Lettre 1424 : Samuel Chappuzeau à Pierre Bayle

• [Celle, mars 1699] Monsieur, Je devois vous avoir rendu plutôt que je ne fais, tres humbles graces de l’obligeante maniere dont il vous a plu de parler de l’ouvrage auquel je travaille incessamment, dans la belle preface de l’excellent Diction[n]aire critique [1], dont apres tant d’autres doctes écrits vous avez enrichi la Republique des Lettres. Je le vids la premiere fois à Hambourg, chez un de vos amis [2] à qui vous l’aviez envoyé il y a un an ; et depuis à Berlin dans la bibliotheque de Mr de Spanheim [3], où je l’ouvris en divers endroits pendant une apresdînée. J’y remarquay par tout une profonde et singuliere erudition, sans toute fois avoir dessein de m’en prevaloir, ni de vous rien dérober de la gloire qui vous est duë ; et c’est par cette unique raison que je n’ay point voulu en avoir un exemplaire, de peur d’être tenté de mettre la main sur tant de richesses que j’y aurois vûës. Je doute méme, Monsieur, qu’on vous ait fait de[s] larcin[s] considerable[s] pour la derniere edition du Diction[n]aire de Moreri [4], où j’ay remarqué qu’il y a tres peu de changement, tres peu d’additions ou de corrections, puis qu’on a suivi par tout la septiéme edition page pour page, et qu’il y a pareil nombre de feuilles dans • l’une et dans l’autre. On assure toutefois au grand titre : « Qu’on a corrigé les faute[s] censurées dans le Diction[n]aire critique de Monsieur Bayle, et grand nombre d’autres, et ajoûté quantité d’articles et de remarques importantes » ; ce que je n’ay pu encore bien découvrir, et ce qui aussi ne s’y peut trouver. Ainsi il est facile d’imposer à l’acheteur, qui croit de bonne foy qu’on luy donnera dans le / livre ce qu’on luy promet au titre. Il est certain, Monsieur, que dans mon ouvrage je donne plus que je ne promets. Si vous en avez encore quelque bonne opinion sur le projet que j’en publiay il y a trois ans [5], et que vous aurez peut être lû, je prendray la liberté de vous prier tres humblement de vous dérober quelques momen[t]s pour jetter les yeux sur les papiers qui accompagnent une lettre que j’écris à Mr Leers [6]. C’est mon méme projet, mais de beaucoup augmenté et manuscrit, avec quelques cahiers de chacune des trois premieres lettres ; afin que si vous jugez, Monsieur, qu’un Diction[n]aire historique, géographique, chronologique et philologique fait exactement sur ce plan-là, et sur les échantillons que j’envoye, sera utile et agréable au public, et sur tout aux protestan[t]s, vous ayiez la bonté d’en dire votre sentiment à Mr Leers, avec lequel pour de bonnes raisons j’aimerois mieux traiter qu’avec aucun autre. Au reste, Monsieur, je ne dois pas me flat[t]er que vous approuviez toutes mes delicatesses sur les mots Eglise, Religieux, Catholique, Terre Sainte, etc. quoy qu’au fond, si je ne suis pas dans ces rencontres les routes vulgaires, je ne m’éloigne toute fois pas de l’usage reçu, méme dans la communion de Rome ; et ainsi il me semble qu’on ne me peut raisonnablement blâmer. Quand sur la fin du méme projet je viens à parler de la critique, je n’enten[d]s parler que de celle, qui n’est ni solide, ni raisonnable ; et je conclus que sans être bon critique on ne peut être sçavant. C’est en cela que j’ay eu particulierement en vûë le celebre polygraphe Monsieur Bayle, dont les ouvrages sont generalement estimez de tous les doctes, qui sont avec cela honnêtes gens, au nombre desquels je ne compte pas ni l’ Injurius [7], ni ses adhèren[t]s. Car ce n’est pas le tout d’être sçavant, il faut aussi être bon chrétien et honnête homme : qualitez incompatibles avec un zele indiscret, une trop forte opinion de soy méme, et un desir effréné de vengeance qui ne se rallentit point. Quoy que malgré ces gens là, vótre reputation, Monsieur, soit bien établie dans le monde, et que vos excellen[t]s ouvrages parlent hautement pour vous, je n’ay pu me dispenser en parlant de quelques illustres qui portent / le nom de Bayle, de vous donner aussi un article dans mon Diction[n]aire, si ce n’est que vous croyiez, qu’ ab illaudato laudari vituperium sit [8]. Quoy qu’il en soit, l’éloge que j’y donne au celebre Mr Bayle est tres bien fondé, et je l’ay fait d’aussi bon cœur, que je suis, Monsieur votre tres humble et tres obeïssant serviteur Chappuzeau

Notes :

[1] Samuel Chappuzeau, qui résidait auprès de son fils à Celle, avait publié le Dessin d’un nouveau dictionnaire historique, géographique, chronologique et philologique (Zell 1694, 4°) et le prospectus d’une Bibliothèque universelle, historique, géographique (s.l.n.d., 4°), mais l’ouvrage ne devait jamais paraître : voir Lettres 1029, n.4, et 1119, n.5. Bayle avait évoqué ce projet dans la préface du DHC : « Mais outre les nouvelles éditions et ces nouveaux supplémen[t]s du Diction[n]aire de Moreri, il y a eu d’autres choses qui m’ont mis fort à l’étroit. Mr Chappuzeau travaille depuis long-tem[p]s à un Dictionnaire historique. On peut être très-certain qu’on y trouvera, parmi une infinité d’autres matieres, ce qui regarde la situation des peuples, leurs mœurs, leur religion, leur gouvernement, et ce qui concerne les maisons roiales, et la genealogie des grands seigneurs. Vous y trouverez en particulier, avec beaucoup d’étendue, tous les électeurs, tous les princes, et tous les comtes de l’Empire ; leurs alliances, leurs intérêts, leurs principales actions. Vous y verrez par cet endroit-là les païs du Nord, et le reste de l’Europe protestante. J’ai donc cru qu’il falloit que je me tusse sur ces grands sujets... » Sur la vie de Chappuzeau à Celle, voir A. Flick, « “Der cellische Hof ist sehr prächtig, und, wie gesagt, sehr lustig und gar nicht gezwungen.” Samuel Chappuzeau und sein Bericht über das Herzogtum Braunschweig-Lüneburg(-Celle) aus dem Jahr 1671 », Celler Chronik, 20 (2013), p.25-53. Voir aussi sa lettre à Leibniz du 12 mai 1699, Sämtliche Schriften und Briefe, Akademie-Ausgabe, I/17A, lettre 125, p.193-194.

[2] Nous n’avons pas d’indication plus précise concernant cet ami de Hambourg : il s’agit peut-être de Pierre Meherenc de La Conseillère, qui avait abandonné son poste de pasteur de l’Eglise réformée d’Altona près de Hambourg – qu’il avait fondée – à cause des tracasseries incessantes créées par les accusations de socinianisme lancées contre lui par Jurieu : voir Lettres 315, n.1, 756, n.7, et 1031, n.22 ; s’y trouvait aussi son frère Louis, qui avait hébergé Noël Aubert de Versé pendant quelque temps : voir Lettre 481, n.4. Le journaliste Gabriel d’Artis, qui avait transformé son Journal d’Amsterdam en Journal de Hambourg à partir de 1694, est une autre possibilité : voir Lettre 934, n.1, car Bayle pouvait espérer un compte rendu favorable de sa part. Johan Albert Fabricius (1668-1736) résidait également à Hambourg : voir Lettre 1202, n.24 ; comme aussi Vincent Placcius (1642-1699), dont l’ouvrage De scriptis et scriptoribus anonymis atque pseudonymis syntagma (Hamburgi 1674, 4°) avait intéressé Bayle au plus haut point : voir Lettre 924, n.23. Enfin, Johann Friedrich Mayer, pasteur luthérien de Saint-Jacques à Hambourg, y avait attiré Casimir Oudin pendant quelque temps : Lettres 907, n.4, et 1237, n.10.

[3] Ezéchiel Spanheim : voir Lettre 13, n.15.

[4] Sur l’intégration d’informations tirées du DHC de Bayle dans la nouvelle édition du Grand dictionnaire de Moréri, voir Lettre 1210, n.3.

[5] Sur ce projet, qui ne devait pas aboutir, voir ci-dessus, n.1.

[6] Nous n’avons pas d’autres informations sur les contacts entre Reinier Leers et Samuel Chappuzeau. Celui-ci passa les vingt dernières années de sa vie à la cour de Georges-Guillaume (1624-1705), duc de Brunswick-Lüneburg, à Celle : voir Lettre 1452, n.21.

[7] Pierre Jurieu.

[8] « [à moins que vous ne croyiez que] d’être loué par un personnage sans gloire constitue un reproche ».

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