Lettre 176 : Pierre Bayle à Jean Bayle

A Paris le XII d’octobre 1679

M[onsieur] E[t] T[rès] H[onoré] P[ère]. J’ay eu une affliction excessive en apprenant par une lettre de mon f[rère] J. en datte du 16. Sept[embre] [1] l’ incommodité* considérable dont il a plu à Dieu de vous visiter pendant la dernière canicule. C’est le méme tems où je ne me portois guère bien, et ç’a été une rencontre* favorable que je n’aye pas seu vos maux dans le tems que vous les souffriez, car mon peu de santé et le chagrin inquiet qui m’eût saisi, eut été très capable de me réduire en un très méchant état. Si cela eût peu soulager vos douleurs, j’eusse béni l’heure qui m’eût causé cette maladie-là mais hélas ce n’est pas le destin des hommes que les maux d’un fils allègent ceux de son père, ainsi je dois reconnoître l’indulgence paternelle de Dieu qui a fait que j’ay ignoré une nouvelle qui pouvoit m’être si accablante, sans vous aporter aucun bien. Mais je conte pour une plus grande bonté de Dieu d’avoir apris que vos maux sont presque passez. Je le supplie de tout mon coeur d’affermir parfaitement votre santé et de vous conserver dans une quiétude de corps et d’esprit qui ne vous rende pas la vieillesse importune, mais plutôt commode et agréable.

Le conseil de mes amis autant que ma propre inclination m’a fait venir passer les vacances icy pour m’y délasser l’esprit et procurer à mon corps par ce délassement, la santé qui luy manquait. J’en partirai incessamment pour aller reprendre ma tâche. On m’écrit que j’auray plus d’écoliers que par cy devant [2]*. Assistez moi par vos sainctes prières afin que Dieu me donne la force de fournir* à ma charge et d’avoir quelque tems à moy pour songer aux fins que vous m’avez indiquées [3], chose à quoi jusques icy il m’a été impossible de me préparer efficacement. /

Pour nouvelles, je vous diray que Mrs de Charenton avoient souhaitté si passionnément Mr Du Bosc pour le mettre à la place de Mr • Daillé, qui a donné sa démission [4], qu’ils ont envoyé 5 députez au synode de Normandie tenu à S[ain]t Lo le 13. sept[embre] et jours suivans, pour le demander. Il y en avoit 3 pour le consistoire, à savoir Mrs Mesnard [5], Papillon [6] et Tessereau [7], et 2 pour les chefs de famille, à savoir Mrs Frémont d’Ablancourt [8] et Case [9]. C’étoient toutes personnes à langue bien pendue et qui ont de l’esprit et de l’habileté infinim[en]t. Mr Mesnard qui portoit la parole se fit admirer par la douceur de son éloquence et le beau tour de ses raisons, mais tout cela n’a rien produit : l’Eglise de Caen a retenu son ministre. On songera icy après la S[ain]t Martin à quelque autre sujet pour remplir la place vacante.

Le roy est arrivé aujourd’huy à S[ain]t Germain, ayant fait une traitte de 20 lieues qu’il y a de Fontainebleau jusques là. La mort de Dom Juan doit avoir affligé la nouvelle reyne d’Espagne [10], car outre que c’étoit luy qui avoit fait le mariage, et qui eût été engagé par là à soutenir la jeune reyne c’est que sa mort a été cause du rapel de la reyne mère, qui pourra agir avec trop de hauteur contre sa bru [11]. Les affaires d’Angleterre sont en assez méchant Etat, le roy ayant eu quelque accez de fièvre, le duc d’Yorc ne manqua pas de repasser la mer pour se rendre auprès luy et se tenir prêt selon le tour de la chance [12]. D’autre côté le duc de Monmouth fils naturel du roy d’Angleterre faisoit mine de vouloir disputer la succession. si elle s’ouvroit. Le roy qui panche tout entier vers le duc d’Yorc quoi qu’il le voye papiste et mal intentionné pour la religion anglicane avoit ordonné au duc de Monmouth de sortir des 3 royaumes ; on dit que la faveur du peuple a été cause qu’il n’est pas encore sorti et qu’elle faira peut-être qu’il n’y sera point obligé [13]. D’ailleurs le duc d’Yorc ne veut point retourner à Bruxelles, que le duc de Monmouth n’ait quitté la partie ; les seigneurs qu’on tient prisonniers à la Tour comme complices de la conspiration dont vous avez ouy parler [14] ne peuvent être jugez que quand le / Parlement sera assemblé, il se fait mille brigues pour empêcher ou pour avancer l’élection des membres de la Chambre basse qu’on croit bien intentionnés pour la liberté et pour la Religion*, de sorte qu’on est à la veille de voir en ce pays là les confusions qui désolèrent la France quand on vit sous Henry 3 que l’héritier présomptif de la couronne étoit huguenot. Avec votre permission, M[onsieur] E[t] T[rès] H[onoré] P[ère], je m’en vais remplir le reste de ce papier pour M[on] T[rès] C[her] F[rère]

Notes :

[1] Cette lettre n’a pas été retrouvée ; évidemment l’auteur a pu être Jacob ou Joseph.

[2] En effet, la signature de la Paix permettait d’escompter que le recrutement des étudiants allait cesser d’être purement local et qu’il en viendrait des Provinces-Unies et d’Allemagne.

[3] Voir Lettre 160, n.43, et Lettre 165, p. : Jean Bayle s’obstinait à souhaiter avoir trois fils pasteurs...

[4] En fait, Adrien Daillé obtint un congé illimité pour raisons de santé, mais demeura formellement un des ministres de Charenton.

[5] Sur le pasteur Jean Mesnard, voir Lettre 139, n.4.

[6] David Papillon allait être longuement emprisonné à la Révocation, puis libéré au printemps 1688 et banni ; il se réfugia en Angleterre, où il avait des cousins établis après la Saint-Barthélemy, et mourut à Londres en 1693.

[7] J. Abraham Tessereau, sieur de Bernay ou de la Haute-Garenne, secrétaire du roi, vit révoquer ses privilèges de noblesse le 19 janvier 1684, mais dès cette date était réfugié à Londres, d’où il passa en Hollande ; il mourut à Rotterdam en 1689. Il avait été ami intime du pasteur Claude et avait composé quelques ouvrages historiques.

[8] Sur Frémont d’Ablancourt, voir Lettres 81, n.8 et 9, 102, n.40, et 160, n.126.

[9] César Caze, sieur Du Vernay, né en 1641, qui avait épousé Catherine Monginot à Charenton en 1677, était vraisemblablement trop jeune pour être un délégué des chefs de famille ; c’est donc probablement de son père, Jean Caze, qu’il s’agit ici, bien qu’en 1670 encore celui-ci ait résidé à Lyon. Le père et le fils purent gagner Genève après la Révocation.

[10] Don Juan d’Autriche (1629-1679), fils naturel de Philippe IV d’Espagne et d’une comédienne, avait été en très mauvais termes avec la reine régente Marie-Anne d’Autriche ; en 1677, devenu majeur, Charles II, son demi-frère, l’avait rappelé à la Cour et nommé premier ministre. Charles II allait épouser Marie-Louise d’Orléans, nièce de Louis XIV, en novembre 1679 ; celle-ci devait mourir en 1689. Bayle a appris la mort de Don Juan d’Autriche par la Gazette : voir les nouvelles de Madrid dans le n°79, du 19 septembre, et dans le n°81, du 23 septembre, sur la mort survenue le 17 septembre 1679.

[11] Philippe IV d’Espagne avait épousé en secondes noces, en 1649, Marie-Anne d’Autriche, fille de l’ empereur Ferdinand III. Elle devait mourir en 1696.

[12] Bayle suit les nouvelles de Londres de la Gazette, n°75, du 7 septembre, et n°77, du 15 septembre 1679. Charles II fut sérieusement malade en août 1679, de sorte que le duc d’York fut rappelé d’exil ; il accepta de repartir une fois son frère guéri à condition que Monmouth soit exilé en Hollande (D. Ogg, England in the reign of Charles II, ii.591-592) ; au reste, le duc d’York revint vite, mais en Ecosse.

[13] James Scott, duc de Monmouth (1649-1685), fils naturel de Charles II et de Lucy Walter, tentait de faire valoir ses prétentions au trône d’Angleterre par Ralph Montaigu, ambassadeur extraordinaire auprès de Louis XIV : voir Lettre 148, n.5, et la Gazette, n°79, nouvelle de Londres du 22 septembre 1679.

[14] Cinq lords catholiques avaient été incarcérés à la Tour de Londres : Henry, baron Arundel of Wardour, John, baron Belasye, Herbert William, 3 e baron de Powis, le Père Edward Petre et William Howard, vicomte Stafford. Ce dernier fut exécuté en novembre 1680. Arundel, Powis et Belasye, les seuls pairs survivants alors, furent remis en liberté en avril 1684. Ces lords catholiques avaient été accusés d’avoir trempé dans le « complot papiste ». Powis (1617-1696), fut le chef des catholiques emprisonnés à cette occasion. Il devint par la suite conseiller privé du roi Charles II (1686), fut nommé marquis (1687) et tint d’autres positions d’autorité avant de s’exiler en 1688 avec Jacques II, qui le nomma duc et chambellan de la Maison du roi. Il mourut en exil à Saint-Germain-en-Laye. Le Père Edward Petre (1631-1699), S.J., passa un an en prison à l’occasion du « complot papiste ». Il devint ensuite vice-principal des jésuites en Angleterre (1681-1683) et un allié du duc de Sunderland au sein du conseil privé de Jacques II. Ayant conseillé au roi de rester en Angleterre en 1688, il s’exila lui-même à Saint-Omer, dont il devint le recteur en 1693.

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