Lettre 1411 : Pierre Bayle à Hervé-Simon de Valhébert

[Rotterdam,] le 19 de janv[ier 16]99 Votre derniere lettre [1], mon cher Monsieur, m’a comblé de chagrin*, car elle m’a fait con[n]oitre que mon dernier paquet a eté ouvert à la poste et que le precedent a eté intercepté [2]. Il y avoit dans celui ci une lettre assez longue contenant quelques nouveautez lit[t]éraires. Je ne doute point qu’elle n’ait eté remise à Mr Jurieu afin qu’il en fasse tout le plus mauvais usage qu’il pourra. Il faut donc renoncer entièrement à de tels envois, je me vois à l’avenir le plus inutile serviteur de Monsieur l’abbé, votre maître, pour lequel neanmoins je conserverai toujours en silence un profond respect. Soiez seur, je m’en souviens distinctement, que j’ai mis dans les deux dernieres [ sic] paquets les deux enveloppes que vous m’aviez marquées. L’avidité des maitres de poste* a fait ap[p]arem[m]ent qu’ils n’ont point gardé le dernier comme le premier, ils ont trouvé mieux leur compte[,] apres en avoir ôté l’envelop[p]e qui les eut frustrez du port[,] de le faire porter chez vous sous le profit de 9 livres et quelques sols, que de le remettre à nos theologiens, mes ennemis declarez. Je ne suis pas hors d’inquietude sous pretexte qu’il n’y a rien dans les lettres que je vous écris qui puisse me rendre suspect le moins du monde à nos maîtres, mais j’ai des ennemis qui comme les araignées convertissent en venin les sucs les plus innocen[t]s. Je m’en vais relire vos 4 dernieres lettres afin de repondre à toutes les questions que j’y trouverai. Vous me demandez combien Mr Leers vend le Diction[n]aire, et où j’en suis à l’égard du Sup[p]lement. Il le vend 30 florins en papier commun ; le Sup[p]lement n’est pas encore commencé d’imprimer, et ap[p]aremment nous acheverons ou avancerons l’impression / de la 2 e edition, avant que de toucher à ce Sup[p]lement[ ;] / je ne saurois vous dire quand cette 2 e edition sera achevée, mais il y a beaucoup d’ap[p]arence qu’elle trainera longtem[p]s. Voilà, Monsieur, toutes les questions que j’ai trouvées en relisant vos lettres du 7 nov[embre], 15 décembre 1698[,] 2 et 9 de janv[ier] 1699 [3]. La lettre que j’eus l’honneur de vous écrire le 8 e de ce mois [4], vous aura ap[p]ris (si elle n’a pas eté interceptée) que je vous avais envoié Beverland, De fornicatione fugienda [5] immediatement après avoir recu votre lettre du 15 de déc[embre]. J’y avois joint une assez longue lettre [6], et une pour notre ami Mr l’abbé Nicaise [7]. Tout cela est perdu, et qui pis est, au pouvoir de mes ennemis. Nos nouveautez lit[t]éraires sont absolument rien, si vous exceptez ce que les Nouvelles de Mr Bernard (mois de janvier 1699) [8], que Monsieur l’abbé reçoit sans doute*, contiennent. Elles paroitront au commencement de chaque mois, et epuiseront tellement le sujet qu’il seroit tres inutile que je vous écrivisse. S’il lui echap[p]e neanmoins quelque chose de considerable, ou si dans le cours du mois il venoit à paroître quelque chose de cette nature, je vous le communiquerai avec joie, mais il ne faut plus parler de paquets où le nom d’un secrétaire d’Etat, ni autre exempt du port des lettres soit veu [9]. Je vous demande toujours la continuation de votre amitié et vous proteste tres sincerement que je suis, avec toute sorte d’estime, Monsieur votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle Je n’ai recu que le l6 e du courant votre lettre du 9 A Monsieur / Monsieur Simon de Valhebert / Bibliot[h]ecaire chez Monsieur / l’abbé Bignon / A Paris •

Notes :

[1] Cette lettre du 9 janvier 1699 de Valhébert ne nous est pas parvenue. Après celle du 11 décembre 1697, toutes ses lettres adressées à Bayle sont perdues.

[2] Valhébert devait répondre à cette lettre de Bayle le 26 janvier (lettre perdue) et les indications qu’il donne (voir ci-dessus, la note critique b signalant une lettre de la part de Bayle du 12 janvier 1699, qui est également perdue). Bayle était à cette époque extrêmement méfiant à l’égard de la surveillance de son courrier, car il soupçonnait que Jurieu et ses espions intervenaient pour copier ses lettres et celles de ses correspondants : voir Lettres 1347, 1352, n.2, et 1353, n.1.

[3] Ces lettres de Valhébert ne nous sont pas parvenues.

[4] Cette lettre de Bayle à Valhébert du 8 janvier est perdue, comme aussi celle de Valhébert du 15 janvier mentionnée quelques lignes plus loin.

[5] Hadriaan Beverland, De fornicatione cavenda admonitio : sive Adhortatio ad pudicitiam et castitatem (Londini 1697, 8°). Voir Lettres 1285, n.2, et 1413, n.8, ainsi que l’annonce dans les NRL, février 1699, art. VI (5), et l’allusion à cet ouvrage dans une des lettres publiées par Jurieu pour accompagner et justifier la condamnation du DHC dans le Jugement de Renaudot : tome X, Annexe I, p.624 (et n.12).

[6] Par mégarde, Bayle fait de nouveau allusion à sa lettre (perdue) du 8 janvier à Valhébert.

[7] A cette date, nous ne connaissons que la lettre de Bayle à Nicaise du 1 er janvier (Lettre 1407), envoyée avec une lettre de même date adressée à Valhébert (Lettre 1408).

[8] Jacques Bernard avait repris la rédaction des NRL, publiées par Henri Desbordes : voir Lettre 1393, n.7. Le premier numéro comporte surtout des articles sur des ouvrages publiés ou diffusés par Desbordes : Isaac Jaquelot, Dissertations sur le messie (La Haye 1699, 8°) ; Charles Delon, Nouvelle rélation d’un voyage fait aux Indes orientales [...] (Amsterdam 1699, 12°) ; Paul Hoste, L’Art des armées navales (Lyon 1697, folio) ; Antonio Ossorio, Histoire de Ferdinand Alvarez de Tolede, premier du nom, duc d’Albe (Paris 1698, 12°, 2 vol.) ; Adam Adami, Arcana Pacis Westphalicæ [...] (Francofurti 1698, 4°) ; Jean-Baptiste Morvan de Bellegarde, Reflexions sur la politesse des mœurs avec des maximes pour la société civile [...] (Amsterdam 1699, 12°).

[9] Jurieu cherchait toujours les indices de la « trahison » de Bayle et de sa complicité avec la cour de France : d’où la prudence de Bayle, qui soupçonnait son ennemi de chercher à intercepter ses lettres et celles de ses correspondants. Or, Bayle avait fait la connaissance de Michel Robert Le Peletier des Forts lors des négociations du traité de Ryswick et celui-ci était lié avec Pierre Bonnet Bourdelot et avait accepté de servir d’intermédiaire pour certains échanges de courrier : voir Lettres 1325, n.5, et 1364, n.2. Voir aussi le rôle inattendu du Père jésuite Edouard de Vitry : Lettre 1547.

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