Lettre 1483 : Pierre Bayle à Louis Tronchin

[Rotterdam, le 17 mai 1700] Monsieur Dès que j’eus receu la lettre où vous me paroissiez en peine du memoire que Mr Memin m’ap[p]orta de votre part l’année passée [1], je me donnai l’honneur de vous ecrire pour vous faire savoir le plaisir singulier que je me ferois d’orner d’un si beau morceau la 2 e edition de mon Diction[n]aire. Je fis porter ma lettre à la poste de France mais outre que je ne • suis pas trop asseuré que le messager dont je me servis ait eté exact, on m’a voulu persuader que la voie directe d’ici à Geneve par la France n’est guere seure. Cela fait Monsieur que je me donne aujourd’hui l’honneur de vous ecrire par la voie d’Allemagne [2]. Je repete en peu de mots ce que je vous marquois dans l’autre lettre, qui est que m’etant reposé sur Mr Memin du soin de vous informer de la joie avec laquelle / j’avois recu votre memoire, et le voulois emploier, je me reservois à vous l’ap[p]rendre moi meme quand il se presenteroit une occasion d’ami, ne jugeant pas qu’il fut à propos de vous ecrire par la poste. J’ai une autre raison de me donner l’honneur de vous ecrire aujourd’hui, c’est pour vous prier de me dire confidemment et sincerement si vous jugez qu’un ministre de votre ville nommé Mr Bolacre [3] (c’est ainsi qu’il me semble qu’on me l’a nommé) seroit propre à etre precepteur du jeune prince de Nassau gouverneur de Frise [4]. Vous savez Monsieur, mieux que personne du monde quels sont les talen[t]s requis pour un tel emploi, et combien il importe que ce jeune prince que tant d’honneurs et de dignitez attendent en ces provinces fasse des progrez dans toutes sortes de bonnes choses. Je me repose sur cela pour attendre un eclaircissement fidelle, que je suis chargé de communiquer. On usera de toute la discretion que vous pourriez souhaitter. J’atten[d]s cette faveur de vous, et / vous sup[p]lie de me pardonner une importunité d’où il pourra resulter un avantage considerable. Je suis avec tout le respect possible, Monsieur, votre tres humble et tres obeissant serviteur Bayle à Rotterdam le 17 e mai 1700. A Monsieur / Monsieur Tronchin pasteur / et professeur en Theologie / A Geneve •

Notes :

[1] Il s’agit d’un mémoire exploité par Bayle dans le DHC, art. « Tronchin (Théodore) » : voir Lettre 1480, n.2. Sur Pierre Mesmin, voir Lettre 1480, n.1.

[2] Bayle a dû envoyer la présente lettre incluse dans une lettre adressée à un correspondant en Allemagne : cette dernière ne nous est pas parvenue.

[3] Léonard Baulacre (1670-1761) naquit à Genève, où il fit ses études de théologie à partir de décembre 1689. Il fut consacré en juin 1699 et devait être agrégé à la Compagnie des pasteurs et professeurs en 1704. Après des voyages en France, aux Provinces-Unies, en Angleterre et en Allemagne entre 1712 et 1715, il devait être nommé bibliothécaire à Genève en 1728 ; dans l’exercice de cette fonction, il devait collaborer avec Firmin Abauzit. Il devait aussi prendre part à la nouvelle version française du Nouveau Testament (1726) et collaborer à plusieurs périodiques savants tels que la Nouvelle bibliothèque germanique, la Bibliothèque britannique et surtout le Journal helvétique. Voir Stelling-Michaud, ii.143, n° 4609 ; DHS, s.v. (art. de P. Antonietti) ; Léonard Baulacre, Œuvres historiques et littéraires (1728-1756), éd. E. Mallet (Genève 1857) ; B. Lagarrigue, Un temple de la culture européenne (1728-1753) : l’histoire externe de la « Bibliothèque raisonnée des ouvrages des savants de l’Europe » (Nijmegen 1993), p.103-114 ; Sgard, Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de B. Lagarrigue) ; Pitassi, Inventaire, v.26-27. Voir aussi la lettre de Bayle du 13 septembre 1700 (Lettre 1495, n.1), où l’on apprendra qu’il a posé la même question concernant Baulacre à Jean-Alphonse Turrettini, et le commentaire d’O. Fatio, Louis Tronchin (1629-1705), une transition calvinienne (Paris 2016), ch.11, n.240.

[4] Jean Guillaume Friso (1687-1711), de la maison de Nassau-Dietz, descendant d’ Ernest Casimir II, Stadhouder de Friese, et fils de Jean, comte de Nassau, dit le Vieux, qui était frère de Guillaume I er d’Orange. A l’âge de 9 ans, le prince avait été déclaré gouverneur de Frise, de Groningue et des Ommelandes (territoires hors de la cité de Groningue appartenant à la province de Groningue), sous la tutelle de la princesse sa mère. A la même époque, Guillaume III l’avait déclaré par son testament son héritier universel et lui avait donné pour gouverneur M. de Courcelles-Chandieu, et M. Du Pui pour sous-gouverneur. Voir le compte rendu de l’ Histoire du prince d’Orange et de Nassau (Lewarde 1715, 8°, 2 vol.) d’ Isaac Lamigue dans Journal littéraire de l’année 1715 (La Haye 1732, 12°), tome VI, première partie, art. III, p.61-62. En effet, après le refus de Baulacre, c’est Lamigue qui fut choisi, en 1702, comme précepteur du jeune prince : voir Lettre 147, n.21.

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