Lettre 1409 : Pierre Bayle à Jean Bruguière de Naudis

• [Rotterdam,] le 15 janvier 1699 Avant que de repondre à votre derniere lettre [1] M[onsieur] M[on] T[res] C[her] C[ousin], je vous souhaitte une tres heureuse année à vous, et à ma chere cousine / votre epouse, à mes chers cousins vos ainés, avec un bon succez* dans leurs etudes, et en general à toute votre famille, et à la parenté. Le sieur Daspe se porte bien, et supporte tranquillement sa prison [2] ; il a toujours quelque esperance de sortir ; c’est la coutume de tous les malheureux ; l’esperance est le dernier bien qui les abandonne ; mais ceux qui connoissent l’humeur de ses creanciers, sont persuadés que son esperance est vaine : ma petite somme est perduë si la veuve Mercier [3][,] comme la justice la moins severe le veut, ne me restituë point ce qui m’etoit dû par Mr Daspe. Cela et les mille francs que vous savez me viendroi[en]t fort à propos, [car] j’ay fais [ sic] toute l’année passée beaucoup plus de depense que je n’avois de coutume ; les denrées sont d’une cherté enorme en ce païs, et j’ai eté obligé pour pouvoir dormir de loüer une chambre particuliere dans un lieu moins exposé au bruit que mon logis ordinaire [4]. Vous ne parlez que d’un livre de Mr de Cambray contre Mr de Meaux, mais il y en a plusieurs de part et d’autre tant sur les questions de droit que sur les questions de fait [5]. Il est seur que le premier de ces deux prelats est mal à la cour de France, mais [s]es af[f]aires ne sont pas mal à la cour de Rome ; et il a en France beaucoup de partisans ; on trouve qu’il a beaucoup d’esprit, mais il s’en est mal servi, tant de visions mystiques de devotion pardonnables à peine à des ermites, ou à des religieuses fanatiques sieient-elles bien à un archeveque ? Mon adversaire n’a point repondu à L’Apocalypse de Mr de Meaux ; j’ay seulement ouï dire que dans la 3 e edition de son Accomplissement des propheties, il avoit eu dessein de repondre [6], et que cette 3 e edition est encore / dans les magazins du libraire ou achevée d’imprimer depuis long tem[p]s ou fort avancée, mais il n’a jamais osé la publier, parce qu’il attendoit toujours quelque grand evenement. La paix generale s’etant faite sans que rien soit arrivé qui n’ait dementi hautement [s]es predictions, cette 3 e edition demeure dans les tenebres. Quoique Mr Brousson (c’etoit un ministre qui etant revenu en France pour fortifier les peuples dans l’heresie[,] fut pris et rompu à Montpellier) fut des plus avant dans la cabale de ce visionnaire, il ne laisse pas de meriter que tous les partis le loüent de son courage, et de son zele [7]. Je saluë tendrement et respectueusement la chere tante, qui lui parla de moi. Vous n’avez pas deviné ce qu’il vouloit dire, en disant que j’avois voulu detruire David [8]. Son sens etoit que l’article de « David » dans mon Diction[n]aire n’est point propre à faire considerer [c]e roi prophete comme un saint exempt de taches ; et voicy le fondement de sa pretention. J’ay rap[p]orté toutes les actions de David, mentionnées dans l’Ecriture, et j’ay dis [ sic] assez librement (mais avec des correctifs qui peuvent laisser en repos toute la tendresse de conscience des lecteurs les plus pieux) qu’il y a plusieurs de ces actions qu’on ne sauroit excuser, n’etant point conforme aux idées de la justice, et de l’equité naturelle. On a fait grand bruit sur cela ; mon adversaire et sa cabale ont crié comme des enragés, c’est ce que Mr B[rousson] vouloit dire ; j’ai promis de refondre cet article-là dans la 2 e edition. Les imprimeurs y travaillent continuellement, et je suis fort occupé à la corriger, et à l’augmenter. J’eus hier l’honneur et la joie de voir ici Monsieur le marquis de Bonac [9], et je fus charmé de ses manieres ; on ne peut rien voir de plus vif, ni de plus honnete, ni de plus sage • tout ensemble. Je vous prie de temoigner à Mr / et à Madame Dusson [10] l’estime toute particuliere que j’ai pour leur merite, et la reconnoissance profonde que je sens pour les honnetetez* obligeantes et caressantes dont il me combla[.] Je ne vous repeterai pas ce que j’ai ecris [ sic] à notre ami de l’isle de Ré [11], et qu’il vous a dû communiquer. Je fus fort affligé de ce que Mr le marquis de Bonac me dit de la mauvaise santé de Mr son pere. Je fais mille vœux pour sa convalescence. Mr Basnage a enfin achevé son gros ouvrage de l’ Histoire de l’Eglise : il contient deux volumes in folio, et est en vente ; il y a inseré sa reponse aux Variations de Mr de Meaux [12]. Adieu, mon tres cher C[ousin], aimez moi toujours, et croiez que je suis à vous de toute mon ame. Monsieur / Monsieur le maître de la poste de / Toulouse / pour faire tenir à Mr Arabet / marchand au Carla dans le comté de Foix / A Toulouse

Notes :

[1] La lettre de Naudis du 26 décembre 1698 (Lettre 1401).

[2] On comprend ici que le sieur Daspe, commerçant d’Amsterdam originaire du pays du Carla, avait fait faillite, ce qui entraînait des difficultés pour tous les intervenants – dont Bayle – dans les affaires de Marie Brassard, veuve de Jacob Bayle. Voir Lettres 745, n.4, 1124, n.5, et 1282, n.8. Voir le mémoire de Jean de Bayze, B.L., Add. mss, 4281, f.69, sur un prisonnier, marchand, compatriote de M. Bayle : il s’agit très probablement de M. Daspe.

[3] Sur le rôle de la veuve Mercier dans les affaires financières de Marie Brassard, voir Lettres 961, 993, 1026 et 1064.

[4] Sur ce déménagement, voir Lettre 1373, n.5. Bayle devait par la suite dîner fréquemment avec Shaftesbury dans son « logis ordinaire ».

[5] Sur l’échange intense de réponses et de répliques entre Fénelon et Bossuet après la condamnation de l’ Explication des maximes des saints, voir Lettre 1401, n.1.

[6] Bayle répond à une question de Naudis (voir Lettre 1401, n.3). L’ouvrage de Bossuet, L’Apocalypse avec une explication (Paris 1689, 8°), qui comportait un « Avertissement aux protestan[t]s sur leur prétendu Accomplissement des prophéties », provoqua la réponse de Jurieu dans L’Accomplissement des prophéties [...]. Troisème édition corrigée et augmentée (Rotterdam 1689-1690, 12°, 2 vol.), publiée par Abraham Acher.

[7] Sur Claude Brousson, voir Lettre 1401, n.5.

[8] Naudis avait rapporté une remarque de Brousson selon laquelle Bayle aurait « voulu détruire David » : voir Lettre 1401, n.7.

[9] Sur Jean-Louis d’Usson, marquis de Bonnac, voir Lettres 909, n.1, et 1378. Bayle avait signalé à Gaston de Bruguière que Bonrepaux avait laissé le soin des affaires courantes à son neveu pendant son voyage au Languedoc : voir Lettre 1395, in fine. Henri Basnage de Beauval était aussi en contact avec Bonnac à cette époque : voir sa lettre du 16 mars 1700 adressée à Grævius (éd. H. Bots et L. van Lieshout, n° 80, p.161).

[10] « Monsieur et Madame Dusson » : Salomon d’Usson et son épouse Esther de Jassaud, frère et belle-sœur de Bonrepaux, parents de Bonnac.

[11] Gaston de Bruguière : voir Lettre 836, n.13.

[12] Sur cet ouvrage longtemps attendu de Jacques Basnage, Histoire de l’Eglise depuis Jésus-Christ jusqu’à présent (Rotterdam 1699, folio), en un seul volume de 1637 pages, voir Lettres 1085, n.4, 1324, n.15, 1384, n.25, et 1407, n.3, et le compte rendu par Basnage de Beauval, HOS, septembre 1698, art. XI, et novembre 1698, art. VIII. Jacques Basnage y avait inséré sa réponse à l’ouvrage capital de controverse de Bossuet, Histoire des variations de l’Eglise protestante (Paris 1688, 4°), réponse qui avait paru sous le titre Histoire de la religion des Eglises réformées, pour servir de réponse à l’« Histoire des varitaions des Eglises protestantes » de M. de Meaux (Rotterdam 1690, 8°, 2 vol.) et qui avait provoqué la réplique de Bossuet, Défense de l’« Histoire des varitaions » contre la réponse de M. Basnage, ministre de Rotterdam (Paris 1691, 12°). La réponse de Basnage à Bossuet devait connaître par la suite une nouvelle édition « augmentée des sept premiers siècles de l’Eglise » (Rotterdam 1725, 4°, 2 vol.).

Accueil du site| Contact | Plan du site | Se connecter | Mentions légales | Statistiques | visites : 190673

Institut Cl. Logeon