avocat au siège présidial de Bourg-en-Bresse », gentilhomme ordinaire du roi de France, et d’ Anne Saumaise, était le neveu de Claude Saumaise.

[11] Pierre Nicole s’occupait à cette époque à écrire à tous les amis de Port-Royal afin d’expliquer et de justifier sa conduite : voir les recueils de ses lettres manuscrites, BNF f.fr. 17805 ; Troyes ms 1689, 2182 ; Utrecht OBC 632 ; Mazarine ms 2456, p.261 ; son apologie ne devait être publiée que bien plus tard : Apologie de M. Nicole écrite par lui-même, sur le refus qu’il fit en 1679 de s’unir avec M. Arnauld (Amsterdam 1734, 12°). Voir aussi Beaubrun, BNF f.fr. 13898, f. 52v : « [Nicole] avoit employé dix-huit mois à écrire plus de cent lettres et écrits pour se justifier et pour prouver qu’il avoit raison de ne vouloir plus prendre part à rien. »

[12] Sur cette étape majeure de la querelle du quiétisme, voir Lettre 1227, n.29.

[13] Pierre Nicole, Réfutation des principales erreurs des quiétistes contenues dans les livres censurés par l’ordonnance de M gr l’archevesque de Paris (Paris 1695, 12°).

[14] Il s’agit évidemment toujours de l’ouvrage de Fénelon.

[15] Le procès en béatification de François de Sales (1567–1622) fut ouvert par le Saint-Siège dès 1626 ; l’ancien évêque de Genève fut déclaré bienheureux en 1661, et saint en 1665. Nicaise pense certainement à son ouvrage principal, Introduction à la vie dévote (Lyon 1609, 12°), qui connut de multiples éditions : voir l’édition des Œuvres établie par A. Ravier avec la collaboration de R. Devos (Paris 1986).

[16] Balthazar Alvarez (1533-1580), mystique espagnol, directeur de sainte Thérèse d’Avila.

[17] Thérèse d’Avila (1515-1582), mystique espagnole, connue pour sa réforme de l’ordre des carmélites, auteur de plusieurs ouvrages. De nombreuses éditions en langue française ont paru à cette date, dont les Œuvres de sainte Thérèse divisées en deux parties, de la traduction de M. Arnauld d’Andilly (Paris 1670, folio), réimprimées à Paris en 1696, 4°. Ces éditions reprennent des traductions plus anciennes, parmi lesquelles on peut signaler Le Traité du chemin de perfection écrit par sainte Térèse, et quelques petits traitez de la mesme sainte, sçavoir, Méditations sur le « Pater noster », Méditations après la communion, Advis à ses religieuses, traduits par Mr Arnauld d’Andilly (Paris 1659, 8°) et le Traicté du chasteau ou demeures de l’ame compose par la Mere Terese de Jesus, fondatrice des religieux carmes deschausses et de la premiere regle, nouvellement traduicte d’espagnol en francois par I. D. B. P. [J. de Bretigny] et L. P. C. B. [les Peres chartreux de Bourg-Fontaine] (Paris 1601, 8°).

[18] Les textes traduits du mystique espagnol Jean de la Croix (1542-1591) sont connus essentiellement grâce à des éditions d’œuvres complètes comme : Les Œuvres spirituelles du B. P. Jean de la Croix, [...] traduites [...] par le R. P. Cyprien de la Nativité de la Vierge, [...] augmentées d’un traicté théologique de l’union de l’âme avec Dieu [...] par le R. P. Louis de Saincte-Thérèse (Paris 1665, 8°) et Les Œuvres spirituelles du bienheureux Jean de la Croix, [...] Traduction nouvelle, par le P. Jean Maillard (Paris 1694, 4°). Dans les années 1630, parurent les traductions de petits traités comme le Cantique d’amour divin, entre Jésus-Christ et l’âme dévote, composé en espagnol par le P. Jean de la Croix, traduit par René Gaultier (Paris 1622, 8°) et Nuict obscure de l’Ame, Exposition des cantiques qui enserrent le chemin de la parfaicte union d’amour avec Dieu telle qu’elle peut estre en cette vie, et les proprietez de l’ame qui est arrivée. Du bienheureux P. Jean de La Croix [...]. Traduit d’espagnol en françois, par M. R. Gaultier (Paris 1627, 8°).

[19] Sur la « querelle du quiétisme », voir l’édition des Œuvres complètes de Fénelon, éd. J. Le Brun (Paris , 1983-1997, 2 vol.) ; l’édition de sa Correspondance par J. Orcibal, J. Le Brun et al. (Paris, Genève 1972-2002, 18 vol.), surtout vol. VI, VII, VIII ; H. Bremond, Apologie pour Fénelon (Paris 1910), et son Histoire littéraire du sentiment religieux en France depuis la fin des guerres de religion jusqu’à nos jours (Paris 1916-1936, 8°, 12 vol. ; ré-éd. F. Trémolières, Grenoble 2006, 5 vol.) ; L. Cognet, Le Crépuscule des mystiques (Paris, 1991) ; J. Orcibal, Le Procès des « Maximes des saints » devant le Saint-Office (Rome 1968) ; J. Le Brun, Le Pur Amour de Platon à Lacan (Paris 2002).

[20] Louis-Antoine de Noailles (1651-1729), archevêque de Paris depuis 1695, Ordonnance et instruction pastorale de monseigneur l’archevesque de Paris portant condamnation du livre intitulé, « Exposition de la Foy, touchant la grace et la prédestination », imprimé à Mons chez Gaspard Migeot (Paris 1696, 4°). L’ouvrage ainsi condamné est de Martin de Barcos ; il avait été publié par les soins de Gabriel Gerberon. Sur la position de M gr de Noailles à l’égard de Port-Royal, voir le Dictionnaire de Port-Royal, s.v. (art. de J. Lesaulnier).

[21] Horace, Art poétique, v. 376 : « parce que le repas pouvait se passer de ces accessoires ».

[22] Luc 23, 31 : « Car s’ils traitent de la sorte le bois vert, comment le bois sec sera-t-il traité ? »

[23] Une édition des Lettres de Mr. Peiresc établie par Louis Thomassin de Mazaugues et publiée à Genève est annoncée dans l’ HOS, août 1696, art. [X] « Extrait de diverses lettres », mais nous n’avons pu en localiser un exemplaire.

[24] Il s’agit des paquets de l’édition par Grævius de l’ouvrage de François Du Jon le jeune, De pictura veterum : voir Lettre 1066, n.3.

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