Lettre 188 : Pierre Bayle à Vincent Minutoli

A Sedan, le 1 de janvier, 1681

Vive diù, vive felix, vir admodum reverende, vir mihi in paucis charissime [1] : c’est l’exclamation par où je commence cette nouvelle année, mon très cher Monsieur, laquelle je vous souhaite très heureuse.

La lettre que Mr d’Onis m’a donnée de votre part [2] m’a si fort réjouï, que quand il n’auroit aucun autre titre que celui de porteur d’une telle lettre, mes services lui seroient entierement acquis. J’y ai lu avec un plaisir extrême les témoignages obligeans que vous m’y donnez de la continuation de votre amitié, et tout ce que vous y dites à mon avantage ; Atque utinam scripta hæc tua, quàm sunt honoris plena, tàm crebra sint ! Gravis est enim sitis bonarum rerum, cui sola fruendi assiduitas remedium facit. Ergo indulgentiùs utere munificentiâ scriptionum ; nam, quò / plus est in literis tuis quod gaudeam, hoc magis superest quod requiram [3]. Ces paroles me conviennent si bien, que si elles avoient un tour françois, il seroit très probable que j’en serois l’auteur. Mais, de peur d’être surpris en flagrant delict, je fais ici ma confession que je les ai prises dans Symmaque, livre III, épitre XLVI.

Mr Perou a été ravi de joie en aprenant que vous lui faites l’honneur de vous souvenir de lui : il m’a fort prié de vous assurer de ses très humbles services. Il est ministre chez un gentilhomme de cette frontiere, nommé Mr Dauger [4] , brigadier de cavalerie, d’une valeur et d’une expérience consommée, chez qui il va prêcher tous les quinze jours, demeurant, quant au reste, ici chez monsieur son pere ; ce qui lui est très commode.

C’est avec douleur que j’ai apris la mort de monsieur votre pere [5], et j’ai cru que vous étiez plus à plaindre en cette rencontre, que la plupart des autres hommes ; parce qu’il a falu vous arracher du milieu de vos livres, et interrompre ces veilles et ces travaux qui vous sont si agréables, et qui apportent tant d’utilitez au public.

Il y a long tems que je soupire après les doctes dissertations que vous avez recitées* à Géneve [6]. Ce que vous me dites de la derniere touchant les cloches, excite ma curiosité. Je me souviens d’avoir lu autrefois un traité que Magius composa dans les prisons des Turcs, De tintinnabulo [7], où, sans livres, ni recueils, il débita / plusieurs autoritez et plusieurs choses de fait, sans que sa mémoire lui fit faux bon. Souvenez vous de la priere que je vous fais de m’écrire souvent dans le latin que j’ai emprunté de Symmaque, et n’oubliez pas l’ anatomie* des deux pieces sur le maréchal de Luxembourg [8].

Je vous envoie La Matrone d’Ephese, par Mr de La Fontaine [9] ; à quoi je joindrois la copie d’une lettre qu’on prétend avoir été écrite aux Peres de La Chaize, et Maimbourg, par leur général, pour les citer à Rome, si ce n’est que la gazette de Hollande, du 2 janvier, en a donné une traduction en françois [10]. La Cour de Rome est toujours broüillée avec la notre ; et le plaidoié de Mr le procureur général, fait au mois de septembre dernier, contre un bref du pape adressé aux religieuses de Charonne [11], a paru si choquant à Rome, qu’on dit qu’on y a mis en deliberation si on ne le feroit pas bruler, et si on n’excommunieroit pas tout le Parlement de Paris. Le sécretaire Favoriti opinoit à cela ; mais, le pape, craignant sans doute les suites, ne voulut pas en venir à ces extrémitez.

On verra bientot une nouvelle réponse au livre de Mr de Condom, de la façon de Mr Jurieu [12], laquelle, sans doute*, paroitra bien forte, et bien tournée. Vous savez sans doute / que Mademoiselle de Scudery a fait imprimer 2 volumes de Conversations sur divers sujets, qui sont fort estimées, et Madame de La Sabliere un recueil de Madrigaux. Mr l’evêque d’Amiens a fait un grand et magnifique Panegyrique du Roi, pendant que Mr l’evêque de Tournai a fait des Mémoires touchant la religion, où il prouve l’existence d’un Dieu, la divinité de Jesus-Christ, etc [13][.]

Je suis infiniment obligé à Mr le syndic Fabry [14] de l’honneur qu’il me fait de se souvenir de moi : je l’assure de mes très humbles respects. A l’égard de mon frere, mon cher Monsieur, je dois vous faire une ouverture qui demande vos bons offices. C’est que mon pere s’étant épuisé à faire étudier plusieurs enfans dans un païs peu pécunieux, souhaiteroit d’épargner quelque chose, en faisant voiager mon cadet. C’est pourquoi, s’il y avoit quelque condition* chez d’honnêtes gens, et où il n’y eut point beaucoup d’enfans à instruire, mon frere seroit bien aise, pour soulager la bourse de mon pere, d’y entrer. L’amitié que vous m’avez témoignée me fait prendre la liberté de vous demander vos bons offices pour cela. C’est d’ici à sept ou huit mois que mon frere prétend aller à Géneve [15]. Dites moi, je vous prie, ce qu’il y a à faire, et croiez que je suis tout à vous.

Notes :

[1] « Vivez longtemps, vivez heureux, homme si estimable et cher à mon cœur entre tous ».

[2] Cette lettre ne nous est pas parvenue.

[3] « Fasse le ciel que vos écrits soient aussi fréquents qu’ils sont pleins de mérites ! avoir soif de bonnes choses est pénible et ne trouve son remède que dans une jouissance constamment renouvelée. Soyez donc plus complaisant en m’accordant généreusement le bienfait de vous lire. En effet, plus il y a dans vos lettres de quoi me réjouir, plus il me reste encore à réclamer. » La référence donnée par Bayle, Symmaque, iii, 46 est exacte. Dans les éditions actuelles, on lit rerum bonarum (et non bonarum rerum) et abutere (et non utere).

[4] Guy-Aldonce d’Auger (ou Dauger) : voir Lettre 172, n.7.

[5] Le père de Vincent Minutoli, Paul II Minutoli (1610-1680), marchand de soie, issu d’une famille lucquoise alliée aux Burlamacchi et refugiée à Genève à la fin du siècle, avait épousé Madeleine Perrot, issue de la même famille parlementaire que Perrot d’Ablancourt. Paul Minutoli mourut d’apoplexie le dimanche 25 juillet 1680 (v.s.) « à deux heures du soir [dans] sa demeure au College vieux » (AEG E.C. Morts 44, f.15). Voir Dictionnaire des journalistes, article « Minutoli, Vincent » par J.-D. Candaux, qui a eu l’obligeance de nous fournir cette référence archivistique.

[6] Il s’agit apparemment de conférences faites par Minutoli qui n’ont pas laissé d’autres traces que ces mentions.

[7] Sur Girolamo Maggi, dit Magius, voir Lettre 80, n.11.

[8] Bayle avait envoyé sa Harangue pour commentaire : voir Lettre 183, n.3.

[9] Contes, v.6. Ce conte ne fut imprimé pour la première fois que dans Poème du quinquina, et autres ouvrages en vers de M. de La Fontaine (Paris 1682, 12°), mais nous avons ici la preuve qu’il avait circulé en manuscrit ; Bayle avait pu le connaître peut-être par Henri Justel.

[10] Nous n’avons pas trouvé d’exemplaire de la Gazette d’Amsterdam du 2 janvier 1681 : si cette date est exacte, il faudrait repousser d’une quinzaine de jours la date de la présente lettre, car la Gazette était datée en style julien et le numéro de janvier était donc celui du 12 janvier en style grégorien. Les jésuites, La Chaize, confesseur du roi, et Maimbourg, soutenaient un gallicanisme vigoureux fort irritant pour le Vatican. Sommervogel ne mentionne aucune lettre du Général des jésuites au Père de La Chaize ; il pourrait donc s’agir d’une invention protestante...

[11] Le procureur général était Achille III de Harlay. Sur ce réquisitoire voir Lettre 186, n.22.

[12] C’est le Préservatif contre le changement de religion (Rouen 1680, 12°), qui connaîtra des réimpressions : voir E. Kappler, Bibliographie de Jurieu, n°53, p.248-259.

[13] Sur toutes les nouvelles littéraires, voir Lettre 186, n.34-37.

[14] Bayle avait connu Pierre Fabri, le beau-père de Minutoli, lors de son séjour à Genève : voir Lettre 26, n.3.

[15] Bayle revient sur une question lancée dans la Lettre 179, p. et n.44.

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