Lettre 14 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Copet le vendredy 17 de juin 1672
Monsieur,

Je serois l’homme du monde le plus embarrassé si je ne croyois que vous me ferez grace de toutes les ceremonies qu’il semble qu’on doit apporter dans une premiere lettre. Bien de gens ne croyent pas que ce soit debuter en forme que de se dispenser de certaines prefaces, ou de certaines introductions qui preparent l’esprit de celuy qui doit recevoir cette premiere lettre, et je trouve pour moy qu’ils ont en quelque façon raison, ces messieurs là• de vouloir qu’on garde quelques mesures, et qu’on se serve de quelques preliminaires, lors qu’on ecrit pour la premiere fois à un amy. Mais avec tout cela je ne saurois me resoudre de me servir presentement de ces sortes d’ insinuations* ; tant parce que je n’y reussis pas pour l’ordinaire, que parce que veu le peu d’adresse que j’ay à ecrire des billets, ce seroit peine perdue pour moy que de m’efforcer à faire quelq[ue] chose qui fut dans l’ordre [1]. Il vaut mieux donc sans doutte que je ne sois pas si grand formaliste que d’engager mon esprit à des detours dont il ne sauroit pas se tirer honnorablement. Aussi bien n’est il pas absolument necessaire d’user de ces detours et je connois plus de quatre personnes qui enragent de toute leur ame quand ils recoivent des lettres à longs exordes, et qui sont bien aises qu’on leur donne d’un ex abrupto tout net. Ils disent pour leur raison que quand une chose n’est pas indispensablement requise et qu’elle ne sert que pour le mieux étre, c’est un moins grand mal de ne la pas employer du tout que de l’employer avec quelque imperfection ; tout de meme qu’on se loüe bien mieux d’un festin où il n’y a point eu de musique, que d’un autre où on a raclé le boyau, et regalé les conviez d’une symphonie à peu pres conditionnée comme celle que decrit Scarron dans son Roman comique [2] : tout cela parce q[ue] le festin se pouvoit passer de ce concert. Si vous ne vous rendés pas à cette raison, j’auray lieu de croire que vous ne deferez pas trop à l’authorité d’Horace [3]

Mais je ne m’appercois pas qu’en me deffendant de faire des prefaces, je me trouve insensiblement eloigné de mon chemin, et engagé dans ces detours que je voulois eviter si soigneusement. Vous me pardonnerez cette beveuë, s’il vous plait Monsieur, et vous fairés reflexion qu’un homme aussi aride que moi a si peu dequoy fournir à une conversation par lettres, qu’il est contraint toutes les fois qu’il s’en mele de prendre tout à bon conte, et sur tout d’etendre fort ses pensées et de les amplifier, afin de se tirer d’affaire sous la faveur de 2 ou 3 choses enfermées dans 2 ou 3 pages de mots. Je tiens cette ruse d’un ami qui n’etoit guere moins travaillé que moi d’une grande sterilité d’esprit. Pourveu qu’il eut 2 ou 3 pensées, bonnes ou mauvaises, il tenoit une longue lettre pour faitte et comme je luy demandois comment avec si peu de materiaux il pouvoit elever un si grand edifice, il me repondit que c’etoit en faisant comme les generaux d’armée quand ils n’ont pas beaucoup de monde, qui ont accoutumé de laisser beaucoup de vuide entre leurs soldats, et par ce stratageme ils occupent beaucoup de terrain et font face d’une grande armée avec quatre cens hommes. Je compris ce qu’il vouloit dire, et m’efforceai depuis ce tems là de faire comme luy. Et je puis dire sans vanité qu’en plusieurs rencontres cet expedient m’a esté d’un grand secours, et m’a fait passer pour un homme copieux. Il est vray que ç’a eté auprès de personnes qui comme vous pouvez penser n’etoient pas autrement bons connoisseurs et à qui on en bailloit à garder* tout comme on vouloit, mais qu’importe, il faut profiter de tout si on peut, et prendre du sot ce que l’habile homme nous refuse. Il y a seulement cecy de mauvais dans la ruse de mon amy ; c’est que je me suis tellement accoutumé de ne rien dire en beaucoup de paroles avec ces bonnes gens que j’ay pris pour dupe, qu’il m’est impossible de changer de maniere presentement que j’ecris à un des plus fins esprits du monde. Par là je vois bien que la mine est eventée et que mon secret est decouvert : mais ce qui me console c’est que vous aurez asses de bonté Monsieur, pour vous contenter de connoitre les lieux foibles de mon esprit, sans les aller enseigner aux autres, et par ce moyen je pourray continuer d’imposer aux dupes, et de leur cacher les breches et les ruïnes d’un pays qu’ils croyent asses bien fortifié. Vous voyez, Monsieur, que je ne raffine pas trop sur la gloire, puisque me contentant de conserver un reste de reputation aupres des gens mal habiles dont l’estime ni le mepris ne sont guere mis en ligne de conte parmi les honnetes gens ; je m’expose tete baissée aux lumieres perçantes de votre esprit qui ne sauroient manquer de remarquer en moy assez de foiblesse pour me ruiner tout à fait aupres de vous ; vous[,] dis je, Monsieur de qui l’estime ou le mepris tirent à consequence et sont une caution asseurée du prix ou du peu de valeur d’une chose. Si ce n’est pas avoir le gout depravé et agir tout à fait inconsiderément, je ne sai ce qui le sera.

Au reste Monsieur j’ay à vous suplier tres humblement de ne trouver pas mauvais que je n’aye pas rempli cette lettre de protestations de service, de fidelité et d’obeissance ; de temoignages de gratitude ; de remercimens pour toutes vos bontés, et choses semblables. Ce sont toutes choses bonnes à faire, et memes à dire par des gens qui ont l’esprit bien tourné et qui relevent les pensées les plus communes : mais pour moy qui suisun vray gate besogne* je n’aurois fait que ravauder* là dessus si bien que pour vous sauver bien de la peine, et à moy aussi, je me suis abstenu expres de tout ce qui sent le compliment, sauf à moy à vous temoigner en toutes rencontres que je suis avec un singulier respect, et un extreme ressentiment* de la bonté qu’il vous a plu de me temoigner

Monsieur

Votre tres humble et tres obeissant serviteur BAYLE

psDepuis q[ue] je suis privé de votre admirable conversation, je ne sai plus ce que c’est que de jolies pieces, de vers piquans, de devises et d’autres choses dont les esprits des 2 nations [4] s’ estocadent*, tandis que les armées se choquent par une autre espece de combat. Je croyois pourtant gagner au change quant à cela. Et il y avoit quelque apparence, mais les apparences sont quelquefois trompeuses. Vous pouves donc, Mr, sans craindre de vous meprendre, me considerer comme quand j’etois à Geneve ne nourrissant ma curiosité que de ce que vous aviez la bonté de me communiquer. Notre commun ami Mr Banage ne refusera pas à mon avis de partager avec vous le soin de donner quelque pature à cette curiosité, ce qui vous soulagera d’autant.

A Monsieur / Monsieur Minutoli / A Geneve

Notes :

[1] On trouve ici la première expression, chez Bayle, d’une constatation sur lui-même souvent réitérée : voir Lettres 31, 67, 89 et 159. Bayle dira explicitement la même chose dans les PD, §6, et le Projet, §v ; et il y reviendra dans ses Reflexions, §xi : voir Labrousse, Pierre Bayle, i.241-42.

[2] Paul Scarron (1610-1660), Le Romant comique (Paris 1651 et 1657, 8 o, 2 vol.) : voir Le Romant comique, ch.15, dans Romanciers du XVIIe siècle, éd. A. Adam (Paris 1958), p.621-22 ; L. S. Koritz, Scarron satirique (Paris 1977) ; J. Serroy, Les Histoires comiques au XVIIe siècle (Paris 1981).

[3] Horace, Art poétique, 374-76 : « Dans un repas, par ailleurs bien servi, on est choqué par la mauvaise musique et par des parfums trop denses ainsi que par des pavots au miel de Sardaigne, parce que le repas pouvait se passer de ces accessoires. »

[4] A savoir, la France et les Provinces-Unies. Louis XIV avait annoncé ses intentions belliqueuses par un placard, le 8 avril, et l’Angleterre avait déclaré la guerre la veille à la République : voir Lettre 11, n.74.

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