Lettre 156 : A. Ribaute à Jacob Bayle

De Paris ce samedy 25 septembre 167[8] [1]

Sy je n’avois pas attandu la responce de Mr de Cabanac [2], je n’aurois pas tant tardé à faire responce à la v[ôt]re monsieur escripte au Carla le 28me juillet pour v[ou]s remercier de touttes vos honestetés* et du bon souvenir que vous avés de nous, comme aussy ces messieurs et damoiselles vous asseurant tous de mes humbles respecs. Je v[ou]s suis bien obbligé monsieur de la bonté que v[ou]s avéz eue [de] donner de mes nouvelles à mes freres et tous mes [pa]rants, je suis bien affligé de l’indisposition de mon nepveu[.] Je prie Dieu de tout mon cœur qu’il luy face la grace d’estre bien tost guery, j[e] le remercie luy et t[ou]s ces parants du costé de sa femme[.] [Je] luy escriray lors que je v[ou]s envoyray les pourtraits que v[ou]s desirés avoir [3][.] Je les ay marchandés, on les veut vandre un sol la piece[,] v[ou]s n’avés qu’à me mander combien v[ou]s en voulés avoir en [n]ombre. J’ay receu le pacquet de la messagerie de Th[ou]l[ous]e[.] Il a cousté 1 l[ivre] t[ournois] 10 s[ols], sy v[ou]s n’eussiez pas mis sur l’[ad]resse que c’estoit des papiers dans un livre en blanc[,] il n’auroit cousté que 10 ou 12 s[ols] [4]. Je l’ay desjà envoyé à son adresse. [Je] viens de recevoir un pacquet de lettres de mons r vostre frere de Puylaurence. Il se plaint de ce qu’il n’a pas eu de responce, mais v[ou]s lui pouvés, s’il v[ou]s plaist, dire que la responce est envoyée il y a long temps [5]. Les [p]esaumes de Mr Conrat ne sont poinct imprimé[s] isy[,] on ne sait pas pas [ sic] quand ce sera [6]. La suppretion [de la] Chambre [7] n’a pas amoindry le nombre [d]e nos conseillers[,] il y en a tousjours six, [le] premier s’apele Mr de Saint Martin [8] quy est [dit-on] en Béar[n,] le second Mr [D]amproux [9] le 3 Mr • Le Coq [10] et le 4 Mr Misson [11] ; le 5 / monsieur de Beringan [12], le 6, monsieur Erval [13], p[ou]r le disciple de Msr votre f[rère], il est destiné pour Bourdeux [14] car il ne sauroit estre receu à Paris parce qu’on n’an reçoit pas deux d’une mesme famille. Ils eurent asses de peine à faire recevoir l’aisné à cause que Msr Le Coq estoit et est le gendre de monsieur de Beringan [15].

Msr votre f[rere] est en estime sy grande que t[ou]s ceux quy le cognoissent ne savent assés se louer de luy [16][,] dieu en soit benist. Monsieur vot[re] pere, q[ue] je salue bien humblement et que j’assure de mes humbles respecs a bien subjet de randre graces à dieu de luy avoir donné des enfants sy bien conditionnés*[.] Monsieur Milhau [17] v[ou]s remercie [du] bon souvenir que v[ou]s avés de luy, et v[ou]s asure de ses humbles respecs, ma femme et ma fille v[ou]s font la mesme protestation, et moy quy v[ou]s suis sans réserve[,] Monsieur

votre tres humble et tres obeissant serviteur A. Ribaute

Je suis ravy de ce que votre sinode [se] tient à Saverdun et que Msr Dusson est co[m]missaire [18][.] Je prie dieu qu’il benisse et favorise les dessains de cette sainte assemblée à sa gloire et à l’édification de son Eglise[.] Le fils de Msr Dusson quy est icy a respondu au catechisme dimanche dernier[,] il repondict fort bien [19]. Je le voy souvant car sa maistresse * loge ches Msr Gornaize quy est parant de ma femme [20]. Je fais les mesmes souhaits pour les estudes de monsieur v[otr]e cadet.

Je voudrois bien scavoir sy Msr F[a]uré doit esperer [pa]yem[en]t du sieur Labat [21]. Cela est bien estrange* d’avoir mangé le bien d’un h[omm]e et ne le point payer.

A Monsieur Monsieur de Baylé le fils fidelle ministre du Saint Evangile en l’eglise du Carla au Carla en Foix

Notes :

[1] Cette lettre est datée du samedi 25 septembre 1678, mais il faut corriger en 24, s’agissant d’un samedi : la mention du synode tenu à Saverdun garantit le millésime.

[2] M. Bruguière de Cabanac était beau-frère de Jean Bayle ; il se pourrait d’ailleurs qu’il s’agisse ici d’un des neveux de ce dernier. Sa lettre à Ribaute, ainsi que celle de Jacob Bayle à laquelle il est fait allusion, ne nous sont pas parvenues.

[3] Jacob Bayle, désireux de connaître « jusques aux moindres particularitez des grands hommes », s’efforçait, comme nous l’apprend la Lettre 160, p., de s’en procurer les portraits gravés, que Ribaute pouvait facilement trouver à Paris.

[4] Un livre « en blanc » est un livre qui n’a été ni relié ni broché. Ce paquet au port si considérable contenait probablement l’ouvrage du Père Maignan destiné à Pierre (voir Lettre 143, p.439 et n.2). On constate ici que Jacob Bayle n’était pas mieux informé que Joseph Bayle des différences entre poste et messageries.

[5] Joseph Bayle. Les dernières réponses que nous connaissions de Pierre à son frère Joseph sont les Lettres 153 et 154.

[6] Valentin Conrart, Les Pseaumes retouchés sur l’ancienne version de Cl. Marot et de Th. de Bèze (Charenton 1677, 12° ; réimprimé dès 1679, 12°). La révision, à partir du psaume 51 a été faite par Jacques Le Paulmier (1624-1702), de Caen, qui, abjura à la Révocation entre les mains de son ami Pierre-Daniel Huet, et par Marc-Antoine de La Bastide : voir Lettres 104, n.22, et 164, n.28.

[7] Les Chambres de l’Edit du Parlement de Paris et de celui de Rouen avaient été supprimées dès janvier 1669 ; les conseillers en avaient été transférés aux autres Chambres : rappelons qu’ils étaient propriétaires de leur charge en vertu de la vénalité des offices.

[8] Armand de Saint-Martin fut emprisonné à la Révocation et finalement, en 1688, expulsé du royaume avec sa femme et l’un de ses fils, prénommé Jacques ; il se réfugia aux Provinces-Unies. Il avait épousé en février 1658 Françoise Amproux, fille de Jean, sieur de La Massaye.

[9] Il s’agit probablement de Jean Amproux, beau-frère d’ Armand de Saint-Martin.

[10] François Le Coq, sieur de Germain, avait épousé en 1672 Marie de Beringhen. Il réussit à sortir de France à la Révocation et se réfugia, semble-t-il, en Angleterre.

[11] Jacques Muisson, sieur du Toillon (1636-avant 1704), avait épousé Anne de Rambouillet, fille d’ Antoine de Rambouillet, sieur de La Sablière. Peu après la Révocation, Jacques Muisson abjura, mais ce fut pour avoir la liberté de gagner quelques mois plus tard la Hollande avec sa famille, non sans abandonner sur place une fortune considérable.

[12] Sur Théodore de Beringhen (1644- ?), frère très aîné des anciens élèves de Bayle, voir Lettres 83, n.2 et 144, n.13.

[13] Anne Hervart (Herward ou Herwarth), second fils du contrôleur général, Barthélemy Hervart. A la différence de ses parents, le conseiller Anne Hervart abjura en novembre 1685 : voir E. Griselle, « Chronique des événements relatifs au protestantisme d’après un recueil de nouvelles à la main » (à la date du 10 novembre 1685), BSHPF, 56 (1907), p.565.

[14] Sur cet ancien élève de Bayle, voir Lettre 83, n.2.

[15] Il s’agit de Jean de Beringhen, l’ancien employeur de Bayle : Théodore de Beringhen et François Le Coq étaient beaux-frères en effet, comme nous l’avons vu (voir ci-dessus n.10).

[16] Il s’agit de Pierre Bayle. Ce témoignage sur la bonne réputation du professeur de philosophie de l’académie de Sedan dans les milieux parisiens n’est pas sans intérêt, même s’il est loisible de penser que Ribaute grossit un peu les choses.

[17] Sur M. Milhau, voir Lettre 66, n.9.

[18] Le synode provincial de Haut-Languedoc et Haute-Guyenne se tint à Saverdun en septembre 1678. Le commissaire royal en était Salomon d’Usson, marquis de Bonac, le fils aîné de François d’Usson.

[19] Salomon d’Usson s’était marié en 1672 : le fils en question est donc un enfant en bas âge. C’est dans le temple de Charenton, apparemment, que l’enfant avait bien répondu à la question qui lui était posée sur le catéchisme. Nous verrons par la suite que Salomon d’Usson avait envoyé dans la capitale les aînés de ses fils, dont plus tard Joseph Bayle sera précepteur ; les enfants se trouvaient sous la responsabilité lointaine de leur oncle, François, sieur de Bonrepos, ce qui pourtant n’exclut pas que ce dernier ait déjà abjuré à cette date : les liens de famille étaient les plus forts de tous.

[20] Salomon d’Usson avait confié ses enfants encore en bas âge à une femme, qui logeait donc chez un M. Gornaize, très vraisemblablement un réformé.

[21] Il s’agit apparemment de ce « fils de M. Labat » (mentionné Lettres 91, n.12, 92, n.1, et 97, p.193) et de M. Fauré, apothicaire de Saverdun (voir Lettres 11, n.6 et 77, n.4).

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