Lettre 1249 : Pierre Bayle à Claude Nicaise

[Rotterdam, le] 29 e d’avril 1697

Pour Monsieur l’abbé Nicaise

Votre derniere lettre Monsieur a eté ecrite avant que vous aiez recu le billet que j’avois mis pour vous sous le couvert de l’illustre Monsieur Bourdelot [1]. Mais je m’asseure qu’il aura eu soin malgré ses grandes occupations de vous le faire tenir. Vous y aurez vu tout ce que je pouvois alors vous ap[p]rendre de nouveautez lit[t]eraires ; dont on n’a pas ici bonne provision, car quoi que les presses y roulent plus que jamais, on ne nous donne presque rien de nouveau ; ce sont presque toujours des reimpressions.

Je vis l’autre jour Mr Grævius et je dinai / avec lui et avec Mr Moedée [2] qui a eu l’honneur de vous voir en France, et qui est curieux en medailles et en antiques. Votre santé fut saluée de la bonne maniere, et j’ap[p]ris avec plaisir qu’apres un tres long silence Mr Grævius vous avoit ecrit [3]. Nous avons pour livres nouveaux un recueil d’observations sur la traduction du Nouveau Testament du P[ère] Amelote, adressée au roi de France par un ministre refugié nommé Brousson [4]. Autant que j’en puis juger par l’inspection de quelques pages, ce n’est que de la controverse la plus souvent rebattuë. Le Pausanias grec et latin imprimé à Leipsic avec les notes de Sylburgius au bas des pages, et celles de Mr Kuhnius [5] est un in folio qui nous est venu depuis peu, aussi bien que / l’histoire latine de Charles Gustave roi de Suede • par feu Pufendorf [6]. C’est un gros in fol[io.] La dissertation de Mr Spanheim de Berlin De vesta et prytanibus [7] est une piece tres docte. Elle sera inserée dans le 5 e volume du Thresor des antiquitez romaines que Mr Grævius fait imprimer à Utrecht [8]. Mr Chauvin en a donné le precis dans son Journal des scavans, mois de juin dernier [9]. Vous savez que ce journal s’imprime à Berlin.

Je me servirai de la voie de Geneve pour vous envoier mon Dictionnaire [10]. Vous • Monsieur, et votre ami Monsieur de La Monnoie [11] y trouverez une ample moisson à critiquer, c’est à dire beaucoup de pechez d’omission et de commission. Vous y trouverez une partie du memoire que Monsieur de La Monnoie / eut la bonté de m’envoier par votre canal touchant Hortensio Lando [12]. J’ai parcouru depuis peu les lettres italiennes de Lucretia Gonzaga imprimées à Venise l’an 1552 [13]. et j’y ai ap[p]ris que cet Hortensio Lando • avoit fait le panegyrique de cette dame. Ils s’ecrivoient souvent. Il est traité de gentilhomme par Lucrece de Gonzague [14]. J’ai vu aussi que Ruscelli s’etoit escrimé sur les eloges de cette savante [15]. Aiez la bonté de savoir de Monsieur de La Monnoie s’il a ce panegyrique, et si l’on y trouve quelques faits particuliers et historiques sur cette illustre. J’ai dressé son article tel que je l’ai pu tirer de ses lettres, mais comme les cinq premieres pages manquent à mon exemplaire, j’ai perdu ce que la preface m’eut pu fournir.

Je suis Monsieur votre tres humble etc. Bayle

Mr l’abbé Du Bos me fit la faveur de m’envoier il y a quelques mois l’eloge de Mr de Court, que j’ai lu avec beaucoup de plaisir.

Notes :

[1] Bayle avait envoyé un billet pour Nicaise avec sa lettre du 18 mars (Lettre 1235) adressée à Pierre Bonnet Bourdelot : c’est la Lettre 1237.

[2] Nous n’avons su identifier M. Moedée.

[3] Le silence de Grævius en ce qui concernait sa dette à l’égard de Nicaise pour son édition de l’ouvrage de François Du Jon (Junius), De pictura veterum, a pu être un premier symptôme de ce refroidissement des relations entre les deux antiquisants : voir Lettre 1066, n.3.

[4] Claude Brousson (1647-1698), Remarques sur la traduction du Nouveau Testament faite par l’ordre du clergé de France et par le ministère de Denis Amelote. Adressées au roi de France (Delft 1697, 8°). Sur l’auteur, qui avait proposé aux réformés persécutés différentes formes de résistance, en principe non-violente, telles que la célébration du culte sur les ruines des temples, voir Lettres 227, n.19, 224, n.24, et 261, n.17.

[5] Sur cette édition de Pausanias, imprimée à Leipzig, voir Lettre 1105, n.28.

[6] Sur cette publication de Pufendorf, voir Lettre 1243, n.16.

[7] Selecta numismata antiqua ex Museo Petri Seguini [...] ejusdem observationibus illustrata, editio altera emendatior, et plurimis rarissimis nummis auctior. cui accesserunt : I. Raph. Tricheti du Fresne ad P. Seguinum, de nummo Catanensi. II P. Seguini ad Raph. Trichetum du Fresne, de nummo Britannico. III Ejusdem Seguini Epistola ad Fran. Gottifredum, super Dubiis quibusdam ad Nummos Familiarum Rom. F. Ursini spectantibus [de nummis Pompeianis]. IV Oct. Falconerii de nummo Apamensi Deucalionei Diluvii typum exhibente dissertatio. V. P. Seguini ad Octavium Falconerium nummus regius. VI. Ejusdem Seguini Agathodaemon ad Excellentiss. Virum Jo. Bapt. Colbertum [...] VII. Elegantiora numismata Musei Abbatiae S. Genovefæ Parisiensis. VIII. Ezech Spanhemii, de Nummo smyrnærum, seu de Vesta et Prytanibus græcorum diatribe Ezechiel Spanheim, De nummo Smyrnæorum seu de Vesta et Prytanibus Græcorum diatriba (Lutetiæ Parisiorum 1684, 4°).

[8] Thesaurus antiquitatum romanarum congestus a Joanne Georgio Grævio [...] Tomus quintus (Lugduni Batavorum 1696, folio).

[9] Etienne Chauvin, Nouveau journal des savants, mai-juin 1696, p.245-254.

[10] Promesse déjà faite dans la lettre du 18 mars (Lettre 1237 : voir n.13).

[11] Le Dijonnais Bernard de La Monnoye, qui avait joué un rôle considérable dans la composition de la première édition du DHC en envoyant à Bayle ses corrections et des informations supplémentaires : voir Lettres 923 et 942.

[12] DHC, art. « Lando (Hortensio) », « médecin natif de Milan, vivoit au XVI e siècle. Il est auteur de plusieurs ouvrages ; et il se plaisoit à les publier sous de faux noms. »

[13] Lucrèce de Gonzague (1522-1576), Lettere della molto illustre Signora la donna Lucretia Gonzaga da Gazuolo : con gran diligentia raccolte, ed à gloria del sesso feminile nuovamente in luce poste (Vinegia 1552, 8°) : voir Lettre 1244, n.5

[14] Lucrèce de Gonzague (vers 1520-1576), fille de Pyrrhus de Gonzague, qui, d’après Moréri, fut cardinal évêque de Mantoue ; elle apprit le grec et le latin auprès de Bandello. L’article « Gonzague (Lucrèce de) » entre dans le DHC dès la deuxième édition en 1702 : y figurent un bref récit de son mariage malheureux avec Jean-Paul Manfrone et de ses actions pieuses, ainsi qu’un éloge du recueil de ses lettres établi par son secrétaire Ortensio Landi, Lettere della molto illustre signora la donna Lucretia Gonzaga da Gazuolo (voir la note précédente). Bayle devait recevoir en juillet 1697 des informations pour cet article de la part de Bernard de La Monnoye : voir Lettre 1274, n.6.

[15] Tutte le rime della illustriss[ima] et eccellentiss[ima] Signora Vittoria Colonna, marchesana di Pescara : con l’espositione del Signor Rinaldo Corso, nuovamente mandate in luce da Girolamo Ruscelli, alla illustriss. et eccellentiss. Signora Donna Isabella Gonzaga (Venetia 1558, 12°).

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