Lettre 131 : Pierre Bayle à Jean Bayle

[Sedan,] le dimanche 4 octobre 1676
M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere],

Voici le paquet dont j’ay parlé dans ma lettre du 15 du passé [1]. Vous recevrez les theses que les 2 professeurs en philosophie  [2] ont fait soutenir ce mois de septembre, et les 2 parties de celles que Mr Jurieu a composées de triplici fato, à quoi j’ajoute celles qu’il fit il y a un an sur le salut des enfans morts sans bapteme [3], (ne me souvenant pas bien si je les mis dans le paquet de l’année passée (quoi qu’il me le semble, mais c’est pour joüer au plus seur) et la dissertation francoise qu’il fit environ le meme tems sur l’efficace* et la necessité de ce sacrement [4], ouvrage beau et d’un solide raisonnement, comme vous pourrez voir. Son opinion a choqué plusieurs freres comme c’est l’ordinaire lors qu’on eclaircit des choses que l’on croit bonnement et sans y faire autrement reflexion. Il nous deplait qu’on nous vienne avertir que notre prattique n’a pas tous les fondemens que l’on s’imagine mais je ne dois pas vous prevenir ni pour ni contre cet ouvrage, vous en jugerez de sens* froid. Ce meme autheur qui est sans contr[e]dit un des premiers esprits de notre communion, a traitté à fonds de la nature des sacremens en general, et de chaque sacrement en particulier, dans la derniere partie de son Apologie pour notre morale, mais comme il n’a peu encore trouver un moment de tems pour y changer quelque chose qu’on luy a conseillé de retoucher, cette derniere partie n’a pas encore eté mise sous la presse [5]. Je croyois vous envoyer son livre De la devotion, mais parce qu’il s’en imprime une edition de beaucoup plus grande que les autres [6], j’ayme mieux attendre qu’elle paroisse. La lettre latine est pour votre excellent amy de Saverd[un] [7] que je vous supplie de luy envoyer avec les 2 theses qui le regardent. Vous trouverez quelques nouvelles concernant le siege de Maestricht.

Au reste, Mr le marechal de Crequy qui est gouverneur de Lorraine depuis la mort du marechal de Rochefort • vient de s’asseurer du chateau de Boüillon appartenant aux Liegeois. C’est un chateau bati sur un roc extremement escarpé, environné de toutes parts d’une riviere qu’on appelle de Semoy, si ce n’est dans une de ses extremitez qui • en recompense est inaccessible à cause de l’enorme profondeur du fossé. Il est impossible de l’emporter par mine ni par escalade, cependant parce que la garnison n’etoit ni nombreuse ni aguerrie, il n’a tenu que 24 heures. Le gouverneur capitula mecredy passé 30 • sept[embre] [8][.] J’eus la curiosité de m’y aller promeiner, et apres avoir veu le quartier* de Mr de La Cardonniere [9] lieutenant general, apres avoir veu venir Mr de Montal avec 2 à 3 mille hommes qui ayant passé la Meuse à Dinant etoit allé s’asseurer d’une petite ville qu’on appelle Marche en Famine, dans le Luxembourg [10] ; apres tout cela dis je, j’eus le plaisir de voir battre le chateau pendant plus d’une heure, par 4 pieces de canon de 24 postées en deux batteries. J’etois sur une des 3 hauteurs qui commandent le chateau, sur laquelle on mit aussi une batterie qui avancea fort la reddition de la place. Votre armée de Catalogne n’en fera pas tant quoi qu’elle soit plus considerable que celle de Mr de Crequi, et j’ay ouy dire qu’elle a laissé entrer les Espagnols dans le Roussillon, conduits par le duc de Bournonville leur general, et qu’ils ont brulé la ville d’Elna et fait plusieurs autres ravages [11]. C’est une fatalité qui dure presque depuis vingt ans que les Francois victorieux des Espagnols • par tout ailleurs, se laissent battre dans la Catalogne. Mais peut etre que c’est une nouvelle forgée par les ennemis, et ce seroit à vous autres qui etes presque sur les lieux à nous en eclaircir. Je vous souhaitte M[onsieur] e[t] t[res] h[onoré] p[ere] toute sorte de benediction et salue tendrement m[es] c[hers] f[re]res [.]

Notes :

[1] Voir Lettre 128, p.365, datée, en fait, du 12 septembre.

[2] A savoir Etienne Brazi et Bayle lui-même.

[3] Il s’agit, sous le titre De Triplici fato , de la thèse soutenue par Isaac Pérou sous la présidence de Jurieu en août 1676 : voir Lettre 128 n.38. Quant à la thèse soutenue en 1675 sur « le salut des enfants morts sans baptême », elle est inconnue, mais Jurieu en avait sans doute donné la substance dans sa Lettre d’un théologien à l’un de ses amis de la province de Berry. Touchant l’efficace du bapteme, et la nécessité qu’il y a de l’administrer aux enfants, en tout temps et en tous lieux, quand ils sont en péril de mort (Sedan 1674, 4°) : voir Lettre 106, n.6.

[4] C’est la Lettre citée à la note précédente.

[5] P. Jurieu, Apologie pour la morale des réformés : voir Lettre 112, n.10. Un an plus tôt, Bayle annonçait la parution prochaine d’une seconde partie de l’ Apologie ; à présent, il explique que cette publication connaît du retard : voir aussi la Lettre de Pierre à Joseph du 17 décembre 1678, n.23.

[6] P. Jurieu, Traité de la dévotion (Quevilly 1674, 12°) ; cet ouvrage ayant connu un considérable succès de librairie, il s’en fit une deuxième édition quelques mois après la parution de la première : Traité de la dévotion avec des brièves méditations et prières pour la pratique d’icelle (Quevilly 1676, 12°), puis, assez vite, une troisième édition augmentée « de près de la moitié » (Rouen 1676, 12°). Voir aussi Lettre 113, n.8.

[7] Cette lettre latine adressée par Pierre Bayle à Laurent Rivals, « l’ami de Saverdun », ne nous est pas parvenue.

[8] Pour ces nouvelles du siège de Maastricht, voir Lettre 125, n.9, et sur l’action de Créqui, qui prend le château de Bouillon aux Liégeois, voir dans le n° 90 de la Gazette, la nouvelle de Charleroi du 29 septembre 1676, ainsi que, dans le n° 92, publié cependant après la date de cette lettre, la nouvelle de Charleville du 6 octobre 1676.

[9] Sur Balthazar de La Cardonnière, voir Lettre 122, n.3.

[10] Charles de Montsaulnin, comte de Montal (1620-1696), maréchal de camp depuis 1672, fut nommé lieutenant-général en 1676. Bayle semble tirer cette information de la Gazette, n° 90, nouvelle de Charleroi du 29 septembre 1676, numéro publié le 3 octobre 1676, la veille seulement de sa lettre.

[11] Aucune mention de ce revers n’est faite dans la Gazette ; Bayle se fait donc ici l’écho d’un journal hollandais. Elne est une ville du Roussillon.

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 118077

Institut Cl. Logeon