Lettre 1523 : Pierre Bayle à Pierre Des Maizeaux

[Rotterdam, le] 30 e d’aout 1701 Quelque confusion que j’ai, Monsieur, de n’avoir pas repondu à vos deux dernieres lettres [1], je serois contraint d’user encore de delai, si nous n’avions cette semaine une foire dans cette ville, ce qui donne aux imprimeurs quelques jours de repos, et à moi aussi par consequent. Je me sers avec la plus grande joie du monde de ce petit repit pour vous remercier tres humblement de l’honneur que vous me faites, et de m’ecrire de tres belles lettres, et de parler de moi si avantageusement dans des pieces publiques. J’ai eté sensible à cela en lisant ce que Mr Bernard a publié dans ses Nouvelles d’aout [2], mais plus encore à la lecture du reste de votre lettre, tant elle est remplie de choses curieuses. Quand je recus votre lettre precedente, où vous suppléiez la perte des remarques que vous m’aviez ecrites touchant Virgile, l’article de ce poete etoit deja rimprimé. Je n’ai donc pas pu m’en servir comme j’ai fait des premieres [3]. Aiant marqué en divers endroits de mon ouvrage que vous m’aviez fait la faveur de me communiquer ceci ou cela [4], je ne pourrois vous envoier ces endroits sans vous envoier plusieurs feuilles, et cela derangeroit les exemplaires, et les rendroit imparfaits (un au moins) car je n’ai pu trouver aucune feuille depairée*, m’en etant informé à l’imprimerie. D’ailleurs j’ai consideré que l’ouvrage tout entier pourra etre envoié à Londres dans quelques mois [5]. Je vous adresserai avec bien du plaisir l’exemplaire que je destine à chacun des deux [M]ylords que vous savez [6], puisque vous / voulez bien prendre la peine de le leur presenter, mais il faudra consulter avec Mr Furli [7] sur le moien de vous les faire avoir francs de port, car il seroit facheux qu’il vous en coutat, vu que vous ne voudriez point demander que le port vous fut rendu, et qu’ils ne s’aviseroient pas peut-etre de s’informer si vous aviez deboursé quelque chose. Je ne vois que ce seul inconvenient. Vous verrez dans la 2 e edition sans un changement l’un des endroits de l’article de « Virgile » où vous me marquiez une meprise. Je n’y ai rien changé parce qu’en effet il n’y a point là d’erreur. C’est touchant ce qui est dit du pere de Virgile (pag[e] 1217, col. 2) [8]. Par ce que vous me repondez touchant le pretendu Nostradamus de Mayerne [9], je vois bien qu’on avoit pris l’un pour l’autre en m’en parlant. Il me suf[f]it de ce que vous m’avez mandé*. Je donnerai à Mr Furli la Comedie des academistes [10] afin qu’il vous la fasse tenir avec les Nouvelles de Mr Bernard du mois prochain, mais de peur que • cette lettre ne vint trop tard entre vos mains si je l’envoiois par la meme voie, je me sers de la poste afin que vous sachiez bien tot que j’ap[p]rouve de tout mon cœur que vous fassiez inserer dans l’edition d’Amsterdam du Journal de Trevoux la lettre concernant le systeme de Mr Leibniz [11]. Je vous prie seulement de faire en sorte qu’il n’y ait rien de desobligeant quant aux termes, pour ce savant hom[me]. Je deplore le malheur de notre illustre ami Mr Min[utoli] [12]. Je ne sai que ce que vous m’en avez ap[p]ris. Je vous prie d’etre persuadé que je suis votre etc.

Notes :

[1] Aucune des lettres de Des Maizeaux à Bayle de cette époque ne nous est parvenue.

[2] Voir Jacques Bernard, NRL, août 1701, art. II : « Lettre écrite à l’auteur de ces Nouvelles par Mr Des Maizeaux, et qui contient diverses remarques de littérature » : voir le passage cité, Lettre 1521, n.4.

[3] Voir le DHC, art. « Virgile », rem. L, in fine : Bayle cite Des Maizeaux qui a attiré son attention sur une observation du Père jésuite Charles de La Rue dans sa Vie de Virgile publiée en introduction à son édition : P. Virgilii Maronis Opera, interpretatione et notis illustravit Carolus Ruæus, ad usum Delphini (Parisiis 1675, 4° ; 2 e éd. Parisiis 1682, 4°).

[4] Des Maizeaux est cité dans le DHC aux articles « Baron (Pierre) », rem. A ; « Lando (Hortensio) », rem. A ; « Spinoza (Benoît de) », rem. D, E.

[5] La deuxième édition du DHC devait être achevée d’imprimer le 27 décembre 1701.

[6] Dans sa lettre du 1 er novembre 1701 (Lettre 1530), Bayle devait préciser son intention d’envoyer un exemplaire à Lord Shaftesbury et à Lord Poulett, le neveu de Lord Pembroke : sur ceux-ci, voir Lettres 1247, n.2, 1270, n.18, 1359, n.1, 1420, n.3, 1431, n.1. Ces deux Lords se connaissaient bien : voir Lettre 1504, n.3.

[7] Benjamin Furly, qui envoyait souvent des paquets en Angleterre par l’intermédiaire de Reinier Leers : voir Lettres 1431, n.19, 1448, n.5, etc.

[8] Voir le DHC, art. « Virgile », rem. E de la première édition, qui devient la rem. I dans la deuxième : « [...] Naudé ne s’amuse point à réfuter les compilateurs de ces fadaises ; mais il fait quelque attention sur ce que la Vie de Virgile, attribuée à Tibere Donatus maistre de s[aint] Hierosme, témoigne que le pere de ce grand poëte fut d’abord valet, et puis gendre d’un certain Magus [ Apologie pour les grands hommes accusés de magie, chap. XXI, p.621]. Il répond que suivant Delrio et Lacerda, cette vie telle que nous l’avons maintenant n’a point été faite par cet ancien Donatus. Ce que l’on y trouve touchant le pere de Virgile, ajoûte-t-il [ ibid., p.622], suffit à faire juger de la fausseté de cette piéce. Voilà une étrange bévue ; car c’est prétendre que le mot Magus, que les bons critiques corrigent par Magius, ou par Majus, se prend là pour magicien. »

[9] Sur cette traduction de Nostradamus publiée par Théophile de Garencières et non pas par Théodore Turquet de Mayerne, voir Lettres 1500, n.6, et 1518, n.9.

[10] Saint-Evremond, La Comédie des académistes pour la réformation de la langue françoise. Pièce comique, avec le roole des présentations faites aux grands jours de ladite Académie (s.l.n.d. [1650 ?], 8°). Sur la composition de cette comédie, voir le témoignage de Saint-Evremond lui-même rapporté par Paul de La Roque-Boyer : Lettre 1375, n.4.

[11] Sur cette réfutation par Des Maizeaux du « Nouveau système » de Leibniz, voir Lettre 1499, n.9. En fin de compte, elle ne devait pas paraître dans les Mémoires de Trévoux mais d’abord en deux lettres adressées à Samuel Masson, rédacteur de l’Histoire critique de la République des Lettres, tant ancienne que moderne, XI (1716), art. II, p.52-72, et art. XIII, p.290-297, puis dans le recueil que Des Maizeaux fit lui-même paraître, Recueil de diverses pieces, sur la philosophie, la religion naturelle, l’histoire, les mathematiques, etc. Par M rs Leibniz, Clarke, Newton, et autres autheurs célèbres (Amsterdam 1720, 12°, 2 vol. ; 2 e éd. revue, corrigée et augmentée, Amsterdam 1740, 12°, 2 vol.).

[12] Nous ne saurions préciser avec certitude la nature du malheur de Minutoli à cette date. Il s’agit ici peut-être d’un problème suscité par son activité de journaliste, puisque, le 30 octobre 1702, le Petit Conseil de Genève devait ordonner « qu’il ne se mêle plus de faire des nouvelles » : voir Sgard, Dictionnaire des journalistes, s.v. (art. de J.-D. Candaux). Sur le périodique lancé par Minutoli, les Dépêches du Parnasse, voir Lettre 950, n.18. Il se peut également qu’il s’agisse de nouveau des mauvaises affaires de l’imprimeur Jacques Fabri à Dublin : voir Lettres 1455, n.2, 1547, n.12, 1550, n.7, et 1555, n.22. Mais le terme « malheur » semble désigner plutôt un malheur personnel ou familial : on penche alors à croire qu’il s’agit du décès de Pierre Fabri, le beau-père de Minutoli, qui était mort le 29 octobre 1700. Il avait été l’un des grands magistrats de Genève, sept fois syndic de la République, dont cinq fois premier syndic : Minutoli perdait donc en lui un puissant protecteur. Une remarque incidente de Bayle dans sa lettre du 13 mars 1705 jette cependant une nouvelle lumière sur cette question. En effet, Bayle y félicite Minutoli sur « la conclusion finale de votre procez », et déclare dans la même phrase : « j’assure Madame Crock de mes tres humbles obeissances ». Or, Mme Crock est Adriana ou Adrienne Minutoli, la fille de Vincent ; elle avait rencontré à Genève le marchand prospère amstelodamois Servaas Croock (Crock, Krook) (1677-1724) ; elle se trouva enceinte, mais il refusait de l’épouser, contrairement à ses promesses antérieures. Elle le suivit aux Provinces-Unies et, en 1702, fit un procès à Servaas Croock et à son père, Abraham (1647-1706) devant la cour de la Hollande ( Hof van Holland) à La Haye, qui, le 12 juillet 1702, ordonna à Servaas Croock d’épouser Adriana Minutoli. Les Croock se rendirent en appel devant la haute cour ( Hoge Raad) à La Haye, qui confirma le verdict les 17 février et 9 novembre 1703. Servaas Croock épousa Adriana Minutoli en 1704. Il semble vraisemblable que c’est à ce « malheur » que Bayle, informé par Des Maizeaux, fait ici allusion. Voir Joannes Loenius et Tobias Boel jr., Decisien en Observatien. Met Byvoeginge van eenige Aanteekeningen ; Midsgaders Resolutien, Placaaten, Hand-vesten, Privilegien [...] Het Roomse, Oude, en Heeden-daagse Regt en de Practyck betreffende (Amsterdam, Jan Boom en Gerard onder de Linden 1712), p.361-362, qui précisent sur Servaas qu’« hij te Geneve onder Trouw-Beloften [Adriana] had beslaapen ».

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