Lettre 1271 : Eusèbe Renaudot à François Janiçon

A Paris, ce 2 e juillet 1697

C’est donc un malheur inévitable que je seray toujours l’objet des reproches de Monsieur Bayle. Mandez* lui, mon cher Monsieur, qu’il ne peut mieux faire que de montrer que je me trompe sur ce que j’ay dit. Il n’aura pas de peine à persuader tous les lecteurs, et admirateurs des livres modernes, dont le nombre est fort grand : mais que je ne pretends ny suivre dans leur jugement, ny les attirer au mien. J’ay une autre idée de la litterature qu’on n’a communement. Et l’âge que j’ay m’y confirme, ainsy que l’exemple des hom[m]es veritablement scavans qui ont esté mes maitres. Je persiste seulement à croire que ny docteur ni hom[m]e serieux ne pouvoit en parler autrement à un magistrat, que com[m]e j’ay fait ; si mon memoire s’est respandu, vous sçavez que ça a esté contre mon intention, et à mon grand regret.

Pour Monsieur l’ abbé de Lanion le bruit qu’on a respandu estoit sans fondement [1]. Je ne doute pas qu’il n’en sçache assez pour deffendre sa religion. Mais je crois, qu’il n’a pas plus de mission pour cela, que pour faire la paix. Si on croid en Hollande que les Portugais sçachent mieux la religion que nous, on se veut tromper à plaisir. Monsieur de La Croix fils avoit traduit dans le temps de Monsieur de Seigneley ministre et secrétaire d’Estat, une partie d’une histoire / persanne de Tamerlan [2] ; que j’ay veuë entre les mains de Monsieur de Seigneley qui se la faisoit lire pendant sa maladie. Je ne sçay pas si la copie auroit perduë [ sic] : mais elle n’estoit pas en estat de voir le jour : car elle estoit traduite presque mot à mot. J’ay cet auteur en persan ; il s’appelle Zafar-nama ou Livre des victoires. L’auteur est un Cherefeddin Ali natif d’Yezd. Il y a plus de vers que de prose, ainsy il ne plairoit en nostre langue. Et il feroit un gros volume in folio.

Il y en a un autre de vers persans que j’ay aussy. Je ne crois pas qu’il songe à le publier. Si quelque sçavant dans ces langues a du loisir il feroit mieux de l’exercer sur de tels auteurs, que sur celuy qu’on vous marque ; qui est par toutes les bibliotheques, mesprisé et mis aux ordures. C’est faire le sçavant à bon marché que de s’occuper à de pareilles sottises, parce qu’elles sont en arabe.

Quand nous le verrons, nous y trouverons apparemment de grandes sottises de celuy qui fait l’edition : car tout hom[m]e qui a quelque science orientale ne s’amuseroit pas a traduire un tel livre qu’un ecolier de troisieme peut entendre.

Je vous etc.

Notes :

[1] Dubos avait dû communiquer la lettre de Bayle du 24 juin (Lettre 1270) et Janiçon en avait pu tirer des questions à poser à Eusèbe Renaudot. Sur l’ abbé Lanion, voir Lettres 1268, n.10, et 1270, n.4.

[2] Sur la traduction par François Pétis de La Croix le fils de l’ Histoire de Timur-Bec, connu sous le nom du grand Tamerlan, empereur des Mogols et Tartares de Sharaf al-Din Ali Yazdi, voir Lettre 1270, n.16.

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