Lettre 135 : Pierre Bayle à Joseph Bayle

[Sedan,] le 28 mars 1677

J’ay receu m[on] t[res] c[her] f[rere], les 2 paquets que vous m’avez ecrits cette année, et j’aurois deja fait reponse au premier, si vous ne m’eussiez prié vous meme d’attendre la reception des theses que vous me deviez envoyer [1]. A present que j’ay receu tout cela, je m’en vas* vous repondre le plus exactement qu’il me sera possible et autant que mes insupportables occupations m’en donneront le moyen.

Je commence par vous temoigner le plaisir que me donne votre voyage de Puylaurens ; Vous voila presentem[en]t en etat de profiter, et je suis bien aise de ce que vous m’apprenez que vous avez l’humeur chicaneuse. C’est un talent qui est tres necessaire dans le college, qui ouvre l’esprit, et qui le fait entrer dans les obscuritez les plus profondes, et pour peu qu’on ait l’esprit bon, on s’en deffait dans la suitte lors qu’on en a tiré les utilitez qui s’en peuvent tirer, de sorte que vous pouvez vous abandonner sans scrupule à l’humeur disputeuse, et sans craindre que cela • vous fasse acquerir un esprit de contradiction qui soit le fleau des conversations, car comme j’ay dit, un homme de bon sens, n’employe sa chicane que pendant le tems qu’elle est de saison et la quitte dés qu’elle n’est plus à propos. Ne vous rebuttez pas de la barbarie de la logique, songez seulement que la pluspart des livres qui feront votre etude capitale, ne sont intelligibles qu’à ceux qui savent parfaittement le stile de l’ecole, et qu’ainsi ce sont des epines par où il est necessaire de passer [2]. Quand vous aurez un peu compris le cours de Mr Ram[ondou] et que vous en aurez rangé dans votre tete le fil et l’œconomie, il ne sera pas mal de jetter les yeux sur d’autres cours pour savoir comment les autres philosophes manient les matieres : Mais soit que vous etudiiez d’autres livres, soit que vous vous renfermiez dans votre cours, faitez vous un devoir de bien posseder dans chaque matiere l’etat de la question, les raisons pour et contre, et les reponses qu’on peut faire de part et d’autre. Mr Bon [3] n’est pas cartesien en toutes choses, il a seulement 2 ou 3 theses qui se sentent* de la nouveauté. Je n’ay point veu la these dont vous me parliez portant que a[nim]a sensitiva [n]o[n] minus q[ua]m ra[ti]onalis est accidens. Il auroit fallu dire anima rationalis non minus q[ua]m sensitiva etc mais ç’auroit eté dans l’une et dans l’autre construction une impieté qu’on n’auroit pas tolerée, aussi a t’il mis dans sa these 13 que l’ame raisonnable est une forme substantielle [4]. Au reste n’attendez point de moi des argumens / car ils ne vaudroient rien en main tierce. Une difficulté ne peut presque jamais etre poussée que par celui qui en est l’autheur, ou qui prevoit toutes les reponses qu’on lui fera ; autrement une dispute* est bien tot terminée ; si on ne vous repond pas precisement ce que vous vous etez preparé de prouver, vos pieces vous deviennent inutiles ; à moins qu’on soit vieux routier dans la chicane de l’ecole et qu’on sache rameiner le repondant* au point que vous avez dessein d’attaquer, et pour l’attaque duquel vous avez des syllogismes tous prets. Outre qu’il est difficile de former de bons argumens contre des paradoxes qui ne consistent que dans une reservation mentale, et dans quelque petite distinction sous entendue, laquelle etant expliquée, vous vous trouvez d’accord avec votre antagoniste. C’est pourquoi je vous renvoye à votre propre invention ; tirez en dequoi bien harceler vos maitres, vous reduïsant toujours à la forme syllogistique, car c’est presque le seul fruit de la philosophie commune, d’accoutumer l’esprit à un certain ordre exact et formaliste qui ne manque jamais d’etre accompagné de justesse quand on le reduit à ses veritables bornes. Pour moi je suis peripateticien presque par tout hormis en physique, dans laquelle je suis entierement contre Aristote pour Mr Des Cartes [5]. Quant à la these que Deus est in prædicamentis  [6], je ne l’ai point veüe non plus parmi celles de Mr Bon ; mais je ne l’en croi pas moins soutenable ; si vous avez veu les theses que j’ay fait soutenir le mois de sept[embre] passé [7] vous l’y aurez veue celle là tout du long.

J’aurois bien souhaitté que personne n’eut jamais peu apprendre mon etat dans vos quartiers*, car il est à craindre qu’il n’echappe à quelqu’un d’en dire quelque chose qui me ruineroit [8]. Je vous recommande un profond silence, et de ne parler jamais à qui que ce soit • de notre commerce de lettres. Mr de La Riviere m’ecrivoit peu avant que de partir pour l’armée de Flandres [9], que l’ abbé de R. [10] lui avoit dit qu’il iroit faire un tour ches lui le mois de septembre. Cela suppose qu’il pretend retourner à Paris. Si dans son voyage de Sav[erdun] il peut deterrer la moindre chose qui soit capable de fonder quelque conjecture, il acheveroit facilem[en]t sa decouverte retournant à Paris ; et quand je considere cela et le grand nombre de gens qui savent où je suis, je ne conte sur rien et je vis au jour la journée, me remettant entierement à la bonne et sage / providence de Dieu, et me recommandant aus prieres de toute la famille. Je suis bien aise de ce que vous m’apprennez des beaux dons et de l’applica[ti]on de Mr Bayse. J’ay toujours eu bonne opinion de lui et je lui souhaitte toute sorte de benediction. Il y a quelque tems que Mr Terson me fit l’honneur de m’ecrire, je parle de celui qui est ches Mr de l’Angle, je lui ai fait reponse, et notre commerce pourra bien continuer [11]. C’est un homme d’une erudition fort au dessus de l’ordinaire. J’avois oui dire que c’est Mr Claude et non Mr Du Petit Val, qui avoit eté amoureux de Mad lle Terson [12].

La philosophie de Mr Bernier est fort bonne. C’est un Abbregé de celle de Mr Gassendy, qui sera composé de plusieurs tomes. Il n’en a donné encore que deux ; dont le 1er traitte des principes des choses naturelles et de leurs qualitez en general, et le second traitte des cieux. Mr de Gassendy ne s’est attaché à proprement parler qu’à la physique, si bien que c’est ce qu’il a de meilleur. Ce n’[est] pas qu’il n’ait donné un systeme de logique tres bien entendu, mais il est un peu trop concis en comparaison des logiques ordinaires. Sa morale est aussi un ouvrage tres beau et tres savant [13]. Pour sa physique on peut dire que c’est un ouvrage où il y a infiniment à profiter, mais il faut etre homme de loisir, pour la lire toute entiere, et c’est pourquoi Mr Bernier l’un de ses chers amis et disciples nous en donne des extraits. A mon gout ce qu’ils expliquent le mieux ce sont les qualitez, comme les saveurs, les odeurs, la dureté, la fluidité etc[.]

Vous m’avez donné une sensible* joye de m’apprendre que vous etes hardy et fait à l’air du monde. Il n’est rien qui fasse plus d’honneur à la science que ce caractere là, et vous n’avez qu’à vous cultiver de ce coté là, en telle sorte neantmoins que vous n’en oubliiez pas le solide. Tachez de devenir profondement savant et de faire mentir le public qui s’imagine que les gens d’etude qui sont si propres au monde, sont tres superficiels dans les sciences. C’est une erreur, on peut etre tres savant et tres poli tout ensemble, quand on aspire egalement à ces deux perfections et que l’on a un genie apre et affamé de savoir tout. Comme il vous faudra passer apparemment par l’etat de meneur d’ours (vous savez qu’on appelle ainsi les proposans qui voyagent avec des disciples) il vous sera fort utile d’avoir du monde, et de vous savoir produire de bonne / grace dans les compagnies. Mais il vous seroit prejudiciable d’autre coté de ne passer pas pour docte, c’est pourquoi il vous faut mettre peine de le devenir, et de la belle maniere ; quand on acquiert cette reputation, on ne manque pas de rencontrer quelque petit poste, qui est un chemin à un plus grand, quand Dieu y met sa benediction, comme il ne manque pas de faire lors qu’on fait son capital de la vertu et de la crainte de son nom. C’est • sur tout ce que je vous recommande, et d’autant plus que vous vivez dans un air infecté et contagieux, ainsi que vous me l’apprennez. Il faut se munir de bons antidotes, et se fortifier contre le torrent du vice. C’est la chose la plus douloureuse du monde pour une ame qui aime notre s[ain]te Reformation que de voir la honte et l’opprobre dont on la couvre, les insultes outrageans que ses ennemis lui font à cause du peu de vertu qui se remarque dans la plus part des ministres et de ceux qui y aspirent. Cela fait un prejugé en quelque facon legitime contre la divinité de notre religion, car enfin il ne tombe que difficilement dans l’esprit que Dieu abandonne son Eglize à la conduitte de gens qui ne font aucune reflexion sur la sainteté de leur ministere : et il semble que si Dieu prenoit un soin particulier de cette famille qu’il s’est choisie dans le monde, comme il ne faut pas doutter qu’il n’en prenne, il revetiroit ceux à qui il addresseroit sa vocation pour la paitre, de pureté, de foy, et de bonnes mœurs ; que ne le faisant point, cela signifie qu’il ne regarde point d’un autre œil notre Eglize, que les societez infideles avec qui il n’a point d’autre liaison que celle de createur et de conservateur [14].

Ce que vous me dittes de l’esprit des ecoliers de Puylaurens me confirme dans l’admiration* où je suis depuis long tems de voir presque toute la France prevenue de cette fausse pensée, que les Gascons ont de l’esprit, et un genie propre aux sciences naturellement. Il n’est point d’erreur populaire plus mal fondée que celle là, et votre relation me doit confirmer dans ce jugement. Cependant je ne suis pas faché de vous apprendre qu’on est ainsi prevenu en faveur des Gascons, afin que ce vous soit un aiguillon puissant pour vous porter à soutenir cette reputation dans les provinces etrangeres où vous viendrez un jour s’il plait à Dieu. Allez au plutot ches Mr Arbussy [15] pour profiter continuellement de son savoir et de l’amitié qu’il vous temoigne. Quand vous n’entendrez pas quelque chose, ne faites point scrupule de la demander ; il faut en prendre à toutes mains / [q]uand on e[st] avec les savans, et receuillir tout ce qu’ils disent de bon, quand ce ne seroit que pour citer tel ou tel à qui on a oui dire quelque chose.

J’ai bien eu du regret à la mort de notre chere et illustre Magnane [16], et j’ay senti cette perte malgré le long tems que j’ay eté sans la voir. Dieu veuille conserver ceux qui restent. Au reste la demande que vous me faittes de l’opera, fait bien voir qu’on ne vous a pas rendu les lettres que je vous ai ecrittes en dernier lieu, car vous devez savoir qu’outre la reponse que vous avez veüe à votre gros paquet du mois de juillet, je vous en ai fait une autre plus ample, et c’est ce que n[otre] f[rere] vous a marqué avoir trouvé à Mont[auban] [17][.] Je vous y disois plusieurs choses que je m’etonne qu’on ne vous ait pas communiquées. Quant à l’opera je vous disois positivement qu’il est impossible de l’acheter en musique, et que si on le [v]eut avoir en cet etat, il faut le faire ecrire et noter par un musicien [e]xpres, pour quoi il • seroit necessaire d’avoir des habitudes* avec les acteurs* ou les actrices, afin qu’ils pretassent leur copie et que sur celle là un musicien vous en fit une semblable. Tout cela demande un homme qui sollicite et qui furete par tout. Il ne reste que l’opera imprimé, qui n’est pas difficile à acheter, car on le trouve exposé en vente publiquem[en]t et il ne coute que 30 sols. Mais cet opera est si peu de chose quand il est denué de sa musique et de l’actuelle* • representation des changemens de theatre et de l’execution des machines, que vous plaindriez* toute votre vie les 20 ou 30 sols qu’il vous couteroit de port. Il n’est rien de plus languissant que cette sorte de vers, les evenemens et les intrigues ne sont rien à les voir ainsi decharnez, enfin il n’y a presque personne qui achette ces pieces, sinon ceux qui vont à la representation, afin de suivre de l’œil les paroles qui se chantent sur le theatre. Figurez vous que je vous envoye des vers fort mechans, où on a mis de beaux airs. Si vous ne saviez pas ces airs là n’est il pas vrai que vous ne me sauriez aucu[n] gré d’un tel present ? Ainsi il vaut mieux que vous attendiez d’apprendre les airs de quelqu’un qui les saura chanter. Je suis bien aise de ce que vous savez chanter, c’est un talent qui est d’usage dans les conversations. J’ai veu le nom d’un certain Gillet parmi les acteurs* de l’opera [18], apprenez moi si c’est un musicien de Lezat fils d’un hote*, qui etoit de la musique de S[ain]t Etienne à Thoulouze, et qui s’appelloit ainsi. L’opera de cette année s’appelle Io [19]. Il est fait sur les amours de Jupiter et de • la / fille du fleuve Inachus. On y represente dans une des decorations la fameuse vallée de Tempe dont Mr de Scudery a si bien fait la description dans sa Clelie, et Ælien aussi parmi les Anciens [20].

Faites mes recommandations à Mr Rivals, confidenter, et dites lui que je le prie de ne faire pas semblant de savoir que je suis etc [21][.] De ce que vous me dittes sur son sujet j’infere que le paquet que j’addressai à Mont[auban] l’automne dernier ne • s’est pas perdu, car sans cela j’ignorerois encore si les 2 paquets que j’ay envoyez en divers tems remplis de diverses theses ont eté rendus [22]. Je suis infiniment obligé à notre cher cousin monsieur N[audis] de ce qu’il se souvient si particulierement de moi. Je l’estime et je l’ayme avec la derniere tendresse, et je m’estime tres malheureux de ce que nous n’avons pas peu nous rejoindre, car nous aurions passé notre tems d’une maniere plus agreable et plus utile, que nous ne faisions à T[oulouse] [23][.] Et à propos de cette ville là, ne pourriez vous pas savoir ce qui s’y passe pour les lettres et la philosophie. Il y avoit un conseiller au presidial nommé Mr Malapeyre qui etoit grand philosophe et qui a fait un assez beau traitté des cometes [24]. Sachez un peu s’il a composé quelque autre chose. Il y avoit un pretre nommé Casemajou [25] qui disputoit à miracle et qui etoit homme de grande esperance. Tachez de decouvrir tout ce qu’il y a d’habiles gens dans la province et de les connoitre au moins de nom. Le Mercure galant a cessé depuis plus de 2 ans [26] et je ne croi pas qu’il soit venu plus haut que le 6. volume, ou du moins cela n’est pas venu à ma connoissance. Le Journal des savans se continue et on en donne tous les 15 jours un [27] . Je n’ai point veu les memoires de la connetable Colomna dont vous me parlez, mais il se pourroit faire que vous avez pris l’un pour l’autre, savoir les memoires de la duchesse Mazarin, pour ceux de la connetable, ou que les libraires ont confondu ces titres [28]. Quoi qu’il en soit ce sont 2 sœurs qui ont erré et q[ui] errent encore par le monde tres mal famées. Pour les facons de parler qui vous choquent, elles sont peut etre des fautes d’impression, car cette sorte de livres en fourmillent, parce qu’on les imprime en cachette ; l’edition que j’ay leüe est assez correcte. Je n’y remarquai que quelques façons de parler tirées du langage de la conversation et laissées dans toute leur negligence. Quand vous m’ecrivez, n’oubliez pas de m’apprendre l’etat de n[otre] t[res] h[onoré] p[ere] et s’il jouyt d’une santé ferme et vigoureuse dans ces commencemens de vieillesse. Je suis bien faché* de toutes les fatigues que n[otre] t[res] c[her] f[rere] se voit obligé de prendre tant à son Eglize qu’à Montauban [29]. Tout à vous.

Notes :

[1] Bayle fait allusion au commencement des études réglées de Joseph Bayle à l’académie de Puylaurens, où il était entré en classe de philosophie. Aucun de ces envois n’a été conservé par l’héritier de Bayle, à supposer que lui-même les ait gardés dans ses papiers.

[2] Bayle reprend ici ce qu’il avait déjà écrit Lettres 126, p.353, et 128, p.362 : pour être bon théologien, il faut maîtriser la logique scolastique…

[3] Jean Bon (vers1630-1682), originaire d’Anduze, fit des études de philosophie à l’académie de Nîmes et de médecine à Montpellier. Après une longue querelle qui l’opposa à David Derodon et au consistoire de Nîmes, il fut nommé professeur de philosophie à l’académie de Montauban en 1658. A l’époque où Bayle écrivit cette lettre à son frère cadet, l’académie avait été déplacée à Puylaurens, où Bon demeura jusqu’à sa mort. Il semble avoir eu une autre carrure que Ramondou et avoir fait une place – timide – aux idées nouvelles, mais ses ouvrages, en latin, publiés en 1664 et 1665, portent tous sur la logique et sont très aristotéliciens d’inspiration. Il faut noter qu’à cette date Bayle connaît déjà assez bien Descartes pour relativiser le supposé cartésianisme du professeur de Puylaurens. Il reviendra brièvement dans le Dictionnaire sur la dispute entre Bon et Derodon (voir DHC, « Rodon », rem. D).

[4] « L’âme sensitive est un accident non moins que l’âme rationnelle » ; « l’âme rationnelle non moins que la sensitive, est un accident ». On voit dans l’énoncé de cette thèse combien Jean Bon reste fidèle à la terminologie et aux concepts scolastiques.

[5] Voir Lettre 114, p.299 et n.16. Sur le cartésianisme de Bayle et ses limites, voir E. Labrousse, Pierre Bayle, ch. 8, ii.219-256 ; G. Mori, Bayle philosophe (Paris 1999), p.69-81.

[6] Nous n’avons pas réussi à localiser la thèse de Bon intitulée Deus est in prædicamentis .

[7] Aucun exemplaire de ces thèses ne nous est parvenu. Bayle en avait expédié un au Carla : voir Lettre 114, n.6.

[8] Bayle reste persuadé que si son passé catholique était généralement connu à Sedan, il lui faudrait abandonner son poste : voir aussi Lettre 142, p.437 et n.7.

[9] Falentin de La Rivière avait accompagné Schomberg aux armées : voir Lettre 120, n.4.

[10] Sur l’ abbé de R., voir Lettre 133, n.22. On notera les rapports courtois du pasteur Falentin de La Rivière et de l’ abbé, rapprochés qu’ils étaient par leurs communes origines locales. Les relations de l’ abbé de R. avec Falentin de La Rivière inciteraient à le croire du Mas d’Azil ; cependant, il se peut également – selon les termes de cette lettre concernant son voyage « ches lui » – qu’il soit originaire de Saverdun ou des environs de cette petite ville.

[11] Bayle avait connu ce Jean Terson à Puylaurens et conçu pour lui tant d’estime que, lorsque ce dernier abjure en 1681, Bayle se dit convaincu que les motifs du transfuge n’ont rien eu d’intéressé (voir Lettre du 29 mai 1681 à Jacob). Jean Terson avait terminé ses études de théologie à Puylaurens, après quoi nous apprenons ici qu’il vint à Paris pour y parfaire sa formation auprès de Samuel Baux de L’Angle, un des pasteurs de Charenton (sur cet usage, voir Lettre 133, n.8), probablement en assurant son gagne-pain par un préceptorat ou un secrétariat. Jean Terson devait publier Motifs de la conversion de saint Augustin à la foy catholique, pour servir de modèle aux protestans (Paris 1685, 12° : ouvrage dédicacé à l’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon), certainement révélateur de l’état d’esprit de son auteur ; Bayle fera allusion à cet ouvrage ( NRL, septembre 1686, cat. iii), dont le JS avait rendu compte (les 23 juillet et 6 août 1685). Jean Terson, qui finit abbé, était neveu de Paul Terson, sieur de L’Albarède (voir Lettre 134, n.5). La plupart des frères et sœurs fort nombreux de Jean Terson purent s’enfuir de France après la Révocation. L’un d’eux, André Terson, était l’un des pasteurs de l’Eglise wallonne de Rotterdam quand Bayle mourut ; un autre frère de Jean Terson, prénommé David, demeura en France et fut arrêté comme prédicant en 1698.

[12] Né en 1619, dans le Bas-Agenais, Jean Claude étudia la théologie à Montauban et se maria à Castres en 1648, avec Elisabeth de Malécare, fille d’un avocat à la Chambre de l’Edit : il est donc facile de comprendre comment le futur pasteur de Charenton a pu connaître la jeune fille de Puylaurens, dont une tradition orale ancienne relatait qu’il était amoureux. Cette jeune fille pourrait vraisemblablement avoir été sœur de Paul Terson, sieur de L’Albarède (voir Lettre 134, n.5). L’autre personnage mentionné par Joseph Bayle, M. Du Petit-Val, pourrait avoir été un homologue de Claude, à savoir un proposant ou un jeune pasteur ; on serait alors tenté de penser à Nicolas Addée, né en 1616, fils d’ Emmanuel Addée, sieur du Petit-Val. On sait seulement de ce Nicolas qu’il fit ses études de théologie à Saumur, où il soutint en 1637 des thèses, De Deo uno et trino , sous la présidence de Louis Cappel, qu’il fut l’un des pasteurs de Châtellerault (en tout cas en 1660 et 1668) et qu’il se réfugia en Angleterre après la Révocation. Mais des difficultés subsistent, car ce Nicolas n’était pas le fils aîné d’ Emmanuel Addée, alors que, habituellement, c’est au fils aîné que passait le nom de terre du père. Toutefois, un tel usage n’était pas contraignant. Par ailleurs, dans les rares mentions concernant ce pasteur n’apparaît que son nom patronymique ( Nicolas Addée). Enfin, et surtout, les Addée étaient une famille de notables protestants parisiens ; il faudrait donc supposer qu’une peregrinatio academica aurait conduit Nicolas Addée en Languedoc, quoique les tendances théologiques de l’académie de Saumur aient été mal vues dans celle de Montauban, ou bien que son ministère pastoral aurait débuté en Languedoc. L’inscription à Genève en mai-juin 1677 du proposant Isaac Addée Du Petit-Val, Parisien (Stelling-Michaud, ii.8), pourrait concerner un neveu du pasteur de Châtellerault, fils de Louis Addée qui semble avoir vécu de ses rentes à Paris. Si ce frère aîné avait été l’amoureux de Mlle Terson, il faudrait conjecturer qu’il aurait voyagé dans le Castrais dans sa jeunesse, pour une raison qui nous échappe. La tradition orale dont débattent ici les frères Bayle concerne des faits antérieurs à leur naissance, et son autorité est, par conséquent, très aléatoire. Il reste que tous deux connaissent de réputation un M. Du Petit-Val, ce qui favorise l’hypothèse que l’un ou l’autre des frères Addée avait résidé un temps dans le Midi.

[13] Bayle était bien renseigné. François Bernier (voir Lettre 101, n.30) avait publié en 1674-1675 un Abregé de la philosophie de Gassendi en 2 volumes qu’il devait reprendre en 1678 (8 vol.) et en 1684 (7 vol.) (voir JS, 30 mai 1678). L’ouvrage de Bernier comprenait, entre autres, une traduction française, libre et abrégée, du Syntagma philosophicum que les amis de Gassendi avaient publié, posthume, dans les deux premiers tomes des Opera omnia (voir Lettre 113, n.14). Après une « Introduction », le Syntagma comprenait une Logique, une Physique et une Ethique. Pour ce qui est du JS, le livre de Bernier est signalé une première fois, dans la liste du Catalogue, le 16 février 1675. Voir aussi F. Duchesneau, L’Empirisme de Locke (La Haye 1973), p.93-119.

[14] Réflexions étonnantes de Bayle dans une lettre à son frère cadet : ce texte annonce le passage et une allusion plus loin (voir n.24) semblent indiquer que Bayle réfléchit déjà sur certains thèmes essentiels des Pensées diverses.

[15] Théophile Arbussy, un des professeurs de théologie de Puylaurens : voir Lettre 5, n.10.

[16] Le registre des décès tenu par Jean Bayle indique à la date du « mecredi 16 decembre 1676, la mort de Mademoiselle Paule de Langloy, vefve de feu le sieur Michel Burguière, bourgeois du Carla ».

[17] Voir Lettres 126 et 128, n.1.

[18] Lezat est un bourg situé sur la Lèze, à une quinzaine de kilomètres à vol d’oiseau au nord du Carla. M. Gillet est effectivement cité dans le livret, imprimé en 1677 à Paris par Christophe Ballard, de la tragédie lyrique Isis, jouée pour la première fois le 5 janvier 1677 à Saint-Germain-en-Laye (voir note suivante). Il s’agit d’un chanteur qui n’intervient que dans les chœurs, peut-être une voix de taille ou de haute-contre d’après sa position dans la liste des chanteurs. Le nom de Gillet se rencontre également dans les livrets de Thésée, d’ Atys, de Proserpine et du Triomphe de l’amour, imprimés respectivement en 1675, 1676, 1680 et 1681. Selon l’usage de l’époque, son prénom n’est jamais précisé. Voir C.B. Schmidt, The Livrets of Jean-Baptiste Lully’s « Tragédies lyriques ». A catalogue raisonné (New York 1995). Nous remercions Jean-Michel Noailly et Marc Desmet de ces indications. Il se peut qu’il s’agisse de Joseph Adrien Gillet, musicien de l’Académie royale, qui figure dans un acte d’état civil comme ayant assisté en tant que parrain à un baptême parisien en 1686. Nous n’en savons pas plus. Voir Y. de Brossard, Musiciens de Paris 1535-1792, Actes d’état civil d’après le fichier Laborde de la Bibliothèque nationale (Paris 1965). Sur la musique de chapelle à Toulouse, voir N. Dufourcq, « Les chapelles de musique de Saint-Sernin et Saint-Etienne de Toulouse dans le dernier quart du siècle », Revue de musicologie, 39 (1957).

[19] L’opéra représenté en janvier 1677, livret de Quinault, musique de Lully, s’intitulait Isis, tragédie en musique, ornée d’entrées de ballet, de machines et de changemens de theatre (Paris 1677, 4°). Il mettait en scène Io, victime de la jalousie de Junon, mais finalement reçue au ciel sous le nom d’ Isis, ce qui rend compte de la petite erreur de Bayle dans l’énoncé du titre de l’opéra. Celui-ci faisait discrètement allusion aux amours passagères (en 1676-1677) du roi et de la belle Marie-Elisabeth (dite Isabelle) de Ludres, chanoinesse de Poussay (1647-1726), fille d’honneur de la Palatine depuis novembre 1673, que Mme de Sévigné désigne indifféremment sous le sobriquet de Io ou Isis. Alertée sur le fait qu’elle avait une rivale, Mme de Montespan réussit à la faire chasser de la Cour en juin 1677, et Mme de Ludres se retira à la Visitation, puis aux Dames du Saint-Sacrement de Nancy, où elle resta jusqu’à sa mort (voir J.-Chr. Petitfils, Madame de Montespan (Paris 1988), p.143-145). La confusion que Bayle commet entre Io et Isis suggère que même dans les milieux très étrangers à la cour filtraient bien des détails de ce qui s’y passait, mais peut-être n’y a-t-il rien de plus ici qu’une coïncidence, Bayle ayant simplement connu le changement de nom final du personnage de l’opéra. Voir aussi Lettre 136, n.13.

[20] Claudius Ælianus, Varia historia (ouvrage grec), iii.1. Ce chapitre premier d’ Elien est entièrement consacré à la description de la vallée de Tempé. Située entre l’Olympe et l’Ossa, qui débouche dans le golfe de Salonique, cette vallée était consacrée au culte d’Apollon à l’époque classique. Voir Madeleine de Scudéry, Clélie, histoire romaine (Paris 1656-1661, 8°, 10 vol.), vii.165-72 (Quatriesme Partie, Livre 1).

[21] Il s’agit d’ Elie Rivals, pasteur de Puylaurens et neveu de Laurent Rivals, le pasteur de Saverdun, vieil ami de Jean Bayle. Nous voyons ici que, comme son oncle, Elie Rivals était informé de la situation réelle de Pierre Bayle.

[22] Voir Lettre 131, p.376 et n.2 et 3.

[23] Jean de Naudis (voir Lettre 10, n.41) avait été envoyé à Toulouse en 1669-1670 pour y suivre comme externe les cours du collège jésuite de la ville ; devenu condisciple de Bayle, il était chargé de ménager le retour de son cousin à la foi réformée. Il est impossible de déterminer l’importance éventuelle de son rôle dans le revirement final de Bayle, mais il a probablement été réel : Bayle semble avoir conservé un souvenir plutôt pénible de ses discussions avec son cousin.

[24] Gabriel Vandages de Malapeyre (1624-1702) avait dédié à la Vierge, à laquelle il vouait une intense dévotion, comme en témoignent ses autres productions, un Traité de la nature des comètes (Toulouse 1665, 12°).

[25] Ce compagnon d’études ou peut-être professeur, admiré par le jeune Bayle, ne semble avoir laissé aucune trace.

[26] Sur l’interruption du Mercure galant entre décembre 1673 et avril 1677, voir Lettre 126, n.9.

[27] L’ abbé Gallois, rédacteur du Journal des sçavans, avait été de moins en moins assidu et le périodique avait paru de plus en plus irrégulièrement ; mais fin 1674 – début 1675, la rédaction en avait été confiée à l’ abbé Jean-Paul de La Roque et la parution du journal était redevenue régulièrement bimensuelle.

[28] Pour une fois, Joseph Bayle était mieux informé que son aîné : les Memoires de M[adame] L[a] P[rincesse] M[arie] M[ancini] Colonna, G[rande] Connetable du royaume de Naples (Cologne 1676, 12°) avaient échappé à Bayle. Dans la Lettre 124, Minutoli avait signalé à Basnage la parution prochaine de ce livre à Bâle (peut-être à bon droit, car l’adresse bibliographique de « Cologne » dissimulait bien des éditeurs différents) et il en attribuait la rédaction à Lamberti de Saint-Leo, une identification qui pourrait fort bien être fondée (voir Lettre 118, n.17). Il allait paraître par la suite une Apologie ou les véritables mémoires de Mme Marie Mancini, connetable de Colonna, ecrits par elle-même (Leyde 1678, 12°), attribuée à Bremond, et aussi La Vérité dans son jour ou les veritables mémoires de Marie de Mancini, connétable Colonna (s.l. 1676, 8°) qui pourrait être de la princesse elle-même. Voir J. Lombard, Courtilz de Sandras et la crise du roman à la fin du Grand Siècle (Paris 1980), p.435, et Ernouf, «  Marie Mancini et S. (ou G.) Bremond », Bulletin du bibliophile (1881), p.503. Sur les Mémoires, également apocryphes, d’ Hortense Mancini, duchesse de Mazarin, voir Lettre 79, n.28.

[29] Jacob Bayle était alors empêtré dans les démarches qu’entraînait pour lui l’héritage qu’il avait reçu par la mort de son grand-oncle, David Bayle, d’où ses voyages à Montauban. Ainsi, une pièce notariée du 7 juillet 1677 (SHPF, ms 715(4)), en date du 7 juillet 1677, atteste que Jacob Bayle a vendu une des métairies à Pierre de Garrisson et témoigne de transactions diverses passées avec des créanciers de David Bayle (voir E. Labrousse, Inventaire, n° 128A). Par ailleurs, apparemment, la santé de Jean Bayle déclinait, de sorte qu’il se reposait de plus en plus sur son fils aîné pour le service de la communauté réformée du Carla.

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